La Vente Fantôme
Lire le chapitre 28: The Art World's Watch
Le soleil du matin jetait des reflets sales sur les vitrines de la rue de Seine. Julien marchait vite, le Figaro froissé sous le bras, les mots du critique d'art encore brûlants dans sa mémoire. « Une toile introuvable depuis quarante ans, ressuscitée par un marchand dont la galerie sent la faillite. Qui croire ? »
Devant la devanture de la galerie Moreau, une grappe de curieux s'était formée. Un photographe du Monde accroupi, deux conservateurs en costume sombre, une vieille dame au carnet à dessin. Le téléphone sonnait déjà par l'interstice de la porte close. La nouvelle avait voyagé plus vite que lui.
À l'intérieur, les lampes halogènes diffusaient leur lumière contrôlée sur les murs blancs. Le Caravage trônait, seul, dans son cadre doré. Julien défit sa cravate, s'appuya contre le comptoir, attrapa le récepteur.
« Galerie Moreau, bonjour.
— Julien Moreau ? Ici Anne-Charlotte Vernet, du journal *Le Monde*. C'est exact, vous exposez cette nuit un tableau de Michelangelo Merisi ?
— Cette nuit, non. Nous organisons une vente privée, dans quarante-huit heures, à Drouot.
— Et le tableau est absolument authentique ?
— Authentique et documenté. La piste de provenance est solide.
— Solide ? Le docteur Lefèvre, de l'École du Louvre, affirme publiquement que votre attribution est une escroquerie.
Julien se figea. Lefèvre. Un nom qui pesait du plomb dans les couloirs des salles des ventes.
« Envoyez-moi le passage exact, dit-il.
— Il est paru dans *Arts et Marché*, ce matin. Vous l'avez raté ? »
Il raccrocha sans répondre. Claire entra, les bras chargés de journaux, des cernes violets sous les yeux.
« Tu as vu ça ? »
Elle déposa le journal ouvert sur le comptoir. En haut de page, une photo de l'Adoration des Mages, et un titre serré en capitales : « UNE PROVENANCE EN TROIS SOUPÇONS — L'ÉCOLE DU LOUVRE PORTE LE DOUTE SUR LA VENTE MOREAU ». L'article, signé du docteur Robert Lefèvre, était sans appel. Il y remontait la chaîne des certificats, citait des incohérences dans la datation des documents, exigeait que la maison de vente communique l'intégralité du dossier de provenance sous vingt-quatre heures, ou il transmettrait ses conclusions à la commission de surveillance des ventes publiques.
La sonnette de la porte tinta. Geneviève entra, les doigts tachés de pigments mal lavés, un rouleau de papier sous le bras.
« J'ai entendu la nouvelle chez le crémier. »
Elle jeta les journaux sur la table. « Ça nous complique la photo, Julien. Il va falloir que tu me décrives ce cliché avec une précision chirurgicale. Et ça nous précipite. »
Claire s'approcha de la fenêtre, écarta le rideau d'un doigt. « Dehors, c'est la foule. Et dans moins d'une heure, Keller sera ici. Si Lefèvre rejoint la vente, il va demander à voir les documents au moment même où nous allons remplacer le tableau. »
Julien saisit son manteau. « Il nous faut un expert de plus. Quelqu'un qui a un nom, et qui nous donne une couverture. »
Geneviève leva un sourcil. « Lefèvre est intraitable. C'est un puriste. Son frère a été violé par un faussaire de la banlieue. Il ne lâchera pas.
— Le docteur Lefèvre, dit Julien, l'air ailleurs, déteste une seule chose plus que les faussaires : les collectionneurs privés qui cachent leurs toiles. Il a écrit trois pamphlets contre les marchands de l'ombre. Il voudra voir ce tableau dans un lieu public, avec toute la lumière.
— Laisse-moi deviner, dit Claire. Tu veux l'inviter à Drouot. »
Julien décrocha le téléphone.
Le docteur Lefèvre accepta de le recevoir à quatorze heures, dans une salle de la Bibliothèque de l'INHA, rue des Petits-Champs. Il raccrocha sans un merci.
« C'est un piège », dit Geneviève, en s'appuyant contre l'établi.
« Non, c'est l'inverse. C'est lui qui tend le piège. Il reste trois heures avant que je décrive la photo à Geneviève, et Keller arrive à onze heures. Geneviève, prépare-nous une toile marouflée. Claire, trouve une clé du passage du musée Drouot par le côté nord. Moi, je vais parler avec un historien d'art qui me déteste déjà. »
La lumière tombait basse dans la salle Hess, meublée de tables vernies et de cartons d'archives. Robert Lefèvre, un homme d'une soixantaine d'années, visage osseux, lunettes rondes, l'attendait dans un fauteuil, un dossier ouvert sur les genoux. Il ne se leva pas.
« Moreau. Vous avez fait parler de vous plus vite que votre réputation ne le mérite.
— Docteur Lefèvre. Vous me flairez une imposture.
— Je flaire une provenance trafiquée. Le tableau, selon vos documents, sort de la collection Franz Guerry, léguée en 1948 à un neveu à Genève. Le neveu l'a vendu en 1958 à un amateur suisse, puis en 1967 à un collectionneur italien. Et c'est là que votre trace devient suspecte : l'Italien n'a jamais déclaré cette acquisition. Il n'y a aucune photographie, aucun contrat, aucun enregistrement.
— Les collectionneurs privés ne déclarent pas tout, docteur. Surtout lorsqu'ils paient en cash des toiles dans un pays qui taxe lourdement la main-d'œuvre.
— Ce n'est pas une réponse. C'est un alibi. »
Lefèvre ferma le dossier. Il plongea les yeux dans ceux de Julien.
« J'ai travaillé dix ans sur la commission du marché de l'art. Je connais vingt faussaires, quarante complices. Je sais ce qu'est une chaîne de blanchiment. Et je vous dis ceci, monsieur Moreau : demain, je ferai passer un entrefilet dans trois journaux spécialisés, exigeant de la maison de vente la copie complète dudit certificat de 1967. Et si vous ne l'apportez pas, je ferai salir votre nom dans tous les bulletins professionnels. »
Julien resta immobile. Un silence.
« Et si je vous l'apporte, docteur ? »
Lefèvre sourit d'un sourire qui ne portait aucune chaleur.
« Si vous me l'apportez, cette nuit, à Drouot, je vérifierai chaque ligne en présence de mes deux assistants. Si les documents sont authentiques, je signerai une attestation de vraisemblance. Si vous déviez d'une virgule, je fais scandale. »
Julien se leva.
« Vous serez où, ce soir ?
— Dans une salle des ventes, entre des hommes d'affaires et des policiers. Dites-moi sur quelle heure je viens. »
Julien dicta un horaire, puis sortit sans serrer la main tendue.
Dans la rue, il alluma une cigarette en marchant. Ses pensées tournaient. La photo qu'il devait décrire à Geneviève. Le double qu'ils allaient fabriquer de mémoire. Et un docteur Lefèvre qui, demain, viendrait inspecter une authenticité qui n'avait existé que dans l'ombre d'une fausse naissance.
Il rentra. Dans l'atelier de Geneviève, la toile était tendue sur un châssis, les pigments posés. Claire avait tracé les lignes de perspective à la sanguine. Geneviève, un tablier sur les épaules, attendait.
« Assieds-toi. Décris-moi la photo. Chaque ombre, chaque infime détail. Avance. Il nous reste une heure avant qu'il ne rentre. »
Julien ferma les yeux. L'image de la photographie de Keller remontait, nette, presque douloureuse. Il commença à parler.
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