La Vente Fantôme
Lire le chapitre 25: Alliances in the Dark
La pluie tambourinait contre les vitres poussiéreuses de l'atelier de Geneviève lorsque Julien frappa. Il avait marché vingt minutes sous l'averse, les mains enfoncées dans les poches de son manteau détrempé, le plan encore brumeux dans son esprit mais la détermination chevillée au corps.
La porte s'entrouvrit sur le visage fatigué de Geneviève, ses cheveux gris échappés d'un chignon approximatif. Elle portait une blouse maculée de pigments — ocre, bleu de Prusse, blanc de plomb.
« Julien. » Son regard se plissa. « À cette heure-ci, avec cette pluie... Entre. »
L'atelier sentait l'essence de térébenthine et le café froid. Des toiles s'empilaient contre les murs, certaines achevées, d'autres à peine ébauchées. Sur un chevalet central, une copie inachevée de *La Vierge au serpent* de Caravage attendait sa main.
« J'ai besoin de ton aide, Geneviève. Et cette fois, je vais tout te dire. »
Elle versa deux tasses de café amer sans se retourner. « Tout ? Tu veux dire la vérité sur le tableau que tu m'as fait copier pendant trois semaines ? Ou la vérité sur ton frère ? »
Julien s'assit sur un tabouret bancal. « Les deux. »
Elle se retourna, le café à la main, et s'adossa au plan de travail. « Vas-y. Je t'écoute. »
Il parla. De la copie qu'ils avaient fabriquée. Du vrai Caravage volé dans le caveau de Zurich. De Keller, du cénacle de collectionneurs d'œuvres spoliées par les nazis. Et de Paul.
Quand il prononça le nom de son frère, Geneviève posa sa tasse. Ses doigts tremblaient légèrement.
« Paul est venu me voir, il y a trois mois. » Sa voix était basse, rauque. « Il savait que je travaillais avec toi sur un projet secret. Un jour, il m'a montré des photographies. Cinq tableaux. Tous issus de collections juives confisquées entre 1940 et 1944. »
Julien se figea. « La microdot. »
« Je ne sais pas ce que c'est qu'une microdot, mais il avait ces photos dans une pochette en cuir. Il m'a dit que si quelque chose lui arrivait, je devais te les donner. » Elle ouvrit un tiroir sous le plan de travail, en sortit une enveloppe jaunie. « Je n'ai jamais su quoi en faire. Je ne savais même pas si je pouvais te faire confiance. »
Il prit l'enveloppe. À l'intérieur, cinq tirages professionnels : un Cranach, un Vermeer — faux espoir, sûrement — un Holbein, deux inconnus. Chacun portait au dos une annotation manuscrite de Paul : noms des collectionneurs d'origine, dates, et une adresse à Genève.
« Il les faisait chanter, n'est-ce pas ? »
Geneviève acquiesça. « Il les avait découverts par hasard, via un ancien client de ta galerie. Le cénacle — tu les appelles comme ça — l'a convoqué à Genève pour une "discussion". » Elle détourna le regard. « Il est parti un lundi. Il ne devait revenir que le jeudi. »
« Et il n'est jamais revenu. »
« Non. » Elle releva les yeux, et Julien y vit une colère froide qu'il ne lui connaissait pas. « La police a parlé d'accident. Une chute dans le Rhône. Le corps n'a jamais été retrouvé, mais ils ont conclu à la noyade. »
Le silence s'étira. La pluie redoubla contre la verrière.
« Je croyais que tu étais complice, dit-elle enfin. Je croyais que tu avais participé à ce qui lui est arrivé. C'est pour ça que j'ai accepté de t'aider pour le faux — pour rester proche, pour observer. Pour comprendre. »
Julien ferma les yeux. Son frère. Les dettes. La disparition. Tout s'emboîtait avec une précision horrifiante.
« Je ne savais pas, Geneviève. Je te jure. Paul me devait de l'argent, il m'avait dit qu'il avait un plan pour se sortir d'affaire... mais je n'ai jamais imaginé qu'il s'attaquait à eux. »
« Maintenant tu le sais. » Elle croisa les bras. « Et tu veux toujours les affronter ? »
« Plus que jamais. »
Elle le dévisagea longuement. Puis un sourire mince — presque celui d'une conspiratrice — étira ses lèvres. « Bien. Parce que j'ai passé les trois derniers mois à préparer quelque chose, moi aussi. »
Elle se dirigea vers un classeur métallique, en tira une pochette cartonnée. À l'intérieur : des relevés bancaires, des listings d'enchères anonymes, des lettres d'avocats suisses, et un plan daté de 1944 du musée du Jeu de Paume avant sa restitution.
