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La Vente Fantôme

Lire le chapitre 7: A Shadow from the Past

La pluie de novembre collait les affiches de cinéma sur les devantures. Julien marchait vite, le col de son manteau relevé, quand une silhouette féminine se détacha du mur près de la vitrine de sa galerie. Il ralentit, la main instinctivement vers la poche où il gardait ses clés.

« Monsieur Moreau ? »

La femme avait la quarantaine, des cheveux gris acier tirés en chignon sévère, un imperméable beige qui criait fonctionnaire. Elle tenait une serviette en cuir fatiguée, du genre qu'on voit aux mains des inspecteurs des impôts.

« C'est moi. La galerie est fermée. »

« Je ne cherche pas à acheter. » Elle sortit une carte de visite qu'elle lui tendit. Papier épais, gravure discrète : *Geneviève Marchal, Commission de surveillance du marché de l'art – Direction centrale de la police judiciaire.*

Le sang de Julien se glaça. Il prit la carte, la retourna, comme pour gagner du temps.

« La police judiciaire ? Je croyais que les affaires d'art relevaient de la brigade des stupéfiants, vu le quartier. »

Elle ne sourit pas. « Je travaille sur les disparitions. Pas les œuvres, les personnes. »

Un frisson lui parcourut l'échine. *Paul.*

« Je ne vois pas en quoi je peux vous aider. Je suis un simple marchand. »

« Vous êtes le frère de Paul Moreau. »

Le nom tomba comme une pierre dans une eau calme. Julien sentit ses mâchoires se serrer. Voilà douze ans qu'il n'avait pas prononcé ce nom devant un tiers. Douze ans qu'il avait appris à ne plus y penser.

« Qui vous a dit ça ? »

« Les registres. Votre père était Étienne Moreau, expert auprès des Douanes françaises, décédé l'an dernier. Votre frère Paul a disparu en 1979 sans laisser de traces. Vous êtes son seul parent proche. »

Julien jeta un regard vers sa galerie, puis vers le café en face. La pluie redoublait.

« Entrons quelque part. Je ne vais pas discuter de mon frère sous la flotte. »

Ils s'installèrent au fond du Café des Arts, une table en Formica, deux expressos qui refroidissaient. Geneviève Marchal posa sa serviette sur ses genoux, l'ouvrit lentement. Elle en sortit une photographie qu'elle fit glisser vers lui.

La photo était granuleuse, datant d'une dizaine d'années. On y voyait son frère Paul, sourire éclatant, flanqué d'un autre homme dont le visage lui était inconnu. Paul avait ce look de fils de bonne famille qui avait toujours réussi à se sortir des mauvais pas : cheveux blonds coiffés en arrière, chemise blanche ouverte au col, un verre de pastis à la main. Bon vivant, disait leur père. Irresponsable, pensait Julien, mais il n'aurait jamais osé le dire à voix haute.

« C'est une photo d'un mariage, à Aix-en-Provence, en 1976. Le photographe a gardé ses négatifs. Nous avons identifié votre frère grâce au dossier de sa disparition. »

Julien prit la photo. Ses doigts tremblaient légèrement ; il les posa sur la table pour les stabiliser.

« C'est bien Paul. Je ne l'ai pas vu depuis… »

Il fit un calcul rapide. Dix ans ? Douze ? Paul avait disparu en 1979 – trois ans après cette photo. La dernière fois qu'ils s'étaient vus, c'était à l'enterrement de leur mère, en 1978. Paul avait promis de rester en contact. Il avait menti.

« Je ne l'ai pas vu depuis plus de dix ans. Il a disparu de ma vie bien avant de disparaître des registres. »

Mensonge. Il avait vu Paul en avril 1979, six mois avant sa disparition. Un déjeuner rapide, passage éclair à Paris. Paul cherchait de l'argent, comme toujours. Julien lui en avait donné – un billet de cinq cents francs qu'il pouvait à peine se permettre – et Paul avait promis de le lui rendre. Promesse jamais tenue.

« Vous étiez proches ? » demanda Geneviève.

« Nous étions frères. » Julien haussa les épaules. « Paul était le cadet, l'éternel jeunot. Moi, j'étais le sérieux, celui qui avait repris la galerie quand notre père avait pris sa retraite. Paul, lui, vivait d'expédients et de beaux discours. On se voyait aux enterrements. »

Geneviève inclina la tête, étudiant son visage avec une attention qui le mit mal à l'aise.

