La Vente Fantôme
Lire le chapitre 19: The Silver Lining
Le grain de la toile accrochait mal la lumière du plafonnier. Julien tenait le châssis contre la vitrine du fond, tandis que Claire, à deux mètres, plissait les yeux en examinant les empâtements du drapé qu’Inès venait de poser.
— Le clair-obscur est bon, murmura Claire. Mais le bord du manteau de saint Matthieu n’est pas assez sec.
Inès, accroupie près d’un seau de térébenthine, haussa une épaule sans relever la tête. Depuis qu’elle avait rejoint l’équipe, chaque séance de travail ressemblait à une trêve armée. Julien changea la position du tableau, orientant la lampe.
— On ne juge pas une trahison à la lumière artificielle, dit-il. Le vrai test, c’est le vestibule de Malraux.
— Si on arrive jusque-là, répliqua doucement Claire.
Un bruit sourd interrompit la joute. Inès avait renversé le boîtier en laiton qu’elle utilisait pour broyer les pigments, et le couvercle s’était ouvert, libérant un petit carré de cellulose blanche. Elle le ramassa, le tourna entre ses doigts, puis se figea.
— C’est quoi, ce truc ?
Elle le tendit à Julien. Un disque de pellicule photographique, pas plus gros qu’une lentille, enchâssé dans une feuille d’acétate. Son cœur fit un bond désordonné.
— Le microdot, dit-il. Dans le compartiment caché du boîtier. La lettre de mon père… elle mentionnait un microdot, sans préciser où.
Claire posa son pinceau et s’approcha. Les trois visages se penchèrent sur l’objet minuscule, comme s’ils pouvaient le déchiffrer à l’œil nu. Des points, des lignes, une brume grise.
— Il nous faut un microscope, dit Inès. Pas le joujou du coin. Un vrai.
— J’ai un ancien Zeiss au fond de la réserve, dit Julien. Sophie l’utilisait pour authentifier les signatures de ses lithographies.
Il s’éclipsa vers l’arrière-boutique, bousculant un paravent poussiéreux. Quelques minutes plus tard, il revenait avec un instrument massif, chromé et lourd, qu’il installa sur l’établi. Inès, qui semblait connaître la manœuvre, fit glisser le microdot sur la platine en verre et chercha la mise au point.
— Approche un peu de lumière.
Julien poussa la lampe. La lentille grinça. Inès ajusta lentement, puis son souffle se suspendit.
— Il y a un document.
Elle se recula, laissa place à Julien. À travers l’oculaire, le gris informe s’organisa en lignes dactylographiées, serrées, très propres. Une lettre, du papier à en-tête d’une banque de Zurich. Il déchiffra lentement, les mots allemands lui revenant comme des fantômes : *Luzern, den 12. April 1945… Liste der beschlagnahmten Kunstgegenstände…*
— C’est une liste. En allemand. Des œuvres confisquées, numérotées, avec leurs propriétaires d’origine et leurs destinations.
— Le Caravage, souffla Claire.
Julien chercha la ligne. Il la trouva au milieu du document, après un Cranach et un Corot que les nazis avaient saisis dans des collections juives parisiennes. Le texte était net : *Caravaggio, “Le Martyre de saint Matthieu”, toile, 1599-1600. Provenance : collection Villeroi. Réquisitionnée par la Sipo-SD Marseille, 1943. Déposée au transfert de Lunel._
Il relut la phrase, puis encore une. Quelque chose n’allait pas. Il releva la tête, la lumière verte du microscope éclairant son visage.
— “Déposée au transfert de Lunel.” C’est une caisse de transit. Puis…
— Puis quoi ? demanda Inès.
— Puis elle a été envoyée à Zurich. Pas au grenier de ton père, pas dans la maison de Marseille. À une banque suisse, dépôt numéro douze-sept.
Il se tourna vers Claire, dont le visage avait pâli. Leurs regards se croisèrent un instant, chargés d’une certitude que ni l’un ni l’autre ne voulaient formuler. Le tableau que la lettre de son père décrivait comme caché dans la maison familiale avait été expédié en Suisse dès 1945. Le document qu’ils étaient en train de forger, fondé sur une provenance fausse pour une peinture supposée manquante, reposait sur un postulat erroné.
— Cette satanée toile que nous sommes en train de créer n’a jamais disparu, murmura Julien. Elle est dans un coffre de banque à Zurich depuis quarante ans.
Le silence tomba lourdement dans l’atelier. Inès reprit le microscope, relut la ligne, puis se tourna vers eux.
— Alors nous ne forgeons pas une copie du vrai, dit-elle posément. Nous fabriquons un caravage pour un tableau qui existe déjà. Et si quelqu’un à Zurich ouvre ce coffre, votre faux devient une preuve de votre crime.
Claire croisa les bras, la mâchoire serrée. Elle regardait la toile encore humide, les ombres fraîches sur le manteau de saint Matthieu, les doigts experts d’Inès restés dans les creux du drapé.
— Personne n’ouvre ce coffre, dit-elle enfin. Ce genre de banque ne sort pas les dépôts pour les montrer à la lumière.
— Peut-être, dit Julien. Mais maintenant que nous savons où il est, nous avons deux options. Soit nous continuons, en priant pour que Malraux ne croise jamais le vrai. Soit nous arrêtons tout et nous laissons Reymond nous dépecer pour lui avoir promis un chef-d’œuvre qu’on ne peut pas livrer.
Il rangea le microdot dans son boîtier, refermant le couvercle de laiton d’un geste sec. Le claquement sonna comme un sceau de décision. La toile attendait sur le chevalet, encore vivante, encore imparfaite. Dehors, un camion passa dans la rue, ébranlant les vitres du local.
— Zurich, dit Inès, les yeux fixés sur la liste. Un coffre numéroté. Un caravage introuvable depuis quarante ans.
Elle sourit. Un sourire lent, dangereux, qui rappela à Julien qu’il ne connaissait pas tout de son passé.
— Une banque suisse, c’est un bâtiment très solide. Mais une banque, ça a toujours une porte. Et nous, nous avons désormais l’adresse exacte.
Julien ne répondit pas. Son regard hésitait entre la toile qu’il avait commandée pour sauver sa peau et le texte dactylographié qui révélait que le chef-d’œuvre qu’il convoitait n’avait jamais cessé d’exister. Quelque part, dans une voûte climatisée de la Limmat, le vrai *Martyre* l’attendait. Toute l’histoire qu’il s’était construite depuis deux semaines vacillait sur un mensonge plus ancien que son propre projet.
— Il faut aller le chercher, dit-il.
Claire ouvrit la bouche pour protester, mais Julien coupa son geste d’une main plate.
— Pas pour le voler, pour le sortir de là. Pour le montrer. Pour rendre vrai tout le reste.
Dans la lumière verte du microscope, la liste en allemand continuait de défiler, ligne après ligne, et la pièce autour de lui semblait trembler sous une évidence que personne n’avait sérieusement considérée : il ne fallait plus forger. Il fallait racheter.
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