La Vente Fantôme
Lire le chapitre 26: The House of Cards
L’atelier de Geneviève empestait la térébenthine et le tabac froid. Julien avait déplié la reproduction qu’elle avait tirée de son négatif — un quasi-fac-similé du Caravage, à la différence près que les ombres y étaient légèrement plus denses, la lumière plus crue. Il la regarda, puis regarda le mur où le tableau original, celui qu’ils avaient volé à Zurich, attendait dans sa caisse de bois.
« Je vais en faire un miroir, dit-il. Pas une copie d’atelier. Un jumeau exact, au millimètre près. »
Geneviève reposa son pinceau, les doigts tachés de terre de Sienne. Elle ne disait rien, mais son silence avait un poids.
« On ne fait pas ça en une nuit, Julien. Même avec un bon atelier, même avec toute mon expérience… un Caravage, à cette échelle, à cette qualité de matière, ça prend des semaines.
— On n’a pas des semaines, répondit-il. On a jusqu’à demain onze heures, pour le téléphone de Keller. Et trois jours, pour la copie.
— Trois jours pour un chef-d’œuvre ? Tu te moques de moi ou tu te moques de toi ? »
Julien s’approcha de la table, saisit une loupe de graveur et examina le grain de la reproduction. Sa voix se fit plus basse, presque calculatrice :
« Il ne s’agit pas d’un vrai chef-d’œuvre. Il s’agit d’un chef-d’œuvre que l’on verra une seule fois, à distance, dans une salle des ventes, sous une lumière maîtrisée, avec des lunettes de champagne et des yeux vieillis. Le temps que quelqu’un s’approche vraiment, il aura quitté la salle, scellé dans une caisse, chargé dans un fourgon. Ce qu’on veut, ce n’est pas qu’elle soit parfaite. C’est qu’elle soit crédible quarante minutes.
— Et si quelqu’un exige une expertise à la criée ?
— Alors on mourra tous en beauté. »
Geneviève lâcha un rire sans joie, croisa les bras. Elle avait ce visage qu’elle prenait devant ses toiles ratées : la déception d’un artisan qui voit gâcher le beau travail par un coup de bluff.
« Je veux que tu comprennes ce que tu me demandes, dit-elle. Ce tableau que Keller photographie depuis des années, cette copie Villeroi que se passent les collectionneurs, elle n’est pas juste une preuve de la spoliation. C’est un monument de l’histoire de l’art. Si je la possède, même une nuit, même une heure, et que je la recrée assez bien pour tromper Dupont ou la Contessa… je deviens complice d’un monument faux. Une fois qu’on sait, on ne sait jamais plus ne pas savoir.
— Tu sauras. Moi aussi. Et le tableau que tu auras peint, il aura servi à rendre un original à sa famille, à la justice. Il ne sera pas faux. Il sera utile. »
Elle le regarda longuement. Il soutint son regard.
« Utile. C’est ta définition de l’art, maintenant ?
— C’est ma définition de la survie. »
Ils se turent. Dans la pièce, le téléphone n’était pas encore branché. Le rendez-vous avec Keller était pour onze heures, à la galerie. Les pièces du piège étaient encore en vrac.
La porte de l’atelier grinça. Claire entra, une écharpe de soie encore nouée autour du cou, les joues rougies par le froid de la rue. Elle marqua un temps d’arrêt en voyant la reproduction sur le chevalet, puis la caisse, puis le visage dur de Geneviève.
« Je vous dérange ?
— Tu arrives au bon moment, dit Julien. On parle stratégie. »
Il fit le tour de la table, tira une chaise. Claire s’assit sans demander d’explication. Julien prit le temps d’allumer une cigarette, d’en offrir une à Geneviève, qui refusa d’un geste, à Claire, qui accepta en silence.
« Voilà où on en est, commença-t-il. Demain à onze heures, Keller vient à la galerie avec la photo de la copie authentique. On la lui prendra, en douce, pendant que Geneviève la mémorisera pour l’imiter. Pendant ce temps-là, j’irai voir le journaliste du Monde, avec le dossier que mon frère a constitué sur les cinq tableaux volés. La vente aux enchères est dans cinq jours. Dupont croit qu’il va rafler l’original à prix d’or. Keller croit qu’il va m’empêcher de le vendre. La Contessa croit qu’elle va rencontrer un marchand véreux qui la suppliera de le lui acheter en privé.
— Et que croit le commissaire-priseur ? demanda Claire. — Le commissaire-priseur croit qu’il vend l’original, dit Julien. Et il aura raison, jusqu’à la dernière seconde. — C’est-à-dire ? »
Il lâcha la fumée, l’écrasa dans un cendrier à moitié plein.
