La Vente Fantôme
Lire le chapitre 6: The Restorer
La lumière du petit atelier de Montreuil était crue, jaunâtre, percée de néons qui grésillaient comme des insectes mourants. Des pots de pigments alignés sur une étagère poussiéreuse, des brosses raides dans des bocaux de térébenthine, et une odeur de colle animale, de vieux papier et de tabac froid.
Anton était un homme maigre, d'une cinquantaine d'années, avec des doigts tachés d'argent et un regard plissé qui semblait avoir tout vu et rien retenu. Il avait écouté Julien sans l'interrompre, les mains croisées sous le menton, appuyé contre son établi.
— Une Judith de Caravage, dit-il enfin. Tu ne fais pas les choses à moitié.
— Je ne te demande pas de croire à l'histoire. Je te demande de la rendre crédible.
— La crédibilité, ça se paie. Et ça se paie deux fois.
Julien posa l'enveloppe sur l'établi. Anton ne la regarda même pas.
— Le prix n'est pas en francs, reprit Anton. Le prix, c'est le risque. Et le risque, pour moi, monsieur Moreau, ce n'est pas la police. La police, on peut la corrompre, la berner, la lasser. Non. Le risque, c'est que quelqu'un, quelque part, décide de vérifier. Un conservateur curieux. Un expert jaloux. Un collectionneur vexé. Et ce jour-là, tout ça ne vaudra plus rien. Même pas le papier sur lequel on aura menti.
— Je suis prêt à ce risque.
Anton le regarda longuement. Il se leva, contourna l'établi, ouvrit un placard métallique dont les charnières gémirent. Il en sortit un rouleau de toile vierge, une boîte de craie blanche, un pinceau plat usé jusqu'à la soie.
— Je ne vais pas peindre le tableau, finit-il par dire. Tu m'apportes ta toile, je m'occupe du reste. Le vieillissement des craquelures, la patine, les salissures de siècles. Le cadre, je connais un homme dans le Marais qui peut refaire un bois ancien avec des clous forgés et des traces de vers. Mais la provenance, je ne peux pas la fabriquer seul. C'est un travail d'écriture. Une fausse lettre, ça se voit plus vite qu'une fausse peinture.
— J'ai un document, dit Julien. Une lettre de 1968, d'un restaurateur suisse.
— Montre.
Julien sortit la lettre de la poche intérieure de sa veste. Il l'avait recopiée deux fois, gardée dans du papier de soie, manipulée comme un objet sacré. Anton la prit par les bords, sans toucher la surface, la porta sous le néon.
— Étienne Reymond, murmura-t-il. Il est mort il y a sept ans. Son atelier à Bâle a été vendu, ses archives dispersées. Le papier est bon. Le filigrane de l'époque. L'encre… je peux la reproduire, si tu as d'autres documents de lui.
Julien avait préparé cela. Il sortit de sa veste une seconde poche, plus profonde, contenant des photocopies d'archives familiales : des bordereaux, des notes, un carnet de comptes de son père. Rien d'original. Rien d'incriminant.
Anton parcourut les copies, hocha la tête.
— Ton père était prudent. Il faisait des copies. Pas des originaux. C'est bien, pour commencer. Mais la provenance, ce n'est pas un seul document. C'est une histoire. Une continuité. Une collection privée à Genève depuis 1952, tu dis ?
— C'est le scénario que j'ai choisi.
— C'est un scénario faible. En 1952, Caravage n'était pas encore le Saint-Graal qu'il est aujourd'hui. Un tableau relégué dans une collection privée, personne ne le remarque. Mais il faut des noms. Qui était le collectionneur ? Où vivait-il ? Comment ton père l'a-t-il rencontré ?
— Mon père avait des liens avec la Suisse, pour son travail de restauration.
— Ce n'est pas une histoire, Moreau. C'est un CV.
Anton se pencha en avant, ses yeux froids soudain aiguisés.
— Pour convaincre, il faut des détails qui n'ont aucun intérêt. Une manie. Une faiblesse. Le nom du marchand de journaux que le collectionneur voyait chaque matin. Le fait qu'il achetait ses cigares chez un tabac spécifique à Genève, près de la place du Bourg-de-Four. Ces détails-là, on ne les invente pas. On les vérifie.
Julien comprit. Il ne s'agissait pas d'inventer. Il s'agissait de mentir assez bien pour que la vérité n'ait plus d'importance.
— Tu as accès à des archives suisses ? demanda-t-il.
— J'ai accès à beaucoup de choses, Moreau. Mais je travaille seul. Tu prends ce que je te donne, et tu ne poses pas de questions.
Une heure plus tard, Julien se tenait devant la porte de l'atelier, l'adresse d'Anton griffée sur un bout de papier qu'il pliait et dépliait nerveusement. Il avait confié au forgeron la lettre de 1968, la photocopie du carnet de son père et son plan de fausse généalogie. Anton avait promis de travailler sur les documents et de le rappeler dans trois jours avec un projet de provenance complète.