« Vous savez ce qu'il faisait exactement ? Pour vivre ? »

« Pour autant que je sache, il vivait de ses charmes et de la bonté des autres. Et des femmes. Surtout des femmes. »

Ce n'était pas tout. Paul était un coureur, certes, mais il avait toujours eu le nez creux pour les affaires. Les bonnes affaires, celles qui sentaient le soufre. Julien avait souvent soupçonné que son frère trempait dans des transactions douteuses – des œuvres d'origine incertaine, des ventes discrètes à des collectionneurs qui ne voulaient pas de facture. Mais il n'avait jamais rien vérifié. Il avait préféré ne pas savoir.

« Votre frère travaillait-il dans le milieu de l'art, lui aussi ? »

« Il s'y intéressait. Comme il s'intéressait aux jolies femmes, aux voitures rapides et aux bouteilles de vin coûteuses. » Julien but une gorgée d'expresso qui lui brûla la langue. « Pourquoi ces questions ? Vous pensez qu'il est mort ? »

Geneviève ne répondit pas directement. Elle rangea la photo dans sa serviette et en tira une autre, qu'elle lui montra du bout des doigts.

L'homme sur cette photo était le même que celui du mariage. Mais il était plus âgé, le visage buriné, les cheveux gris coupés ras. Il portait un caban bleu marine, style marin-pêcheur.

« Vous reconnaissez cet homme ? »

Julien l'observa. Quelque chose dans la manière de tenir la photo, dans l'angle du menton, lui semblait familier. Mais il ne parvint pas à le situer.

« Non. Qui est-ce ? »

« Un homme qui a été retrouvé mort la semaine dernière, dans un domaine près de Dijon. Une propriété abandonnée depuis des années. L'autopsie a révélé qu'il était mort depuis environ trois semaines. »

Le sang de Julien se retira de son visage. Le domaine près de Dijon. L'attic où il avait trouvé la Judith. Le cadavre qu'il avait découvert, avant de fuir.

« Et quel rapport avec Paul ? » Sa voix était plus aiguë qu'il ne l'aurait voulu.

« Cet homme s'appelait Maurice Lambert. Il était… » Elle hésita. « Un associé de votre frère, dans les années soixante. Ils ont travaillé ensemble sur plusieurs projets, avant que Lambert ne quitte la France pour la Suisse. Votre frère a disparu quelques mois après que Lambert a vendu une propriété en Bourgogne. La même propriété où l'on a retrouvé Lambert mort. »

L'air de Julien se raréfia. La pièce sembla tourner. Il saisit le rebord de la table.

« Vous essayez de me dire que Paul est mort lui aussi ? »

« Je n'en sais rien. » Geneviève referma sa serviette avec un claquement sec. « C'est pour ça que je vous cherche. Votre frère est introuvable. L'homme qu'il connaissait a été assassiné. Et vous, vous êtes le seul membre de sa famille qui reste. »

Elle le regarda comme on regarde un suspect. Julien soutint son regard, mais il savait que ses yeux trahissaient quelque chose. Il n'avait jamais été bon comédien devant les autorités.

« Je ne vous suis d'aucune utilité, madame Marchal. Je n'ai pas vu mon frère depuis des années. Je ne sais pas où il est. Je ne sais même pas s'il est vivant. »

Elle se leva, laissa un billet sur la table.

« Si jamais il vous contacte… si jamais vous entendez parler de lui… appelez-moi. » Elle poussa sa carte vers lui. « Il y a des gens qui aimeraient lui parler. Et pas seulement moi. »

Elle s'en alla sans se retourner. Julien resta assis, la carte de visite dans la main moite, le regard fixé sur la pluie qui ruisselait sur la vitre.

Le domaine près de Dijon. Maurice Lambert. Le corps dans le grenier.

Paul avait-il connu l'existence de la Judith ? Était-il lié à la disparition de l'œuvre en 1968, à ce restorateur suisse dont parlait la lettre de son père ?

Un souvenir remonta dans sa gorge, acide. Le déjeuner d'avril 1979. Paul, les yeux brillants, lui avait dit : « J'ai trouvé quelque chose, Julien. Quelque chose de gros. Vraiment gros. Quand je l'aurai vendu, je te rembourserai cent fois ce que tu m'as donné. »

Julien avait souri, avait levé les yeux au ciel, avait pensé que son frère divaguait encore.

Mais Paul était sérieux ce jour-là. Sérieux comme jamais il ne l'avait vu.

Qu'avait-il trouvé ?