« On va faire deux tableaux. Le véritable et une copie. Un miroir. Pendant la vente, on suspend l’original derrière la vitrine blindée. Le public l’admire, les experts le valident, Dupont et Keller se battent pour lui.
— Et après la vente ? insista Claire. — Après la vente, pendant le transport, on fait le changement. L’original part dans le coffre de la voiture de police. La copie part dans le fourgon de l’acheteur. Le plus offrant recevra une très belle œuvre d’art, authentifiée par tous les experts du monde, qui sera dans cent ans la risée des musées — mais le jour de sa mort, il ne le saura pas. » Claire tira lentement sur sa cigarette. Son regard passa de Julien à Geneviève, puis revint.
« La police est au courant ? »
Julien haussa une épaule.
« Pas encore. Mais elle le sera. J’appellerai demain, après Keller, avec les noms, les numéros de série, les registres du gardien de Zurich. On n’aura pas besoin de leur prouver tout. Juste assez pour qu’ils se déplacent, et assez pour que Dupont ne puisse pas riposter sans s’incriminer.
— Et si la police arrive trop tôt à la salle ? Si quelqu’un repère le changement ? Si un expert amateur exige d’examiner le tableau de plus près après l’adjudication ? — On aura fermé les rideaux, dit Geneviève, la voix calme. Et on aura prié pour que la salle soit complice. Les commissaires-priseurs n’aiment pas les scandales. Ils aiment les commissions. S’il y a la moindre suspicion, ils préféreront faire disparaître le tableau après la vente que de reconnaître une erreur avant. »
Claire recula sa chaise, se leva, fit deux pas vers la fenêtre. Son reflet dans la vitre semblait plus accusateur que son visage.
« Et les gens qui l’achèteront ? Les gens qui l’auront payé une fortune, qui l’accrocheront dans leur salon, qui le légueront à leurs enfants ? Tu leur vends un mensonge. Ce n’est plus un jeu, Julien. Là, tu risques la vie d’inconnus. Pas seulement des salauds comme Dupont ou Keller. Des familles. Des gens qui n’ont rien à voir avec ton frère, ta dette, ou la guerre.
— L’acheteur, par définition, est quelqu’un qui a assez d’argent pour participer à un trafic de butin nazi. Il n’est pas innocent, dit Julien. — Il peut être un curateur de musée, un héritier naïf, un passionné qui croit faire une bonne affaire légalement ! — Et qui, en achetant, blanchira un tableau volé dans une synagogue à Vienne. Je ne peux pas pleurer pour lui.
— Tu fais ça pour toi, pour te laver du sang de ton frère, pas pour la justice. Pour ta peau. »
Le silence retomba. Geneviève détourna le regard. L’ombre de la caisse dans la lumière de l’atelier, plus lourde que la toile réelle, semblait grandir. Julien finit par parler, plus doucement qu’avant :
« Si tu veux partir, je comprends. Si tu veux les appeler et tout raconter, je comprends aussi. Mais si tu restes, je te promets une chose : aucun innocent ne mourra pour cette vente. Je donnerai à Keller l’occasion de se retirer. Je donnerai à Dupont l’occasion de croire qu’il a gagné. Le piège est conçu pour que les vrais coupables se dénoncent entre eux. Ceux qui passeront à travers les mailles auront perdu de l’argent, rien de plus. »
Claire se retourna. Ses yeux étaient secs, mais sa mâchoire crispée.
« Tu peux me promettre qu’aucun innocent ne mourra ? »
Julien soutint son regard.
« Je peux promettre que je ferai tout pour ça. »
Elle finit sa cigarette, la jeta dans le cendrier, puis sans un mot, elle s’assit près de Geneviève et prit une toile vierge sur le chevalet de fortune.
« On va faire quoi, pour le miroir ? »
Geneviève lui jeta un coup d’œil, presque amusée, puis commença à lui expliquer la technique du sfumato inversé, les reflets de la flamme sur la joue du Christ.
Julien savait qu’ils allaient passer la nuit dans l’atelier. La reproduction de la photo de Keller était encore à faire, le négatif à voler, et au-dehors, la pluie glaciale de Paris ne s’était pas arrêtée. Il avait moins de vingt-quatre heures avant que le piège commence à se refermer — d’abord sur Keller, ensuite sur tous les autres.
Mais pour la première fois, il sentait que les cartes n’étaient plus toutes dans les mains des autres. Il tenait désormais un double jeu, et il ignorait encore ce qui se passerait si quelqu’un décidait de changer les règles en pleine partie — mais à ce moment précis, le téléphone de l’atelier sonna. Trois coups brefs.
Personne n’avait ce numéro.
Geneviève pâlit.
« Personne n’appelle ici à minuit. »
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