La Vente Fantôme
Lire le chapitre 8: Sibling Rivalry
L'odeur de renfermé le frappa dès qu'il tourna la clé dans la serrure. Poussière, tabac froid, et cette senteur particulière des appartements inhabités depuis trop longtemps. Julien poussa la porte du deux-pièces de la rue des Martyrs, et le passé lui sauta à la gorge.
Paul n'avait jamais été un homme d'ordre. Des journaux financiers jaunis s'empilaient sur le guéridon de l'entrée, à côté d'un cendrier débordant de mégots de Gitanes. Au mur, une affiche encadrée du Festival de Cannes 1978. Paul y était allé, naturellement. Paul était toujours allé partout.
Julien ferma la porte derrière lui et resta immobile un instant, écoutant le silence. Le propriétaire — un vieux Russe blanc nommé Abramovitch — avait accepté de lui laisser l'accès après un appel de l'avocat de la famille. Personne n'avait touché à l'appartement depuis la disparition de Paul en novembre 1979. Dix-huit mois de poussière et de questions sans réponses.
Il traversa le salon. La vue sur les toits de Montmartre, le canapé de cuir marron que Paul avait acheté avec la commission d'une vente Miró, le tourne-disque Technics posé sur une pile de vinyles de jazz. Une vie entière, suspendue dans le temps comme un insecte dans l'ambre.
Julien savait pourquoi il était venu. Pas pour la nostalgie. Pour la lettre Reymond.
Le salon ne lui apprit rien. Il passa dans la chambre. Le lit était fait — Paul avait toujours été méticuleux, contrairement à Julien. Une contradiction de plus chez cet homme qui vivait dans le désordre apparent mais dont chaque geste obéissait à une logique intérieure.
Il ouvrit le bureau de bois clair. Tiroirs méticuleusement rangés, chemises étiquetées : factures, correspondances, contrats. Rien sur le Caravage. Rien sur le domaine de Bourgogne.
Mais que cherchait-il, exactement ? Une lettre, une photo, un indice que Paul aurait laissé dans sa précipitation à disparaître ?
Julien s'assit sur le bord du lit. Avril 1979. Le dîner Chez Francis, place de l'Alma. Paul avait commandé une bouteille de Margaux et n'avait cessé de sourire pendant tout le repas. Puis, en sortant, sous les platanes : « J'ai trouvé quelque chose, Julien. Quelque chose d'énorme. »
Julien avait posé la question, bien sûr. Paul avait secoué la tête, ses yeux pétillant de cette malice que lui seul possédait. « Pas encore. Bientôt. Quand ce sera prêt. »
Et puis, plus rien. Un silence radio qui ne s'était jamais interrompu. Paul avait montré cette vanité de l'homme qui croit avoir le temps.
Julien fouilla la penderie. Costumes sur mesure, chaussures italiennes, une mallette de cuir au fond. Il l'ouvrit : des documents commerciaux, un passeport — qu'il était resté là ! — et une enveloppe kraft fermée par une simple attache.
À l'intérieur, une feuille de papier pliée en quatre. L'écriture de Paul, nerveuse et penchée, au stylo à encre bleue :
*Pour qui le trouvera après moi. Le tableau n'est pas au mur. Il est dans le mur. Là où personne ne regarde. La lettre de Reymond dit vrai. Le château l'a caché pendant des années. Si je ne reviens pas, finis ce que j'ai commencé. Fais-le pour nous deux.*
Julien relut la note trois fois. « Il est dans le mur. » Pas « au mur ». Dans. Cette expression résonnait avec la phrase de Reymond : « in plain sight ». En plein vu. Mais pas exposé — dissimulé, intégré à la structure.
Le grenier de Saint-Cloud. Il était allé dans le grenier. Mais il n'avait pas examiné les murs.
Il replia la lettre et la glissa dans sa poche intérieure. Puis, par réflexe, il vérifia la pièce une dernière fois. Son regard tomba sur la cheminée de marbre. Une photo en noir et blanc posée sur le manteau : deux garçons sur un vélo, quelque part dans une rue d'été. Lui-même, âgé de douze ans, juché sur le guidon. Paul, à quinze ans, pédalant, les cheveux au vent, riant comme seul Paul savait rire.
Julien glissa la photo dans sa poche aussi.
