La Vente Fantôme
Lire le chapitre 32: Aftermath of Chaos
La salle entière vacillait dans un brouillard de murmures. Le tableau, ce corps de lumière qui aurait dû être le triomphe de Julien, se tenait là, mort, sous les projecteurs. La révélation de Lefèvre avait été un coup de poignard précis, chirurgical. Les enchérisseurs légitimes, ces hommes en costumes sombres venus de Londres, de New York, de Milan, s'étaient levés comme un seul homme, leurs visages fermés, leurs dossiers refermés dans un claquement sec de cuir et de papier. Ils quittaient la salle, emportant avec eux le rêve de la fortune retrouvée.
Mais ils n'étaient pas tous partis.
Dans la pénombre du fond de la salle, deux silhouettes n'avaient pas bougé. Dupont, massif, immobile comme un rocher, ses yeux gris posés sur Julien avec une fixité qui promettait des conversations bien plus douloureuses que celle d'un commissaire-priseur. Et Keller, plus loin, dans l'ombre d'une colonne, son visage lisse et impénétrable, celui d'un homme qui a déjà tout vu, tout perdu, et qui n'attend plus que le dénouement.
Le commissaire-priseur, un homme au visage rougeaud nommé Delmas, essuya son front avec un mouchoir en lin. Il consulta son carnet d'un air désespéré, comme si les mots pouvaient échapper à la catastrophe qu'il venait de vivre. Un silence pesant, celui d'un tombeau mal refermé, s'abattit sur la salle.
— Euh… Mesdames et messieurs, je vous prie de pardonner cet… incident technique. Le lot numéro sept est retiré de la vente. Nous passons au lot suivant dans quelques instants.
La voix de Keller fendit l'air. Elle était douce, presque mélodieuse, et pourtant elle fit l'effet d'une détonation.
— Le lot n'est pas retiré, monsieur le commissaire-priseur. Je maintiens mon offre. Deux millions de francs.
Un souffle parcourut les rangs des rares personnes restées. Des journalistes, quelques curieux, des collectionneurs trop attachés au spectacle pour partir. Dupont se tourna lentement vers Keller, ses épaules d'ours roulant sous son veston de tweed.
— Trois millions, dit Dupont, sa voix grave et rocailleuse comme un moteur mal réglé.
Julien sentit le sol se dérober sous lui. Son cœur, qui battait déjà à tout rompre, s'emballa comme une machine folle. Dupont et Keller se disputant le tableau faux ? C'était insensé. À moins que… À moins qu'ils ne se fichent éperdument de l'authenticité du tableau. Ce qui comptait, pour eux, c'était le contrôle. La démonstration de force. Duellistes dans un théâtre de marionnettes, chacun sachant que le pantin sur scène n'était que le prétexte à leur affrontement.
— Trois millions cinq, lança Keller sans une hésitation.
— Quatre, répondit Dupont, dont les lèvres charnues esquissèrent un sourire carnassier.
La salle s'embrasa. Ce n'était plus une vente aux enchères, c'était un ring. Les rares spectateurs retenaient leur souffle, les journalistes griffonnaient des notes dans une frénésie silencieuse. Delmas, dépassé, tentait de suivre les enchères d'une voix chevrotante, ses coups de marteau devenant des suppliques.
Julien, pendant ce temps, reculait lentement vers le côté de l'estrade. Personne ne le regardait. Les projecteurs, les yeux, les muscles tendus des deux hommes, tout était rivé sur le duel qui se jouait là. La sécurité de la maison de vente, six gaillards en costume sombre, s'était massée devant l'estrade, par peur que le conflit ne dégénère en rixe. Ils ne regardaient pas les coulisses.
Le cœur de Julien battait la chamade contre ses côtes. Il connaissait les lieux comme sa poche. La salle des ventes, oui, mais aussi les couloirs étroits qui la cernaient, le réduit où l'on gardait les œuvres avant leur passage, la panique réglementaire qui rendait les portes moins surveillées qu'elles n'auraient dû l'être.
Il passa derrière un grand rideau de velours rouge qui dissimulait une porte de service. Ses doigts tremblaient, mais ils trouvèrent la clenche sans mal. Un escalier de service, des marches de pierre usées par des décennies de pas pressés. Il dévala les escaliers, deux marches à la fois, ses semelles claquant sur la pierre dans un écho qui lui semblait tonitruant.
