La Vente Fantôme
Lire le chapitre 21: Zurich Blueprint
Le téléphone sonna trois fois avant qu’une voix ensommeillée ne réponde. Julien consulta sa montre : six heures du matin à Marseille, midi à Zurich. Il avait calculé.
— Keller, c’est Moreau.
Un silence grésillant. Puis :
— Vous avez le culot de m’appeler à cette heure.
— J’ai quelque chose de mieux que du culot. J’ai une offre qui va vous intéresser.
Julien posa son café sur le rebord de la fenêtre de son appartement, l’étroite lumière grise du petit matin marseillais striant la pièce. Derrière lui, Inès était assise en tailleur sur le canapé, les notes d’Anton étalées en éventail autour d’elle. Elle ne le quittait pas des yeux.
— Je vous écoute, dit Keller, méfiant.
— Le coffre 2147. La Société de Crédit Suisse, filiale de la Bahnhofstrasse. Vous y avez accès chaque nuit pendant votre ronde de deux heures.
Nouveau silence. Plus long. Julien pouvait presque entendre Keller calculer les risques de l’autre côté de la ligne.
— Comment connaissez-vous ce coffre ?
— Peu importe. Ce qui compte, c’est que je connais aussi vos dettes à l’hippodrome d’Enge, et votre petite habitude de piquer dans les coffres des clients décédés. Le directeur vous soupçonne déjà, non ?
— Espèce de...
— Cinquante mille francs suisses, coupa Julien. Moitié à l’avance. Moitié à la livraison.
La respiration de Keller devint courte. Dans le fond, on entendait les cloches d’une église zurichoise.
— Vous voulez quoi, exactement ?
— Une fenêtre. Une nuit. Et un accès au système de sécurité de l’étage des coffres.
Inès se pencha en avant, les yeux brillants. Elle écrivit quelque chose sur un bout de papier et le poussa vers Julien : « Il va exiger plus. Propose-lui quarante-cinq, ça le fera surenchérir sur un chiffre rond qu’il croit maîtriser. »
Julien secoua imperceptiblement la tête. Il fit confiance à son instinct.
— Cinquante-cinq mille, dit-il. Et vous quittez Zurich après. Vous disparaissez. C’est votre dernière nuit de travail de toute façon, si le directeur vous a dans le collimateur.
Un long soupir. Puis :
— Je veux cent mille.
— Soixante-dix.
— Quatre-vingt-dix.
— Quatre-vingts, dit Julien. Et je vous fournis un passeport neuf.
Cette fois, le silence fut plus court.
— Vous avez une semaine pour me préparer les plans. Je vous envoie l’adresse d’une boîte postale à Lyon. Et Moreau ?
— Oui ?
— Si c’est un piège, je vous jure que je vous ferai passer une très mauvaise nuit.
Le clic sec de la ligne coupée résonna dans la pièce. Julien raccrocha et souffla.
— Il mord, dit Inès. Mais il a raison sur un point : c’est peut-être un piège.
— Il est trop corrompu pour appeler la police. S’il mouillait, il se mouillait lui-même.
— On a besoin d’un plan B quand même. Quelqu’un qui surveille l’extérieur pendant qu’on est dans le coffre.
Julien passa une main dans ses cheveux. Il pensa à Claire. Il pensa à la manière dont elle l’avait regardé quand il lui avait annoncé qu’ils voleraient l’original. Elle avait tourné la toile du Villeroi face contre le mur, comme pour exorciser la copie, et n’avait pas dit un mot depuis deux jours.
— Je vais m’occuper du plan B, dit-il. Prépare le matériel. On part après-demain.
L’après-midi même, Julien retrouva Dupont dans un bar enfumé du Vieux-Port, un établissement où se croisaient des marins épuisés et des trafiquants aux mains encore blanches de petite monnaie. Dupont sirotait un pastis avec une lenteur étudiée. Son costume était impeccable, trop propre pour ce décor.
— Julien, mon ami. J’ai entendu dire que vous aviez une grosse opération en préparation.
Julien s’assit en face de lui, gardant ses mains sous la table pour les empêcher de trembler.
— Je ne sais pas de quoi vous parlez.
— Bien sûr que si. Le révérend père Martin de la paroisse Sainte-Marie vous cherche depuis hier. Il paraît que vous devez une fortune à sa communauté.
Julien plissa les yeux. « Le révérend père Martin » était le surnom que le milieu donnait à Vidal, le lieutenant de Reymond. Le prêtre fictif — la faucille et le calice.
— J’ai rendez-vous avec lui dans deux jours, dit Julien. Pour régulariser une dette ancienne.
— On m’a dit aussi que vous aviez des problèmes urgents à l’étranger. À Zurich, par exemple.
Comment Dupont savait-il déjà ? Julien s’obligea à boire une gorgée de son Ricard sans ciller.
— Les affaires de l’église sont personnelles, Dupont. Vous devriez le savoir, vous qui n’avez jamais eu à confesser quoi que ce soit.
Le sourire de Dupont s’élargit, mais ses yeux restèrent froids.
— Reymond veut sa toile. Dans dix jours. Pas un de plus. Si vous livrez autre chose qu’un authentique Villeroi ou si vous disparaissez avec son argent, il ne fera pas appel à Dieu pour vous retrouver. Vous comprenez ?
— Parfaitement.