Mais ce qu'Anton avait dit avant qu'il parte résonnait encore dans sa tête.
— Il y a une chose que je veux que tu comprennes, Moreau. Quand on fabrique une provenance, on ne fabrique pas des documents. On fabrique un passé.
— Je sais.
— Non. Tu crois que tu dois tromper ceux qui regarderont le tableau. Mais tu dois d'abord tromper toi-même. Si tu penses une seule seconde que cette histoire est fausse, tu laisseras une trace. Et quelqu'un la lira.
Julien marcha dans les rues de Montreuil, la tête basse. Les mots d'Anton se répétaient en boucle, se mêlant à ceux de Dupont, à l'image du cadavre dans le grenier de Bourgogne. Il suffisait pour l'instant de livrer le tableau. La question de la provenance, des archives, de la crédibilité, elle avait pris un tour particulier.
Anton avait menti, quelque part. Ou du moins, Julien avait senti une réticence derrière ses yeux plissés. Le forgeron n'avait pas demandé à voir la peinture. Il n'avait pas demandé où elle était. Il avait accepté l'argent et le travail sans sourciller, ce qui était presque plus inquiétant.
Julien s'arrêta devant une cabine téléphonique. Il sortit une carte de crédit de sa poche, la tourna entre ses doigts. Il aurait pu appeler Claire, lui demander conseil, la faire parler de ce visiteur occasionnel qui venait parfois au bureau, ce Paul dont elle avait parlé en passant sans insister.
Non. Pas encore. Pas avant d'avoir le tableau en sécurité dans le coffre de sa galerie.
Il releva le col de son manteau, héla un taxi et donna l'adresse de son exposition. Le chauffeur démarra en silence, et Paris se mit à défiler derrière la vitre embuée : les façades haussmanniennes, les devantures fermées, les silhouettes pressées sous la pluie fine.
À la galerie, la lumière était éteinte. Il entra dans le bureau arrière, s'arrêta devant le coffre mural dissimulé derrière un panneau de bois. Il hésita une seconde avant de composer le code. La porte s'ouvrit avec un souffle, révélant la forme sombre de la toile de Caravage, enroulée dans du feutre épais.
Il ne voulait pas la dérouler. Il avait trop peur de ce qu'il verrait. Mais il fallait préparer le transport vers l'atelier d'Anton. Le forgeron exigerait un examen approfondi avant de commencer le travail.
Un bruit, derrière lui.
Julien se figea, un battement à l'arrière du crâne. Il referma le coffre d'un geste brusque, remit le panneau en place, se retourna.
La silhouette dans l'encadrement de la porte était mince, vêtue d'un imperméable beige. Elle tenait une petite mallette de cuir et le regardait avec une curiosité insistante, presque amusée.
— M. Moreau ? demanda la femme. Je suis Geneviève Laroche, du bureau de recouvrement des œuvres d'art pour la direction de la police judiciaire.
Le souffle de Julien s'arrêta.
— Je cherche un collègue disparu depuis plusieurs semaines. Un historien de l'art qui avait été missionné pour suivre une affaire dans la région de Bourgogne.
Elle ouvrit sa mallette, en sortit une photographie qu'elle tendit à Julien. Son visage devait rester impassible. Il devait contrôler ses traits, sa respiration, le tremblement quasi imperceptible de ses doigts.
Sur l'image, un homme souriait, les yeux clairs, le menton légèrement fuyant.
C'était Paul.
Le frère de Julien. Disparu depuis dix ans.
— Vous reconnaissez cet homme ? demanda Geneviève.L'air de l'atelier à Montreuil sentait le pigment sec et la térébenthine. Anton ne ressemblait à rien de ce que Julien avait imaginé : un homme frêle, d'une soixantaine d'années, les doigts tachés d'ombre brune, des lunettes cerclées d'or posées sur un nez fin. Il inspira une longue bouffée de Gitane en considérant la toile que Julien venait de dérouler sur son établi.
— Caravage, dit-il sans émotion. Intéressant.
— Je ne vous demande pas de la peindre. Je vous demande de la faire vieillir.
Anton aspira encore une fois, les yeux plissés sur la toile comme un entomologiste devant un spécimen rare. Il passa la main au-dessus de la surface, sans la toucher, puis se pencha, examina le craquelé du vernis à la loupe.
— Elle est authentique, murmura-t-il. D'une qualité... remarquable. Mais ce n'est pas une toile qui peut passer de nullité à célébrité sans laisser de traces. Une œuvre disparue depuis 1968, retrouvée soudainement sur le marché — il faudra une histoire implacable.
— C'est pour cela que je suis ici.
Anton éteignit sa cigarette dans un cendrier en étain, déplaça une lampe orientable au-dessus de la toile.
— Une collection privée suisse depuis 1952. Un marchand genevois qui l'aurait achetée directement à un descendant de la famille Giustiniani. Le tableau serait resté dans la même famille — pas célèbre, pas exposé — protégé par l'ombre. Ça, c'est le squelette. Maintenant, il faut des papiers : des factures, des lettres, peut-être une photographie ancienne de la toile en place dans un salon. Des détails que personne ne peut vérifier mais que tout le monde croira.
