La Vente Fantôme
Lire le chapitre 20: Aftermath of a Revelation
Les réverbères de la rue de Seine jetaient des flaques de lumière jaune sur le pavé mouillé. Juillet s’était installé dans la touffeur de Paris, mais Julien sentait le froid de la cave d’Inès lui coller encore à la peau, ce froid-là, celui des révélations qui vous gèlent le sang pendant que le reste du monde sue.
Il marcha vite, sans but, les mains dans les poches de son veston froissé. Le microdot pesait dans sa poche intérieure comme un plomb de chasse. Il le sentait contre sa poitrine, minuscule, presque rien — et pourtant tout venait de basculer dessus.
La théorie du Caravage de Villeroi allait tomber en poussière. Le tableau que son père avait caché, que son frère Paul avait cherché jusqu’à en mourir, était une œuvre authentique de Michelangelo Merisi, déposée dans un coffre de la Banque Weller & Cie à Zurich par un officier allemand en 1945. Les faux qu’ils peignaient depuis des semaines ne servaient plus qu’à épaissir une légende que le vrai tableau allait rendre inutile.
Il poussa la porte du Tabac du Pont-Neuf, un de ces endroits où l’on ne vous demande jamais qui vous êtes ni pourquoi vous avez l’air d’avoir vu un fantôme. Le patron, un Corse affable nommé Mattei, leva à peine les yeux de son *Paris Turf*. Julien commanda un calvados, le but d’un trait, en commanda un deuxième.
— T’as une tête de condamné, Moreau, dit Mattei en lui tendant le verre.
— Je viens d’apprendre que j’étais déjà en prison, répondit Julien sans sourire.
Il savait ce qu’il devait faire maintenant. Il fallait avertir Claire. Il fallait voir sa tête quand elle apprendrait que le sacro-saint Caravage qu’elle protégeait depuis des semaines — elle qui peignait chaque coup de pinceau avec la dévotion d’une nonne — n’était qu’un prélude. Un brouillon. Un chiffon qu’on jette.
Il termina son verre, laissa quelques francs sur le zinc et remonta la rue jusqu’à l’atelier.
L’odeur de térébenthine et de tabac blond lui sauta au visage dès qu’il poussa la porte. Claire était penchée sur une toile, un pinceau fin entre les doigts. Elle ne se retourna pas tout de suite, mais il la vit tendre l’oreille. La tension, chez elle, se lisait dans l’épaule, ce petit rempart de muscles qu’elle dressait dès qu’il entrait.
— Tu rentres tard, dit-elle enfin.
— Il faut qu’on parle.
Elle posa le pinceau, soupira. Elle se retourna et le regarda. Ses yeux étaient fatigués, avec des cernes qu’elle ne prenait plus la peine de cacher — elle avait dépassé l’âge de les dissimuler, et de toute façon, il y avait longtemps qu’elle ne cherchait plus à plaire à personne. Elle essuya ses doigts tachés d’ocre rouge sur son pantalon.
— Si c’est encore pour me dire qu’il faut reprendre ce passage de la lumière…
— Non. C’est plus grave.
Il s’assit sur le tabouret près de l’établi, sans demander la permission. Dans cette pièce, Claire était chez elle, mais les règles avaient changé depuis qu’Inès avait trouvé le microdot.
— Le Caravage de Villeroi n’a jamais été perdu, dit-il.
— On le sait, c’est pour ça qu’on le forge.
— Non. Écoute-moi.
Il sortit le microdot de sa poche, le posa sur la paume ouverte. Dans la lumière crue du néon de l’atelier, il ressemblait à une poussière, un grain de sable irrégulier, brunâtre.
— Reymond nous a livré une copie d’époque, datée 1625. Une copie d’atelier, très belle, mais une copie. Mon père — mon père l’a reçue d’un officier de la Gestapo en 1945, à Marseille, avec une lettre d’un banquier suisse.
Claire ferma les yeux. Elle les rouvrit, plus durs.
— Tu m’as fait abandonner ma carrière pour une copie ?
— Ce n’est pas moi qui l’ai su, Claire. C’est Inès. Elle a trouvé le microdot caché dans le compartiment secret du porte-cigarettes de mon père. Et ce microdot contient la liste des œuvres confisquées aux Juifs de Marseille et de Toulon entre 1941 et 1944, avec leurs destinations.
— Et ? fit-elle, la voix rauque.
— Et le Caravage y figure. Dépôt initial : la Banque Weller & Cie, à Zurich. Numéro de coffre : 2173. Il est peut-être encore là. On est en train de forger un tableau qui existe toujours.
Le silence tomba dans l’atelier. Dehors, une mobylette pétaradait, quelque part vers la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève.
Claire s’approcha de la toile. Elle la regarda, les yeux plissés. La copie du Caravage — la copie de la copie, se dit Julien avec une ironie amère — la fixait d’un regard sombre, celui du Christ aux outrages.
— Tu veux dire, commença-t-elle lentement, que si on récupère l’original à Zurich, l’authentification deviendrait inattaquable ?
— Oui.
— Et qu’on pourrait passer la vente avec le vrai tableau au lieu du faux ?
— Oui. Si on arrive à le sortir du coffre. Et si on arrive à ne pas se faire prendre.
