La Vente Fantôme
Lire le chapitre 17: The Forger's Apprentice
L’atelier d’Anton sentait encore la térébenthine et le plâtre humide, comme si le vieux faussaire venait juste de déposer ses pinceaux pour aller chercher une bouteille de vin. La police avait scellé la porte principale, mais Julien connaissait la fenêtre du sous-sol, celle que le bâtard avait utilisée pour faire passer des toiles parfois trop grandes pour la porte. Il se laissa tomber dans la poussière et palpa les murs dans l’obscurité jusqu’à ce que ses doigts trouvent le tableau électrique défunt et le disjoncteur rouillé. Rien.
Il sortit une torche à laisser tomber de sa veste et balaya la pièce. Anton avait été transpercé par une lame froide, selon la procureure Marchal, mais les murs de son atelier racontaient une autre histoire : ils étaient intacts, propres, prêts à recevoir un nouvel mortier.
Une jeune femme était accroupie dans un coin près d’un chevalet renversé, les genoux serrés contre sa poitrine, une mèche de cheveux noirs tombant sur un visage pâle. Elle n’avait pas sursauté quand il était entré par la fenêtre basse. Elle tenait un carnet de cuir noir serré contre son ventre, comme un bouclier ou une relique.
— Tu es la personne qui a défoncé ma porte à trois heures du matin ? demanda-t-elle, la voix plate, pas la moindre trace de peur.
Julien s’arrêta net. Il avait prévu de croiser un gardien de nuit ou un clochard, sûrement pas une silhouette fine aux yeux trop brillants.
— Ton porte ? Non… Je suis client. J’avais rendez-vous avec Anton pour une estimation.
— Anton est mort.
— Je sais. Je suis appelé Moreau. Julien Moreau du quartier de la Bourse. Anton a travaillé pour moi jusqu’à sa mort.
La jeune femme l’étudia un long moment, puis se leva en essuyant ses mains sur son jean maculé. Elle ne se présentait pas. Elle portait deux cernes bleutés sous les yeux, et sa chemise blanche tachée d’ocre lui donnait l’air d’un peintre de chantier, pas d’une héritière d’atelier.
— Je me souviens de vous, dit-elle enfin. Anton vous appelait « la panthère de la rue de Seine ». Il disait que vous achetiez sans regarder, mais toujours avec précision.
— Il m’aimait bien, alors.
— Il se méfiait de vous, corrigea l’inconnue. Les deux. C’était pareil chez lui.
Julien s’approcha du chevalet renversé. Dessus, un panneau préparé à la craie montrait l’ébauche d’une scène de nuit – une figure qui se détachait sur un fond pourpre. Il ne reconnut pas la main. C’était trop raide, trop régulier pour Anton.
— Vous aviez une commande en cours, avec lui ?
La jeune femme serra le carnet contre sa poitrine, un geste minuscule mais décisif. Elle ne répondit pas. Alors il vit l’évidence : la précision du geste, la craie sans bavure, les ombres placées selon une logique presque photographique. Ce carnet était son travail. Elle était l’élève.
— Je suis désolé. Vous vous appelez comment ?
— Inès. Inès Bonnaire. Anton m’a pris en apprentissage l’année dernière. Il ne faisait presque plus rien lui-même depuis deux ans, vous savez.
Julien sentit un frisson glacé lui parcourir le dos. Le vieux faussaire aurait pu faire faux bond à tout moment, et il ne lui avait jamais parlé de cette élève. L’atelier d’Anton était pourtant un lieu de totale méfiance ; il n’y admettait aucun témoin. Sauf une gamine.
— Anton travaillait sur une copie du Caravage, dit Julien sans détour. Un travail commandé par des amis que je cherche à satisfaire. Il a peut-être laissé des croquis préparatoires, des notes sur sa composition.
Le regard d’Inès s’assombrit. Elle caressa la tranche du carnet comme on caresse une peau.
— Vous voulez cette toile.
— Oui.
— Moi aussi.
Il y eut un silence dans la pièce poussiéreuse. Julien regarda les murs creux, les toiles décrochées, les chaises retournées. La police avait passé l’atelier au peigne fin, mais elle n’avait rien trouvé de ce que le vieux gardait secret. Seule cette jeune femme fluette, qui avait réussi à entrer avant lui, détenait ce qu’ils cherchaient tous.
— Anton n’a pas eu le temps de finir le panneau, dit-elle en posant le carnet sur la table bancale. Il m’a fait répéter le geste cent fois, jusqu’à ce que j’aie le lavis dans le sang. Mais quand il est mort, il venait de décacherter une lettre de Marseille, et il avait placé des notes sur un faux fond.