Julien hocha la tête. Le plan était mince mais tenait debout.
— Vous pouvez le faire ?
Anton laissa échapper un petit rire sec.
— Je peux tout faire. La question, c'est si je le ferai.
Il se redressa et fit face à Julien. Le regard était soudain plus dur derrière les lunettes.
— Écoutez-moi, monsieur Moreau. Je travaille dans l'ombre depuis trente-cinq ans. J'ai vieilli des Fragonard, des Vernet, des Delacroix. J'ai fabriqué des signatures pour des hommes qui, sans moi, seraient en prison. Je ne pose jamais de questions sur la provenance de ce qui entre dans cet atelier. C'est ma règle.
— Et quelle est votre question, alors ?
— Je n'en pose pas. Mais je vous donne un avertissement. La fausse provenance, c'est comme un venin : il faut la dose exacte. Trop diluée, on ne la remarque pas. Trop concentrée, elle tue. Une œuvre de cette importance, un faux document ne suffira pas — il vous faudra une cohérence parfaite. Un seul détail faux, un seul nom qui ne correspond pas à un registre, et tout s'écroule. Vous me comprenez ?
Julien soutint son regard.
— Je comprends.
— Et vous acceptez le risque.
— Je n'ai pas le choix.
Anton parut presque amusé. Il se tourna vers un classeur métallique, en tira un dossier cartonné, le posa sur l'établi devant Julien.
— Voici le travail préparatoire. Vingt heures d'archives, de registres, de lettres. Une fausse vente chez un notaire de Bâle. Une correspondance entre un collectionneur nommé... disons Pierre-Alain Verdier, mort en 1978 — des gens morts, c'est plus sûr — et son banquier. Des reçus, des notes. Je vous laisse le soin de vérifier et de compléter avec votre lettre de 1968.
Julien feuilleta rapidement le dossier. Les documents étaient vieillis, les pliures naturelles, l'encre légèrement délavée. Anton savait travailler.
— La restauration de la toile, c'est une autre affaire. Ici, je ne fais que le vieillissement superficiel. Vous me ramènerez la toile demain matin. Quarante-huit heures de travail. Après ça, elle aura l'air d'avoir vécu dans un salon suisse pendant trente ans, à l'abri de la lumière mais pas des années.
Julien referma le dossier, le glissa dans sa serviette.
— Quel est le prix de tout ceci ?
Anton l'observa un instant avant de répondre.
— Le prix du travail, c'est quatre-vingt mille francs. Paiement en liquide, moitié maintenant, moitié à la livraison. Mais le prix du risque, celui-là, vous ne le payez pas avec de l'argent.
Il fit un pas vers Julien, la voix changée, plus sourde.
— Vous portez ceci, monsieur Moreau. Vous portez le poids de cette décision. Quand vous présentez cette œuvre à un expert, quand vous la posez sur une table de vente aux enchères, vous serez seul avec cette mensonge. Pas moi. Et la trahison, la vraie, elle ne vient pas de la police, ni des experts, ni des collectionneurs. Elle vient de l'intérieur. Elle viendra de vous, au moment où vous en aurez le moins envie.
Julien ne répondit pas. Il serra la serviette contre sa poitrine et quitta l'atelier.
La pluie de la rue lui fit du bien. Il marcha vite, le col relevé, les pensées en spirale. La lettre de Reymond était dans sa poche — il n'avait pas jugé prudent de la laisser à Anton. Il lui faudrait la montrer tôt ou tard, mais pas tout de suite.
Il devait retourner à la galerie. Le coffre l'attendait, la toile de Bourgogne enveloppée dans un drap, elle-même dans le placard de la réserve. Le Modigliani toujours dans la chambre forte. Il se sentait comme un funambule, pris dans un courant d'air glacé.
Il rentra à pied pour réfléchir. La nuit tombait, la Seine avait perdu ses reflets dorés et ne renvoyait qu'une masse sombre. Quand il atteignit enfin la rue Sainte-Anastase, une silhouette se tenait appuyée contre la porte de la galerie. Petit, manteau de laine grise, les mains dans les poches.
Claire.
Elle se détacha de la porte à son approche.
— Vous êtes passé à la banque ? demanda-t-elle sans préambule.
— Une commission, dit-il en cherchant les clés. Rien d'important.
— Je vous ai laissé deux messages.
Sa voix était neutre, mais quelque chose dans son regard trahissait autre chose que l'impatience. Il ouvrit la porte et ils entrèrent. Il n'alluma pas, préférant la pénombre de la galerie.
— Il s'est passé quelque chose, demanda-t-il. Vous avez parlé à Dupont ?
— Non, dit-elle. Ce n'est pas cela. J'ai vérifié nos fichiers, comme vous l'aviez demandé. Le nom de votre père figure dans un registre d'archives de la police — une enquête ancienne,