La Vente Fantôme
Lire le chapitre 31: The Façade Cracks
La salle des ventes de Drouot n'avait jamais paru aussi vaste, aussi brillante, aussi hostile. Des spots de lumière crue faisaient scintiller les cadres dorés accrochés aux murs lambrissés, et pourtant Julien Moreau avait l'impression d'étouffer dans un cercueil de velours rouge. L'air était saturé de parfums chers et d'huiles essentielles de pouvoir. Des têtes grises et des crinières blondes se penchaient vers les catalogues, murmurant des chiffres comme des prières.
La pièce maîtresse était là, accrochée à sa place d'honneur, derrière une corde de soie. *La Dame au miroir* de Keller, dans toute sa splendeur restaurée. Julien avait les paumes moites, collées au dossier du fauteuil que Geneviève lui avait réservé au troisième rang. Claire était assise deux rangées derrière lui, discrète comme une ombre, son bloc-notes serré contre sa poitrine. Il ne se retourna pas.
Le commissaire-priseur, un homme au visage de lune nommé Delaunay, s'éclaircit la gorge avec une solennité de prélat. Il commença son laïus sur l'importance historique de l'œuvre, sur son pedigree éblouissant, sur les collectionneurs qui avaient eu l'insigne privilège de la posséder. Son regard croisa celui de Julien, et il hocha légèrement la tête. Tout était en ordre.
Puis Delaunay marqua une pause. Il tendit la main vers le lutrin où reposait un épais dossier à la reliure de cuir bordeaux.
« Avant d'ouvrir les enchères, nous avons l'honneur de recevoir le professeur Lefèvre, éminent historien d'art, qui a souhaité s'exprimer sur l'authentification de ce chef-d'œuvre. »
Un murmure parcourut la foule. Julien se raidit. Lefèvre s'était déplacé. Il avait exigé la documentation complète, et Julien la lui avait donnée — ou du moins, la version forgée par Geneviève, un travail d'une minutie quasi diabolique. Lefèvre émergea des premiers rangs, un petit homme nerveux aux lunettes cerclées d'or, vêtu d'un costume bleu nuit qui semblait avoir été repassé cent fois. Il tenait un catalogue de l'exposition Keller de 1954, ouvert à la page où figurait la reproduction de *La Dame au miroir*, sous le numéro 34.
Julien sentit son estomac se nouer. Le catalogue. Geneviève avait exigé un exemplaire original de ce catalogue pour en copier la typographie, les filigranes. Elle avait réussi à en acheter un chez un bouquiniste de la rue de Seine. Mais l'original, celui que Lefèvre tenait entre ses mains gantées de blanc, celui-là avait été authentifié par la bibliothèque du Louvre.
Le professeur posa le catalogue sur le lutrin, à côté du dossier de provenance. Il sortit une loupe de sa poche, et un silence de cathédrale tomba sur la salle.
« Le catalogue de 1954, messieurs-dames, faisait état de trente-six planches en héliogravure, tirées à mille exemplaires. La reproduction numéro 34, ici présente, est d'une qualité exceptionnelle. » Sa voix portait, nette et professorale. « Mais il y a une chose que je remarque, à la planche 34 de cet exemplaire. Une chose infime, mais que trente ans de métier m'apprennent à ne pas négliger. »
Il se tourna vers le tableau. La lumière des spots fit briller la larme de la dame au miroir — une larme de verre, forgée à la main par Geneviève et son apprenti dans l'arrière-salle de l'atelier.
« Dans le catalogue, la signature de Keller apparaît en bas à droite, sur le bois du miroir, » dit Lefèvre. « Ici, sur le tableau, elle y est aussi. Mais dans le catalogue, la date qui accompagne la signature est "1867". Or, sur le tableau, elle est peinte "1866". »
Un souffle. Puis un silence plus profond encore que le précédent. Julien sentit le sang quitter son visage. 1866. L'année que Geneviève avait choisie, celle des archives qu'elle avait consultées, celle qui correspondait au style de la touche tardive. Mais le catalogue disait 1867.
Une erreur d'une seule année. La perfection d'une copie, détruite par une coquille historique qu'il aurait fallu vérifier cent fois.
« Ceci, » continua Lefèvre en pointant la planche, « n'est pas une preuve définitive de fausseté. Les artistes ont pu antidater leurs œuvres pour des raisons diverses. Mais voici l'intéressant : la restauration de la signature sur le tableau de Keller, une restauration que votre dossier de provenance mentionne comme effectuée en 1979 par l'atelier Ferrara, indique une date différente de celle qui est visible sur la photographie envoyée par Keller lui-même à son galeriste en 1868. Une photographie que j'ai pu consulter aux archives du Getty, à Los Angeles, le mois dernier. »
La salle entière retint son souffle. Quelqu'un, derrière Julien, murmura le mot « faux ». Un autre, plus près, dit « scandale ». Delaunay, le commissaire-priseur, était devenu livide, une statue de cire dans son habit sombre.
Julien se leva. Il voulait dire quelque chose, protester, hurler que c'était une erreur, une coïncidence, un complot. Mais sa voix resta bloquée dans sa gorge. Il regarda Lefèvre, qui le fixait par-dessus ses lunettes, sans haine, sans colère, avec seulement la triste certitude du savant qui a trouvé la faille.
« Je recommande, » dit Lefèvre, « que la vente de cette œuvre soit reportée, le temps qu'une expertise complète soit menée. Je ne peux pas, en mon âme et conscience, laisser une œuvre dont l'authenticité est désormais douteuse être adjugée sur la seule foi d'un dossier de provenance. »
Les enchères ne commencèrent pas. Elles n'avaient pas besoin de commencer. La salle se vida comme un théâtre après un incendie. Les collectionneurs, par petits groupes, se levèrent et sortirent, le visage fermé. Certains regardèrent Julien au passage, avec cette commisération glaciale que Paris réserve aux marins qui coulent. Les huissiers tournaient déjà autour du tableau pour le décrocher, le mettre en sécurité, le sceller dans une réserve.
Julien ne bougeait pas. Il sentait le regard de Claire, quelque part derrière lui, lourd d'accusation et d'inquiétude. Il chercha Dupont du regard, au fond de la salle, près de la porte. Le Corse n'avait pas bougé. Ni lui, ni les deux colosses qui l'entouraient. Il regardait Julien avec un intérêt froid, celui d'un prédateur qui observe sa proie agoniser.
Et à la première rangée, presque invisible dans son costume gris, un homme d'affaires anonyme au menton volontaire fixait le tableau avec une intensité que Julien reconnut. Keller. Le vrai Keller. Il n'était pas venu pour enchérir. Il était venu pour regarder son tableau lui échapper, encore une fois.
Lefèvre rangea ses lunettes, referma le catalogue avec un claquement sec qui résonna comme un coup de feu dans le silence de la salle.
« Je suis désolé, monsieur Moreau, » dit-il, d'une voix presque douce. « Mais l'art ne se trompe jamais, seulement les hommes. »
Il sortit, laissant Julien seul au milieu de la salle vide, face au tableau qu'on décrochait déjà, face à l'écroulement de tout son échafaudage de mensonges.
Du fond de la salle, Dupont alluma une cigarette. La fumée monta en volutes grises dans la lumière des projecteurs. Il ne dit rien. Il n'avait pas besoin de parler. Julien savait exactement ce que ce silence signifiait.
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