La Vente Fantôme
Lire le chapitre 29: A Slip of the Tongue
Le journaliste s’appelait Marc Villette. Il avait ce sourire carnassier des types qui ont déjà choisi leur angle avant même d’éteindre leur magnétophone. Claire l’avait rencontré deux jours plus tôt lors d’un vernissage de seconde zone dans le Marais — un intermède innocent, pensait-elle, une respiration artificielle hors de la mécanique du complot.
Mais ce matin-là, dans le café crème du Bouillon Racine, il lui avait tendu une carte de visite déjà froissée, comme s’il l’avait gardée longtemps au fond d’une poche en prévision de ce moment.
« Vous semblez ailleurs, madame Bellanger. »
Claire sursauta. Son café tressaillit dans la tasse.
« Pardon. La nuit a été courte. »
Villette pencha la tête. Un homme de quarante-cinq ans à lunettes cerclées, veste de tweed élimée, une apparence d’universitaire errant. Mais ses yeux, eux, ne flânaient pas. Ils prenaient des notes.
« Vous travaillez toujours avec Julien Moreau ? »
— Nous sommes associés dans certains projets, oui.
— Et ce projet-là, c’est quoi ? Cette vente aux enchères chez Keller…
Claire avala une gorgée de café qui lui brûla la gorge.
« Une affaire comme les autres. Un tableau redécouvert. »
— Un tableau qui fait couler beaucoup d’encre avant même d’être accroché. Le docteur Lefèvre a publiquement exigé une provenance complète. Et vous savez ce qu’on dit dans les couloirs de Drouot ?
Elle ne répondit pas. Elle ne pouvait pas.
« On dit que le Caravage n’existe pas. Qu’il y a deux versions. Une vraie, une fausse. »
Claire pâlit. Villette n’avait pas pris de notes. Il n’avait pas sorti son carnet. Il la regardait, simplement, avec la patience des chasseurs qui savent que la proie viendra d’elle-même.
« C’est absurde. »
— Je crois que non, madame Bellanger. Je crois que vous êtes au milieu d’un montage dangereux. Et je crois que vous n’avez pas demandé à y être.
La phrase frappa juste. Elle était crevée, Claire. Dix jours sans sommeil, à peser la morale contre la survie, à réciter la partition écrite par Julien comme une actrice contrainte. Et maintenant ce journaliste, avec ses manières douces et son regard inquisiteur, qui lui offrait une porte de sortie.
« Je ne peux pas en parler. »
— Vous n’avez pas à tout me dire, madame Bellanger. Mais si vous me donnez un fil, je peux tirer. Et si quelque chose se prépare à l’Hôtel Drouot demain, un fil, ça peut sauver des vies.
Elle tremblait. Son sac en bandoulière pesait soudain deux tonnes. Il contenait une copie du programme de vente, annotée de sa main : des horaires, des noms, le schéma du double tableau que Geneviève avait peint dans la fièvre de la nuit.
« Il y a des gens dangereux dans cette histoire, dit-elle dans un souffle. Des gens qui n’ont rien à voir avec l’art. Des collectionneurs… une contesse… »
Elle s’arrêta. Un automate, dans son crâne, pressa une sonnerie d’alarme. Trop tard. Le mot était dehors, comme un papillon malade s’échappant d’une boîte.
Villette n’eut pas un muscle qui bougea. Mais ses yeux, eux, cliquèrent. Un changement imperceptible — le passage de la curiosité professionnelle à la machine qui s’allume.
« Une comtesse, dites-vous ? »
— Je n’ai rien dit. J’ai trop parlé. J’ai laissé échapper des choses… Écoutez, je ne peux pas… Julien me tuerait.
— Julien Moreau vous fait peur ?
— Julien ne menace jamais. C’est pour ça qu’il est terrifiant.
Elle se leva brusquement, renversant sa chaise. Les clients du café se retournèrent. Elle fouilla dans son sac, en tira un billet de cinquante francs qu’elle jeta sur la table sans compter.
« Je suis désolée. C’était une erreur. J’aurais dû rester chez moi. »
— Une dernière chose, madame Bellanger.
Elle s’immobilisa, les mains moites sur la poignée de son sac.
« Vous croyez que le tableau est authentique ? »
La question était précise. Chirurgicale. Une question de… de quoi ? De journaliste ? Non. Un journaliste demande : “Quelle est votre part ?” ou “Quel est le montant estimé ?” Celui-ci demandait si le tableau était authentique. Comme s’il savait que la réponse était la clé — non pas de l’histoire, mais de l’arrestation.
Claire se retourna, très lentement.
« Qui êtes-vous exactement, monsieur Villette ? »
Le sourire carnassier revint. Mais cette fois, il y avait quelque chose ailleurs dans ses yeux. Une tristesse presque.
« Je suis celui qui va empêcher demain de finir en bain de sang. »
Il sortit un badge de sa poche intérieure. Un badge discret, métallique, qui ne ressemblait à aucun autre.
« Capitaine Éric Marchand. Interpol. Division des trafics d’œuvres d’art. »
Le sol se déroba. Claire appuya la main contre le chambranle de la porte pour ne pas tomber.
« Je vous en prie, laissez-moi partir. Je n’y suis pour rien. Je n’étais pas au courant du tableau jusqu’à la semaine dernière. »
— Je sais. Et c’est pourquoi je suis venu vous voir en premier, madame Bellanger. Je ne sais pas encore si vous êtes complice ou victime. Mais je sais une chose : ce que vous venez de me dire — cette comtesse, ce double tableau — correspond exactement à deux ans de filature autour d’un réseau de blanchiment et de recel d’œuvres issues des spoliations nazies.
Elle pleurait. Des larmes silencieuses, sans bruit, inondant ses joues poudrées.
« Que voulez-vous de moi ? »
— Pour l’instant ? Rien. Assistez à la vente. Comportez-vous comme si cette conversation n’avait jamais eu lieu.
— Vous serez là ?
Marchand remit son badge dans sa poche, replia soigneusement sa serviette en papier.
« J’y serai. Avec mes hommes. Et si une seule personne innocente est blessée dans votre théâtre — que ce soit par votre associé, par Dupont, ou par la comtesse — ce sera vous que je tiendrai pour responsable, madame Bellanger. »
Il se leva, déposa quarante francs sur la table, et sortit. Dans la rue, plus personne ne remarqua sa silhouette tandis qu’elle se fondait dans la foule matinale du Quartier Latin.
Claire resta là, seule, le sucre du café déjà solidifié au fond de sa tasse. Le programme de la vente, dans son sac, lui brûlait la peau. Demain, à 11 heures, Julien ferait la démonstration de la photographie de Keller à Geneviève. À 15 heures, la vente. Et à chaque seconde de ce ballet, un capitaine d’Interpol observerait.
Elle n’avait pas le choix. Elle devait prévenir Julien. Mais chaque pas vers la porte lui semblait la conduire — elle le savait maintenant — non pas vers un complice, mais vers une catastrophe dont elle venait de tirer le premier coup de feu.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.