La Vente Fantôme
Lire le chapitre 30: The Calm Before
La veille de la vente, Paris retenait son souffle sous un ciel couleur d'étain. Julien arpentait l'atelier de Geneviève, les mains dans les poches, comptant les préparatifs pour la troisième fois. Le double du tableau—la copie miroir—séché, verni, encadré, reposait contre le mur comme un jumeau endormi. Le photographe Keller avait fourni un cliché vierge de la Provenance, un papier centenaire impeccable, et le faux catalogue d'exposition portait la marque du musée de Bruxelles, imprimée à la demande d'un complice de Genève.
« Le programme est simple, dit-il en se plantant devant le chevalet vide. Demain, dix heures, les camions de Dupont arrivent avant l'ouverture. Il a promis deux hommes de main par sortie, et un vigile qui connaît la salle des ventes. La police n'a encore rien demandé, et nous n'avons pas de contact établi. »
Il marqua une pause. Geneviève, les mains noircies d'encre, ne leva pas les yeux de sa table de travail. Claire, assise près de la fenêtre, triturait le coin d'un carnet.
« La comtesse von Reuter arrive à onze heures trente avec son avocat. Keller doit entrer à midi, juste avant que Dupont ouvre les enchères. Nous avons quatre issues, trois hommes armés à l'intérieur, et un plan de repli si Lefèvre exige des preuves supplémentaires. »
— Et si Lefèvre veut voir la photographie originale ? demanda Geneviève.
Julien haussa une épaule. « Il voit la copie. Nous avons vieilli le papier avec la technique que tu m'as montrée—le thé, les taches de café, le passage au fer. À moins d'un examen chimique, il n'y verra que du feu. »
Il s'interrompit. Le téléphone privé de l'atelier—la ligne directe, connue seulement de trois personnes—sonna une fois, deux fois, trois fois. Geneviève tendit la main, mais Julien la retint.
« Ne réponds pas. »
La sonnerie cessa après la quatrième. Un silence épais s'installa, plus lourd que le plomb.
— C'est la troisième fois ce mois-ci, murmura Geneviève. La même voix. Elle ne dit rien, juste une respiration, puis un déclic.
— La même personne ?
— Je crois.
Julien échangea un regard avec Claire, qui détourna les yeux. La menace s'épaississait à chaque minute, mais il n'avait pas le luxe de s'y arrêter. Pas maintenant.
« Inès. » Il se tourna vers la porte où la jeune femme se tenait, adossée au chambranle, les bras croisés. « Tu as les faux reçus ? »
Inès Ricard entra, la démarche nerveuse, une liasse de documents sous le bras. Ses cheveux noirs tirés en queue, ses yeux brûlant d'une intensité que Julien commençait à reconnaître. Elle jeta les papiers sur la table et les étala d'une main rapide.
« Récépissés de transport pour deux tableaux, factures de conservation, certificat d'exportation de la Lombardie, timbré par le bureau de Milan, deux copies des rapports de restauration, datés de 1971 et 1978. Est-ce que ça suffit ? »
Julien se pencha, vérifiant la calligraphie. « L'encre est bonne. Le papier est le bon. Tu as fait du sacré bon travail. »
— Ce n'est pas pour toi, dit-elle sèchement.
Un silence gêné. Geneviève laissa tomber son pinceau. « Pourquoi l'aide-t-elle, alors ? »
Inès leva le menton. « Parce que je veux la comtesse. Pas seulement la voir arrêtée. Je veux la voir détruite. »
Julien se redressa, les sourcils froncés. Elle n'avait jamais évoqué autre chose que l'argent. « Je ne savais pas que tu avais un compte à régler avec elle. »
— Mon père avait une galerie rue de Seine. La galerie Ricard. Tu la connaissais ?
Julien chercha dans sa mémoire. Le nom lui disait quelque chose, un souvenir flou—une affiche déchirée, une annonce dans La Gazette. « Elle a fermé en soixante-dix-neuf, je crois. »
— Pas fermé. Détruite. La comtesse a utilisé son réseau pour saisir les toiles de mon père sous un prêt usuraire. Quand il n'a pas pu rembourser, elle a racheté la dette et a fait saisir la totalité de son stock—des œuvres qui lui appartenaient, légalement, depuis des décennies. Puis elle a insulté sa collection devant la presse, l'a qualifié d'amateur sans talent, incapable de reconnaître une copie d'un original. Mon père s'est pendu trois mois plus tard. Elle n'a jamais assisté à l'enterrement.