Claire se tourna vers lui. Son visage était fermé, mais il y avait quelque chose de neuf dans son regard : une étincelle d’excitation calculateuse que Julien ne lui connaissait pas.
— Pourquoi personne n’a jamais ouvert ce coffre ? demanda-t-elle.
— Parce que sa banque a exigé un double de clé, que la procédure de réclamation est opaque, et que les héritiers ont disparu. Mais surtout parce que la banque est suisse, et que les Suisses ne rendent rien sans procédure légale de soixante-dix ans.
— Tu as des contacts en Suisse ?
Julien hésita. Il avait un contact, oui. Un ancien client, un gardien de nuit de la Banque Weller, installé à Zurich depuis 1976, qui avait contracté des dettes de jeu auprès d’un ami de Reymond. Un homme nommé Franz Keller — un autre Keller, ironie supplémentaire qu’il n’avait pas envie de soulever maintenant. Il l’avait croisé deux fois, à Genève, lors de ventes aux enchères. Il savait que l’homme était corrompu, ou du moins corruptible, mais il ne savait pas encore à quel prix.
— Plus ou moins, dit-il. Il faudra payer.
— On a l’argent de la vente de la copie, dit Claire. La caution de Dupont, les avances. Si on garde la copie pour la vente et qu’on remplace par l’original au dernier moment…
— Qu’on garde les deux ? releva Julien.
— Non. On ne vend que l’original. La copie reste, pour la légende. Elle sera détruite le soir même. Ou pas. On verra.
Il y avait dans sa voix un détachement nouveau qui chiffonna Julien. Il la connaissait : Claire avait vécu de peu, subsisté, accepté des compromis. Mais elle n’avait jamais parlé de détruire une toile avec autant de calme.
— Inès veut venir, dit-il.
— Je m’en doute. Elle a déniché le microdot, elle veut voir la suite.
— Pas seulement. Elle a un compte à régler à Marseille.
Claire haussa les épaules.
— Marseille, c’est dans l’autre sens. Zurich, c’est après-demain si on appuie sur l’accélérateur.
— Tu ne crois pas qu’elle nous cache quelque chose ?
— Tout le monde nous cache quelque chose, Julien. Toi, moi, Inès, ta Claire, ton frère mort, ton père mort. La question n’est pas ce qu’on cache. La question est de savoir si ce qu’on cache peut nous trahir.
Elle s’approcha de lui. Elle n’était pas grande, Claire, mais elle savait se faire écouter.
— On décide quoi, là, maintenant ?
Julien sentit le poids de la décision. Il pouvait encore effacer le tableau, brûler les notes d’Anton, oublier Zurich. Revenir à une vie de petits trafics — la Belle Époque du Laocoon, les faux bordelais pour les touristes du Quartier latin, les dettes qui se multiplient. Une vie de médiocrité, comme son père avait passé la sienne à fuir, comme son frère avait passé la sienne à compenser.
Ou il pouvait faire ce qu’il n’avait jamais eu le courage de faire : viser juste. Un coup parfait. Voler ce qu’on lui avait volé — ou ce qu’on avait volé à son père, ce qui revenait au même dans sa tête de Moreau.
— On va chercher le Caravage, dit-il. Et on le vendra comme le tableau authentique que la légende raconte déjà.
Claire hocha lentement la tête.
— Il aura fallu un microdot pour que tu te décides à être voleur.
— Je l’ai toujours été, Claire. Je faisais juste semblant d’être honnête.
Elle rit, un rire court, sans chaleur.
— Voilà au moins une chose sur laquelle on est d’accord.
Elle se tourna vers la toile, prit un chiffon imbibé d’essence et commença à effacer la peinture encore fraîche du bord de la manche du Christ. Julien la laissa faire, la regagna en silence, refermant la porte sans la faire claquer.
Dans la rue, la nuit avait fait du chemin. Il regarda sa montre : onze heures passées. Il avait encore deux visites à rendre avant de pouvoir dormir : Reymond, pour sonder Franz Keller sans éveiller de soupçon, et Inès, pour lui annoncer que Zurich était acté.
Mais avant ça, il voulait revoir le microdot. Il s’appuya contre le mur de pierre humide, le tira de sa poche, le tint dans sa paume ouverte. Il ne voyait rien, rien qu’une poussière brunâtre. Mais il savait ce qu’il y avait dedans : l’adresse d’un avenir.
Il glissa le microdot dans le compartiment secret du porte-cigarettes, referma le clapet et reprit sa marche, remontant la rue comme on remonte un courant. Derrière lui, la fenêtre de l’atelier s’éteignit. Claire dormirait peut-être cette nuit, ou pas, peu importait.
Lui il n’allait sûrement pas dormir.
Il allait penser à Zurich. À une voûte de banque, à un coffre numéroté, à un fantôme de peinture qui avait fini par prendre chair. Il allait penser à Paul, son frère, qui était mort pour ce tableau sans jamais savoir qu’il existait quelque part, blindé, fil de fer barbelé autour d’un coffre suisse. Ironie des morts, se dit-il.
Il allait penser à la gueule de Dupont quand il appuierait sur le bouton du marteau.
Il ramassa son pas.
Le Caravage l’attendait. Pour une fois dans sa vie, Julien Moreau savait où il allait.
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