Julien se leva. Il avait besoin de sortir de ce bar, de respirer.
— Une dernière chose, dit Dupont, le rattrapant par une phrase lancée sans se retourner. Votre frère Paul. Il avait des amis à Zurich, vous savez. Des gens du ministère qui surveillaient les banques depuis des années. On raconte qu’ils cherchent toujours la trace d’un certain tableau. Une Madone Caravage. Ça vous rappelle quelque chose ?
Julien marqua un temps d’arrêt mais ne se retourna pas.
— Paul était un vendeur de tapis. Rien d’autre.
— Bien sûr. Un vendeur de tapis qui fréquentait les coffres de la Crédit Suisse. Je dois confondre, sans doute.
Julien sortit dans la chaleur épaisse de la rue, le cœur en bataille. Il se demanda, pour la première fois, si Dupont jouait à un jeu plus fin que ce qu’il croyait.
À l’aube du surlendemain, la 2CV de location traversa la frontière suisse aux environs de Genève. Claire conduisait, silencieuse, les mains crispées sur le volant. Inès, à l’arrière, révisait ses plans annotés de la banque sur un carnet à spirale. Julien, assis passager, regardait les montagnes grimper de chaque côté de la route et refusait de penser à ce qui allait suivre.
Ils arrivèrent à Zurich au crépuscule. La ville sentait le propre et l’ordre, une propreté qui détonnait avec l’urgence qu’ils transportaient dans leurs valises : pinces, radios, émetteurs brouilleurs, et le faux passeport destiné à Keller.
À minuit, Keller les accueillit dans la ruelle faiblement éclairée derrière la bahn de la Bahnhofstrasse. C’était un homme petit, d’une soixantaine d’années, le visage buriné par les nuits de courses et les dettes. Il leur tendit une carte magnétique et un plan des caméras.
— La relève de nuit commence à 2 h 40. La salle des coffres est au sous-sol, code 1379. Vous avez exactement onze minutes entre le moment où la caméra 4 bascule et le moment où la caméra 5 commence à enregistrer le couloir d’accès. Compris ?
Julien prit la carte, sentit le plastique froid entre ses doigts.
— Et vous ?
— J’ouvre la porte du sous-sol et je brouille l’alarme de l’entrée principale. Au signal, je ferme tout derrière vous. Vous ressortez par la grille d’évacuation des eaux au fond du parking ; elle donne sur la rivière. Il y a un canot attaché sous le pont. Vous serez à l’Allemagne avant l’aube.
— Manque plus qu’un détail, dit Claire, qui n’avait pas desserré les dents depuis Genève. Le coffre 2147 en particulier ? Il y a une serrure à combinaison, pas juste magnétique.
Keller sourit avec une expression qui dévoila une dent en or.
— J’ai l’habitude de gérer les vieux coffres à combinaison. Mon premier employeur, à Bâle, avait la même marque. La roue tremble à peine quand vous passez la bonne combinaison. Il me faut simplement vingt minutes seuls devant le coffre. Sans caméras.
Julien acquiesça. Il déploya sur le capot de la voiture un vieux plan du système pneumatique de la banque, annoté de la main de son père, date de 1945.
— Vous avez vingt minutes, dit-il. Pas une de plus.
L’opération commença à 2 h 17. Keller les fit entrer par une porte de service, les guida dans un labyrinthe de couloirs administratifs où les photocopieurs dormaient sous des draps gris. Ils atteignirent la cage de verre de la salle des coffres à 2 h 31, et Keller se mit au travail avec une rapidité qui démentait son âge.
Le coffre 2147 — une boîte métallique de soixante centimètres de large, gravée du numéro en chiffres émoussés — s’ouvrit à 2 h 53. À l’intérieur, enveloppée dans un tissu chanvre huilé, une toile rectangulaire de soixante-dix sur quatre-vingt-dix. Inès retint son souffle.
Julien déplia le tissu d’une main tremblante. Sous la lumière de la lampe de Keller, la Madone du Villeroi Caravage — aux chairs lactées, au drapé rouge comme un cri d’incendie — émergea de quatre décennies d’obscurité.
— Mon Dieu, murmura Claire.
Julien entendit à peine le glissement d’une silhouette derrière lui. Un déclic métallique. Avant qu’il ait pu se retourner, la voix de Dupont s’éleva dans la cage de verre :
— Julien. Je me demandais quand vous abattriez enfin votre jeu.
Il tenait un pistolet, posé contre sa cuisse avec une nonchalance terrifiante. Keller était figé, les mains en l’air.
— Vous oubliez que j’ai doublé Vidal pour vos dettes, continua Dupont. Je vous dois rien, sauf peut-être de savoir où ce truc va finir.
Inès glissa la main vers une pince à sertir dans sa trousse. Dupont était venu seul. C’était peut-être une faiblesse. C’était peut-être un piège plus grand encore.
— Le tableau m’appartient, dit Julien lentement. Il appartenait à mon père. Et il retourne là où personne ne le trouvera.
— Il retourne à Paris, dit Dupont. Pour la vente. Sinon cette histoire se termine ce soir, ici, dans une banque suisse.
Claire fit un pas en avant, les dents serrées, et Julien voit le calcul dans ses yeux : elle pouvait le faire fuir, attaquer Dupont, ou lancer le signal d’alarme qui attirerait toute la police. Il fallait qu’elle choisisse maintenant.
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