La Vente Fantôme
Lire le chapitre 27: Turning the Tables
Julien retrouva Dupont au bar du Crillon, là où les hommes d’affaires véreux et les ministres fatigués partageaient la même pénombre dorée. Dupont était assis comme un roi en exil, un verre de calvados posé devant lui, ses doigts épais tapotant le marbre.
« Moreau, dit-il sans se lever. Vous avez une drôle de façon de gérer une dette. »
Julien s’assit en face de lui. Pas de préambule. Pas de café. Du calvados aussi, parce que les hommes comme Dupont n’accordaient de crédit qu’à ceux qui buvaient comme eux.
« Je vous dois combien, exactement ? »
« Deux cent mille francs. Plus les intérêts qui courent chaque matin. »
« Je vous en offre un million. »
Dupont cligna des yeux. Puis un sourire lent, presque tendre, étira ses lèvres.
« Vous avez trouvé un acheteur pour votre fichu tableau. »
« Mieux que ça. J’ai trouvé deux acheteurs. Et ils vont s’entre-tuer aux enchères. »
Julien posa une feuille sur la table. Le programme de la vente, imprimé à la hâte, avec le Caravage en tête d’affiche. Dupont le parcourut, les sourcils froncés, puis releva la tête.
« Ce tableau, c’est celui qui était exposé dans votre vitrine ? Celui que tout Paris croit perdu ? »
« Celui que tout Paris croit vrai. »
« Et ce Keller — le Suisse — il va mordre ? »
« Keller veut la toile. Il n’a aucune intention de la laisser partir sous son nez. Et il a les moyens de monter les enchères au-delà du raisonnable. Mais j’ai besoin d’un joueur plus agressif dans la salle. Quelqu’un qui n’accepte jamais de perdre. »
Dupont avala une gorgée de calvados, lentement. Ses yeux, petits et enfoncés, ne quittaient pas Julien.
« Vous me proposez de devenir ce joueur ? »
« Je vous propose d’acheter le tableau aux enchères, oui. À un prix que vous fixez vous-même. Appelez vos feux. Faites monter la mousse. Et quand vous l’obtiendrez, vous le revendrez à Keller le soir même pour une somme qui me remboursera trois fois et vous en rapportera autant. »
Le silence du bar les enveloppait. Dupont se pencha en avant. Sa voix descendit d’un cran, grave et coupante.
« Keller n’acceptera jamais de payer le prix fort pour un tableau que vous lui avez déjà proposé en vente privée. Vous êtes un menteur, Moreau, et pas très bon. »
Julien soutint son regard. Pas de tressaillement. Pas de goutte de sueur visible.
« Je ne lui ai pas proposé. Je lui ai refusé. Keller sait que le tableau est authentique — il est prêt à le payer cher en privé. Mais il a commis une erreur : il a voulu me menacer. Il prétend détenir une copie du tableau et un certificat de provenance douteuse. Il pense que ça suffira à détruire ma vente. »
« Et alors ? »
« Alors j’ai décidé de le laisser s’enfoncer. La salle sera pleine de journalistes, de commissaires-priseurs, de musées. Du monde entier. Keller ne pourra pas brandir son faux certificat sans s’exposer lui-même. Il sera obligé de jouer le marché pour continuer son petit théâtre. »
Dupont réfléchit. Il tournait son verre entre ses doigts, l’air de peser la valeur d’un coup de poker qu’il n’avait pas encore compris.
« Et vous, qu’est-ce que vous y gagnez ? »
« Une couverture. Le tableau passe par une vente légale, propre, documentée. Plus personne ne pourra le rattacher à une histoire douteuse. C’est exactement ce que vous voulez aussi : un million de francs lavés par un Caravage. »
Dupont hocha lentement la tête. Un début d’admiration, peut-être. Ou simplement la reconnaissance d’un adversaire qui savait jouer.
« Combien, dites-moi ? »
« Doublez la mise. Vous suivez Keller jusqu’à ce qu’il plie. Il ne pliera pas en dessous de deux millions et demi, trois millions. Nous partageons la marge au-dessus du million. »
« Trois millions, c’est beaucoup d’argent pour un tableau qui sort d’une cave. »
« Trois millions, c’est encore moins que ce que Keller paierait pour disparaître de la liste de vos prochaines cibles. Il sait très bien qui vous êtes. »
Dupont réfléchit un instant de plus. Puis il fit signe au serveur de lui resservir. Un geste qui voulait dire : nous avons du temps.