La pièce se figea. Julien connaissait la cruauté du milieu, mais ces mots lui glacèrent le sang. Il pensa à Paul—son frère, son fantôme, tué par une vérité qu'il avait voulu vendre. Inès portait un mort similaire sur ses épaules, et il ne l'avait jamais su.
— Tu veux la justice, dit-il doucement. Pas l'argent.
— Les deux. Mais d'abord la justice.
— Tu sais ce que ça signifie ? Une fois la comtesse entre les mains de la police, tout le réseau importera. Ton nom sera dans les dossiers. Ton père aussi.
Inès le fixa, ses yeux aussi durs que le silex. « Je préfère un nom sali qu'une honte tue. »
Claire toussa, cherchant à désamorcer la tension. « Nous devrions vérifier les scellés sur les cadres. Si Dupont envoie ses hommes trop tard... »
Un bruit à la porte—une voiture qui ralentissait dans la rue. Julien écarta le rideau de la fenêtre. Une berline noire stationnait à quelques mètres, moteur au ralenti. Le conducteur était invisible, mais quelque chose dans la scène lui serra la poitrine. La menace, encore elle. Il lâcha le rideau.
« Inès, tu as fait ton paquet ? »
Elle acquiesça, puis s'approcha de lui, baissant la voix pour que les autres ne puissent entendre. « Julien. Il y a une autre chose. Une chose que je ne t'ai pas dite. »
Son cœur ralentit. « Quoi ? »
— La comtesse n'est pas seulement une collectionneuse. Elle est la trésorière du réseau. Mon père tenait des registres. Avant de mourir, il les a cachés. Je sais où.
— Et tu les as ?
— Pas encore. Mais je les aurai. Après la vente.
— Ce n'est pas dans le plan.
Inès sourit d'un air que Julien n'aima pas—un sourire de serpent, étroit et patient. « Le plan change, Julien. Tu le sais. Il change toujours. »
Il fit un pas en arrière, mais elle l'attrapa par le bras, sa voix devenue un souffle. « Je ne te menace pas. Je te propose. Si tu veux que personne ne meure—et je vois que tu le veux, malgré les hommes de Dupont—tu as besoin de ce dossier. La comtesse a des alliés jusqu'au ministère de la Culture. La police ne pourra rien faire sans preuve écrite. »
Julien la considéra. Elle disait vrai. La veille, il avait promis à Claire qu'aucun innocent ne périrait. C'était une promesse qu'il ne pouvait tenir seul contre le système de la comtesse. Le dossier changeait tout.
— Où est-il ?
— Dans le coffre d'une banque privée à Versailles. Le nom est Ricard. Le code est la date de naissance de ma mère.
Il la fixa. Elle venait de lui donner la clé de la survie. Mais aussi la clé de sa destruction, si jamais l'information fuyait.
— Tu ne viens pas avec moi ? demanda-t-il.
— Je dois rester disponible pour la vente. Demain, tu passeras prendre le dossier avant l'ouverture. Je te laisserai un mot.
— Et si je tombe dans un piège ?
— Alors tu meurs, répondit-elle simplement. Mais je ne crois pas que tu mourras demain, Julien. Tu as encore trop à faire.
Elle tourna les talons et sortit, laissant une odeur de tabac froid et de danger. Julien resta immobile, le regard perdu dans la nuit qui tombait. Derrière lui, Geneviève rangeait ses outils, et Claire, pâle, attendait un mot de réconfort qu'il ne pouvait pas lui donner.
Demain, tout se jouerait. La salle des ventes, la comtesse, Lefèvre, Dupont, Keller, la police. Et maintenant ce dossier—une carte qu'il n'aurait jamais cru posséder.
Il consulta sa montre. Il lui restait moins de douze heures pour perfectionner le plan, et déjà une voix téléphonique fantôme hantait les lignes de l'atelier.
Il sortit dans le couloir, prit son manteau, et se rendit chez Dupont pour la dernière fois.
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