Elle ouvrit le carnet. Dedans, des dizaines de petites études au graphite montraient un visage de jeune homme aux cheveux bouclés, un bras étendu vers une silhouette féminine. La composition que Julien avait vue en rêve, la seule image du Villeroi dont quiconque connaissait l’existence : un Caravage de l’extrême fin de sa vie, inventé et jamais peint, ou peint puis disparu.
— Il y a des indications pour les glacis, pour la préparation du bitume, même la qualité des pigments qu’il voulait utiliser, murmura-t-elle. Anton ne laissait rien au hasard. Il est mort sans avoir donné le serment du carnet.
Elle leva les yeux vers lui, et pour la première fois, Julien vit une lueur calculatrice dans ce regard déjà trop vieux pour son âge.
— Pourquoi vous me racontez tout ça ? demanda-t-il.
— Parce que vous cherchez le tableau. Parce que je connais celui qui l’a tué. Et parce que vous avez encore de l’argent, je suppose.
Elle n’avait pas dit « vous êtes encore vivant », mais l’implicite pesait entre eux.
— Que voulez-vous, Inès ?
— La salle. Je veux que la toile que vous ferez soit montrée. Qu’elle existe. Que mon travail porte un nom. Pas celui d’Anton ni celui d’un maître disparu. Le mien, inscrit au dos, dans la pierre.
Julien s’assit sur un tabouret maculé de brun, face à la fenêtre qui donnait sur les toits de zinc. Il frotta ses paumes sur ses cuisses et laissa la proposition mûrir.
— J’ai déjà quelqu’un qui peint, dit-il enfin. Une très bonne copiste.
— Alors vous avez quelqu’un qui vous retarde. Anton m’a appris à travailler comme un élève du Caravage, pas comme un interprète moderne. Votre artiste, elle fait de la copie. Moi, je fais de l’incarnation.
Elle ouvrit le carnet à une page centrale : un détail agrandi d’une oreille, d’un poignet, de la pliure d’un coude. C’était un travail d’anatomiste. Julien comprit soudain qu’il ne fallait pas laisser filer ce carnet, cette mémoire, cette main. Elle était la pièce qui manquait au puzzle que Claire assaisonnait de sa modernité, de sa douceur. Il fallait du sang froid, pas des sentiments.
— Comment me suis-je passé de toi pendant six mois ? dit-il avec un demi-sourire.
Il se leva, tendit la main. Elle la regarda sans la prendre aussitôt.
— Si je fais ce travail, je veux la part que Claire refuse de voir diminuer. Et je veux récupérer le dernier panneau d’Anton. Même s’il est incomplet. C’est mon héritage – ce que la police n’a pas confisqué.
— Le panneau a été pris par les hommes qui ont tué Anton, dit Julien. Tu veux le récupérer ? Tu devras venir à Marseille avec moi.
Il y eut un silence lourd. Les yeux d’Inès se rétrécirent, puis elle hocha lentement la tête.
— J’ai du sang de Corse, dit-elle. On m’a appris à enterrer mes affaires avant de les chercher.
Elle lui tendit le carnet. Julien sentit son poids – le poids d’un savoir qui pouvait faire sa fortune ou lui valoir une dalle de béton dans le Vieux-Port. Derrière eux, dehors, une voiture crissa en freinant. Inès se retourna, saisie d’un mouvement bref de panique, puis se détendit : des enfants jouaient au ballon dans l’impasse.
— Je te fais confiance pour une durée limitée, dit-elle. Le temps de voir ce que ta copiste vaut dans ta cave du dixième.
Julien sourit, mais sa mâchoire était tendue. Il serra le carnet contre sa poitrine, là où il avait porté pendant longtemps le seul médaillon de sa mère. Une pièce de plus sur l’échiquier. Une pièce qui riait comme un joker.
En sortant par la fenêtre basse, il entendit Inès lancer derrière lui :
— Moreau ? Si tu me rends ce travail, tu devras me dire pourquoi le nom de ton père est dans un gramophone des beaux quartiers, avec une adresse à Marseille.
Julien se figea, une main sur le rebord.
— Quoi ?
— Anton m’a montré des vieux dossiers. Il notait tout – ses clients, leurs origines, leurs faiblesses. Le dossier Moreau commence avec ton père. Une affaire de tableaux volés en 1944, une lettre d’un bordel de Toulon. Crois-moi, tu es dans le cercle depuis plus longtemps que tu ne le crois.
Julien se retourna pour répondre, mais elle avait déjà disparu entre les ombres de l’atelier, emportant la clé de la cave dans sa poche.
Il resta un long moment immobile dans l’allée, le carnet battant contre sa hanche comme un deuxième cœur, le nom de son père résonnant dans les caniveaux déserts.
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