« J’accepte, Moreau. Je serai là demain. Mais je vais vous dire une chose, moi. Mes hommes seront dans la salle. Et je vous garantis une chose : si quelqu’un d’autre que moi monte la main et tente de doubler ce Suisse, il ne sortira pas vivant de l’hôtel des ventes. »
Le sourire de Dupont ne quitta pas son visage pendant qu’il disait cela. C’était pire qu’une menace. C’était un service rendu à l’avance, une faveur qu’il faudrait payer.
Julien sentit le sol se dérober sous lui. Il garda le masque, hocha la tête, but une gorgée.
« C’est exactement ce que j’espérais. »
Ils se serrèrent la main. La poigne de Dupont était écrasante, comme celle d’un homme qui n’avait jamais lâché quoi que ce soit.
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Dehors, la pluie fine de novembre brossait la place de la Concorde. Julien traversa la rue d’un pas mécanique, les mains dans les poches de son pardessus trempé. Le plan.
Le plan, et cette phrase de Dupont qui résonnait en boucle dans sa tête. *Il ne sortira pas vivant de la salle.* Ce n’était pas une hypothèse. C’était une promesse qu’il venait d’organiser lui-même, en invitant un prédateur dans la cage.
Il trouva une cabine téléphonique tout près du pont. Il glissa une pièce, composa un numéro de mémoire. Il laissa sonner. Quatre, cinq fois. À la sixième, une voix claire répondit.
« Allô ? »
Claire. Sa voix était encore nocturne, pleine d’inquiétude et de café fort.
« C’est moi, dit Julien. Demain, à quinze heures, l’hôtel Drouot. Je veux que tu sois dans la salle, mais pas officiellement. Je veux que tu notes tout. Les visages, les numéros de paddle, les gestes. Après, tu me remets la liste. »
« Et Geneviève ? »
« Geneviève a un rôle plus discret. Elle doit rester hors de la salle. »
Un silence de l’autre côté. Puis, Claire, plus douce :
« Tu as parlé à Dupont ? »
« Il sera là. Avec ses chiens. »
« Cette fois, tu ne peux plus reculer. »
« Je n’ai jamais reculé, Claire. J’ai seulement fait semblant, parfois. »
Elle rit doucement — sans joie.
« Tu me le répéteras une fois que le tableau sera entre les mains de Keller et Dupont en train de se découper en morceaux. »
Il raccrocha. La pluie tombait plus fort. Il resta appuyé contre la vitre de la cabine, respirant l’odeur du cuivre et de l’humidité.
Il sortit les cinq photographies de la poche intérieure — celle de Keller, avec le cadre au dos. Les autres, prises de vue de tableaux qui valaient plus que toutes les dettes de Paris réunies. Il regarda l’une d’elles, une femme blonde enturbannée, un regard perdu. Il pensa à Paul, à ses mensonges, à sa mort dans un parking à Marseille. Paul avait cru pouvoir toucher ce monde sans se brûler.
Julien replaça les photos. Il rentra à pied, mouillé jusqu’aux os.
En haut de l’escalier de son immeuble, il remarqua une enveloppe crème coincée sous la porte de son atelier — sans affranchissement, sans nom, juste son prénom écrit à la main, d’une encre noire régulière. Il l’ouvrit.
Un mot : « Votre frère n’a pas été tué par un hasard. La vente de demain n’annoncera pas votre victoire. »
Pas de signature.
Julien froissa la lettre. Il la garda quelques secondes dans sa paume fermée, puis la jeta dans le cendrier d’émail près de la fenêtre. Il alluma une cigarette. Il la contempla brûler. Le papier se tordit, noircit, mourut.
Il devait encore décrire la photographie de Keller à Geneviève pour que la copie soit prête avant demain onze heures. Mais cette lettre avait déplacé quelque chose en lui. Ce n’était plus une question de savoir si le piège fonctionnerait. C’était une question de savoir qui, avant trois jours, allait mourir pour toucher le tableau.
Sa montre faisait un tic-tac trop fort dans le silence de l’atelier. Il prit le téléphone.
Il composa le numéro de Geneviève. Un temps long. La ligne crachota.
« Allô ? fit sa voix, tendue.
— Je saurai bientôt qui a tué Paul », promit Julien.
Le silence à l’autre bout était lourd, chargé d’une peur que Geneviève ne laissa jamais éclore en mots.
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