« Le cénacle ne se contente pas de collectionner, dit-elle. Ils blanchissent. Ces cinq tableaux — ceux que Paul avait identifiés — sont passés entre les mains des cinq membres actuels. Chacun en détient un, dissimulé dans sa résidence secondaire ou dans un coffre offshore. Mais leurs transactions passent toutes par un seul intermédiaire : une galerie à Lugano, propriété d'un homme nommé Lucien Bressard. »
Julien parcourut les documents. C'était plus qu'il n'en avait espéré. Geneviève avait mené sa propre enquête, avec une obsession digne de la sienne.
« Si on peut prouver que Bressard est leur agent, on peut remonter la chaîne jusqu'à eux. Leur statut de collectionneurs respectés s'effondrerait. »
« Ça ne marchera pas. » Il reposa les papiers. « Les acheteurs aux enchères sont protégés par l'anonymat. Une trace papier ne suffit pas si Bressard brûle ses dossiers avant notre arrivée. »
« Je sais. » Elle prit une gorgée de café. « C'est pour ça que tu as besoin de moi dans ta combine, pas seulement pour peindre des copies. Tu veux piéger Keller demain. Tu veux récupérer la photographie qui prouve que ta copie est fausse. Et tu veux que le cénacle se démasque devant la salle entière. »
Julien sourit. Il commençait à voir une architecture possible.
« Le téléphone de Keller. Il le posera toujours sur la table lors de ses réunions d'affaires. J'ai besoin de le dupliquer. »
« Une coquille identique, avec un émetteur intégré. » Geneviève hocha la tête, comme si elle avait déjà prévu cette requête. « Je connais quelqu'un à Montreuil qui peut fabriquer ce genre de chose. Un ancien de la DGSE, reconverti dans la sécurité privée. »
« Tu le contactes ce soir. »
« Et toi ? »
Julien regarda par la fenêtre. Les lumières de la rive gauche se reflétaient dans les flaques. « Je vais appeler Le Monde. Pour de vrai, cette fois. »
Geneviève fronça les sourcils. « Un journaliste va te croire ? Tu as une réputation équivoque, Julien. On te connaît pour tes dettes, pas pour ton intégrité. »
« C'est précisément pour ça qu'ils m'écouteront. Un homme qui n'a plus rien à perdre ment rarement quand il vient avec des preuves. Et j'aurai des preuves. »
« Lesquelles ? »
Il tapota l'enveloppe de Paul. « Cinq tableaux spoliés, documentés, avec leurs possesseurs actuels. La photographie de la copie authentique de Villeroi, si je l'obtiens de Keller. Et un témoignage de première main sur un vol dans un coffre-fort suisse. Le journaliste voudra vérifier chaque source, mais le temps joue contre eux. »
« Et si Keller refuse de se séparer de la photographie ? »
Julien se leva. « Il la posera sur la table pour me faire peur. C'est le genre d'homme. Il voudra me la montrer avant de la déchirer en échange de ma soumission. Et quand il la reposera, je l'aurai. »
« Avec un téléphone factice ? »
« Non. » Il sortit de sa poche un rouleau de papier calque. « Avec un dessin. Je connais son contenu par description — je l'ai vu dans ses yeux quand il me l'a montrée. Je te la décrirai ce soir. Tu la reproduiras. Keller croira que son exemplaire a été copié ; en réalité, nous échangerons les deux lors du contact. »
Geneviève prit le calque, le déroula. « Tu me demandes de créer une copie d'une photographie dont je n'ai jamais vu l'original, sur la seule base de ta mémoire. »
« Tu es la meilleure. »
Elle leva les yeux au ciel mais un sourire traversa son visage. « Il est deux heures du matin, tu me demandes l'impossible, et tu m'annonces que mon ami le plus proche est mort assassiné par des collectionneurs d'art. » Elle reposa le calque. « Donne-moi quarante-huit heures. »
« L'enchère est demain. »
« Alors tu feras durer la conversation. » Elle se retourna vers son chevalet, plongea un pinceau dans un pot d'essence. « Et cette fois, ne me mens plus, Julien. Jamais. »
Il fit un pas vers la porte, puis se retourna. « Une dernière chose. La photographie de Keller montre la vraie copie de Villeroi, en possession du cénacle. Elle est accrochée dans la résidence du membre le plus ancien — un homme nommé von Reuter, à Gstaad. »
Geneviève se figea, pinceau suspendu.
« Von Reuter ? » Sa voix n'était plus qu'un souffle.
« Oui. Pourquoi ? »
Elle se tourna vers lui. Son visage avait pâli. « Contessa von Reuter a acheté trois tableaux de moi entre 1978 et 1981. C'est une de mes meilleures clientes. Et elle loge demain soir au Ritz, pour l'enchère qu'elle compte... remporter haut la main. »
Le sang de Julien se glaça. Le cénacle ne se contentait pas de surveiller l'enchère. Ils y seraient présents. En personne.
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