Le réduit était plongé dans une semi-obscurité, éclairé par une unique ampoule qui pendait d'un fil. L'air sentait la poussière, la toile humide, le vernis vieilli. Les tableaux, mis à l'abri après la débâcle, étaient posés contre les murs, dans leur gangue de bois et de toile de jute.
Il avait scellé le tableau du Keller à l'avance. Un détail auquel personne n'avait prêté attention dans le chaos. Le faux, lui, avait été caché dans un étui de violon, glissé dans une niche derrière un vieux radiateur. Le plan, conçu avec Geneviève dans la fièvre des dernières nuits, reposait sur cette unique fenêtre de chaos. Et la fenêtre venait de s'ouvrir.
Il attrapa le tableau authentique, tâta le cadre, trouva le cran de sûreté caché sous la baguette dorée. Il le pressa d'un pouce moite. Le panneau arrière se déboîta avec un grognement sourd, révélant une cavité beaucoup plus grande que le cadre original ne le laissait supposer. Le tableau — le vrai, celui qui avait traversé des décennies d'ombres et de mensonges — se glissa dans l'étui de violon. Il referma le panneau, réajusta le faux tableau dans le cadre, recalant la copie parfaite de Geneviève qui attendait dans sa cavité, prête à remplacer son jumeau disparu.
Il s'agissait de faire disparaître le faux, d'abord, vers les profondeurs. Le tableau authentique était trop précieux, trop identifiable, pour être volé franchement dans la vente. Non, le but de l'opération n'avait jamais été de vendre le tableau. C'était une histoire de substitution. Keller, Dupont et leurs semblables se battraient pour un morceau de toile et de pigments sans valeur, tandis que le vrai trésor, celui qui ne devait jamais être vendu, changerait de mains dans le silence. Les vrais enjeux n'avaient jamais été les francs qui montaient au compteur.
Julien plaça l'étui de violon dans un recoin sombre, derrière un entassement de cadres vides. Il s'essuya le front d'un revers de manche. Son cœur battait toujours aussi fort, mais ses mains avaient cessé de trembler. Une seconde de répit. Puis, il sortit de la réserve par une autre porte, celle qui donnait sur le couloir arrière, celui que le personnel d'entretien utilisait.
Des voix résonnaient au loin. Des cris. Des bruits de lutte. L'enchère avait-elle débordé ? Il ne pouvait pas se permettre de revenir. C'était le moment. Cette seconde, la seule qu'il aurait, entre le déchaînement des deux fauves et l'arrivée des forces de l'ordre dont Marchand avait menacé Claire.
Il glissa la main dans sa poche et ses doigts trouvèrent le petit boîtier de plastique froid. Le bouton, que Geneviève avait câblé avec un soin maniaque, était doux sous son pouce. Un objet minuscule, banal, un jouet d'électronique amateur. Mais dans sa main, c'était un détonateur. Une impulsion électrique qui allait se propager à travers un réseau discret de fils et de micros jusqu'au commissariat central du neuvième arrondissement, et de là, jusqu'à la ligne de Marchand.
L'étau se refermait. Plus de filet de sécurité, plus de plan B. La voie était tracée : la fuite, la dissimulation, ou la chute.
Il inspira une dernière fois, une goulée d'air vicié par l'humidité et la vieille peinture. Il comptait chaque battement de son cœur.
Il pressa le bouton.
Rien ne se produisit immédiatement. Rien, sauf une vibration à peine perceptible qui parcourut le circuit enfoui dans les murs du bâtiment. Et puis, au loin, le son lointain de sirènes. Faibles d'abord, mais rapidement plus distinctes. Un cri dans la nuit parisienne qui approchait.
Il lâcha le boîtier dans une corbeille à papier. Il ne pouvait plus se permettre d'être trouvé avec.
Derrière lui, les bruits de la salle des ventes devenaient un tumulte sourd. La bataille entre Dupont et Keller avait dû éclater. Les vigiles, débordés, devaient tenter de séparer les deux camps. Les portes du bâtiment, défoncées dans un fracas de bois et de verre, allaient bientôt laisser entrer un torrent d'hommes en uniforme.
Julien pressa le pas dans le couloir sombre, l'étui du violon contre sa poitrine. La lumière du réverbère filtrait à travers une fenêtre étroite. Il ne regarda pas en arrière.
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