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Le retour vers la galerie fut un brouillard. Il conduisait machinalement, les mains moites sur le volant de sa 504. La lettre de Paul brûlait contre sa poitrine, sous la doublure de sa veste.
Il ne pouvait pas la montrer à Claire. Comment lui expliquer que son frère disparu connaissait l'existence du Caravage ? Que le tableau ne répondait pas seulement à une opportunité criminelle, mais à quelque chose de plus ancien, de plus personnel ? Claire était brillante, méthodique, indispensable. Mais cette lettre appartenait à Julien seul. C'était la première chose que Paul lui avait laissée depuis sa disparition, et il refusait de la partager.
Claire l'attendait dans le bureau, penchée sur des documents. « Alors ? »
Julien s'approcha du petit bar, se servit un cognac sans lui en proposer. « Rien d'utile. Quelques papiers de commerce. Rien sur le tableau. »
Elle le dévisagea un instant, ses yeux noisette écarquillés par cette perçante acuité qu'il admirait et redoutait à la fois. « Tu as vérifié partout ? »
« Partout. » Il soutint son regard sans ciller.
Il but une gorgée. Le cognac brûla agréablement sa gorge. « Et du côté de Reymond ? »
Claire soupira et se rassit. « Je l'ai appelé ce matin. Il est méfiant. Il ne travaille qu'avec des références. Il demande qui tu es, comment tu as eu son nom. »
« Tu ne lui as rien dit de compromettant ? »
« Je lui ai raconté que tu avais découvert un tableau dans une propriété de famille et que tu cherchais un restaurateur pour l'expertiser. Rien de plus. »
Julien hocha la tête. Reymond était le chaînon manquant. Sans son attestation, le Caravage n'était qu'une toile sans papiers, bonne pour le marché noir et les prix bradés. Mais s'il pouvait convaincre le Suisse…
Il repensa à la lettre de Reymond trouvée à Saint-Cloud, celle qui avait déclenché toute cette histoire. 1968. Vingt ans plus tôt, le restaurateur avait travaillé sur le château des Lambert. « Le tableau n'est pas au mur. Il est dans le mur. » Qu'avait fait Reymond, ce jour-là ? Avait-il aidé à dissimuler l'œuvre ? L'avait-il protégée ?
« Il faut que j'aille à Bâle », dit-il soudain.
Claire haussa des sourcils. « Tu veux rencontrer Reymond en personne ? »
« Je crois que c'est la seule façon. Les vieux Suisses n'aiment pas les voix au téléphone. Ils aiment les poignées de main et les rendez-vous dans leurs bureaux. »
Claire semblait dubitative. « Et Dupont ? On est jeudi. Tu as cinq jours pour produire des preuves. »
Cinq jours. La pression montait, insistante comme une migraine naissante. Et au milieu de tout ça, Geneviève Marchal qui rôdait, qui posait des questions sur Paul et sur Lambert, qui ne le lâcherait pas.
Un plan se formait dans son esprit, bancal mais tangible. Il fallait absolument qu'il retourne en Bourgogne, qu'il examine les murs de ce grenier. Puis qu'il file à Bâle pour convaincre Reymond. Et tout ça sans éveiller les soupçons de Marchal ni ceux de Claire sur la lettre de Paul.
Il vida son verre d'un trait. Le cognac dessina un chemin brûlant dans sa poitrine.
« Je pars demain matin. Préviens Anton que nous avons peut-être besoin d'ajuster notre histoire. » Il marqua une pause et ajouta, avec une douceur feinte : « Et termine les recherches sur Reymond. Trouve un angle. N'importe lequel. Il a forcément un point faible. »
Quand Claire sortit, Julien sortit la lettre de sa poche et la relut. L'écriture de Paul, vivante, nerveuse. Paul qui lui parlait depuis sa propre absence.
« Qu'est-ce que tu as fait, Paul ? » murmura-t-il à la pièce vide. « Et pourquoi est-ce que tu me confies ça maintenant ? »
Aucune réponse. Seul le tic-tac régulier de la pendule sur le mur du bureau.
Il glissa la lettre dans le coffre de la galerie, derrière la Modigliani roulée. Puis il éteignit les lumières et verrouilla la porte en verre donnant sur la rue de Seine. La nuit était tombée, et le nom de Geneviève Marchal résonnait encore dans sa tête comme un glas.