L'Aérostier de Paris
Lire le chapitre 10: Under the Opera House
La rampe de fer était froide sous les doigts d’Étienne. Il lâcha prise et se laissa tomber dans l’eau boueuse qui lui monta jusqu’aux genoux. Juliette atterrit derrière lui avec un bruit sourd, serrant contre elle la moitié de carte froissée qu’elle avait arrachée de sa poche.
— Par ici, souffla-t-elle. Le théâtre de l’Ambigu n’est qu’à six cents mètres. Les égouts passent juste sous les fondations.
Des pas claquèrent sur la grille au-dessus d’eux. Des voix d’hommes, brèves et dures. Étienne retint son souffle. La lumière d’une lanterne balaya la surface de l’eau à quelques mètres de son épaule, puis s’éloigna.
— Ils connaissent le terrain, murmura-t-il. Ce ne sont pas des agents de police.
Juliette hocha la tête. Son visage, dans la pénombre, avait perdu toute sa théâtralité. Il ne restait qu’une femme tendue, les yeux plissés, qui écoutait les bruits au-dessus comme on écoute un orage approcher.
— Le commissaire de mon quartier ne sait même pas où se trouvent les bouches d’égout sous le boulevard. Ceux-là, si.
Elle prit la tête. L’eau devenait plus profonde, puis refluait, et ils avancèrent dans un boyau de briques suintantes où l’air sentait le charbon et le soufre. Le rythme du sol changea. Quelque part sous leurs pieds, Étienne sentit une vibration régulière, insistante, qu’il connaissait bien pour l’avoir entendue dans les tranchées de Sedan.
— Vous entendez ? demanda-t-il.
— Le creusement. Cela fait trois semaines que cela va et vient.
— Les Prussiens font des sapeurs. Ils creusent sous la Seine pour miner les remparts.
Juliette ne répondit pas. Elle s’arrêta devant une paroi de briques qui semblait identique aux autres, mais elle en connaissait le secret. Elle glissa les doigts entre deux joints, tira, et un pan entier pivota sur un axe invisible. Un courant d’air froid s’en échappa.
— L’entrée des anciens conduits de l’Opéra. Personne ne l’utilise depuis la fermeture des travaux en 1867.
L’espace derrière était sec. Un passage étroit, bordé de conduits métalliques rouillés, descendait en pente douce. Étienne sortit son briquet d’amadou et l’alluma. La flamme vacilla, révélant une chambre voûtée, de plain-pied, dont le sol de terre battue était balayé. Des traces de pas fraîches, une paire de bottes à talon carré.
— Il vient ici régulièrement, dit Juliette.
— Qui ?
— Le douzième homme.
Elle déplia la moitié de carte sur une caisse de bois. Le dessin montrait le réseau des dessous de l’Opéra, mais chaque galerie avait été complétée à la main. Une encre fine ajoutait des repères : des chiffres romains, des lettres, des dates.
— Hélène m’a appris à lire ces marques, dit-elle sans le regarder. C’est un code de service de renseignement. Les dates correspondent aux passages des courriers prussiens dans la ville.
— Vous disiez que le douzième homme était à Berlin.
— J’ai dit qu’il était agent double. Cela ne veut pas dire qu’il s’y trouve en personne.
Le passage s’ouvrit sur une seconde chambre, plus vaste. L’air y était plus lourd. Étienne éteignit son briquet pour laisser ses yeux s’habituer à une lumière qui venait d’ailleurs : une lampe à huile trônait sur une table de bois brut, presque consumée. La mèche grésillait. À côté de la lampe, un verre d’eau à moitié plein, un carnet ouvert.
Et au sol, contre la table, un homme assis, les bras tombés le long du corps, la tête inclinée vers l’épaule gauche. La tache sombre sur la poitrine avait séché depuis des heures. Une lettre dépassait de la poche intérieure de sa redingote.
Juliette inspira. Étienne s’agenouilla. Il connaissait cet homme. Il l’avait vu trois semaines plus tôt, dans les bureaux des Messageries de la Défense nationale, compilant les rapports d’observation des ballons.
— Artaud, dit-il. Le secrétaire du général Delacroix.
Il retira la lettre avec précaution. C’était du papier bleu officiel du ministère de la Guerre. La plume avait appuyé, par endroits, au point de déchirer la fibre. L’écriture était nerveuse, mais lisible.
Étienne parcourut les premières lignes, puis relut. Puis il resta immobile, la lettre tremblant entre ses doigts.
— Qu’y a-t-il ? demanda Juliette.
— Ce n’est pas une confession arrachée. C’est une dénonciation écrite de sa main, datée d’hier. Il y nomme son supérieur.
Il tourna la page.
— « Le général Delacroix entretient depuis septembre une correspondance suivie avec l’état-major prussien de Versailles. Le chiffre est celui de la légation de Bruxelles. Les informations transmises concernent les positions des batteries de Montmartre et la composition des corps francs. Le général a ordonné la neutralisation de l’agent que je suis chargé de protéger à Berlin, ce qui confirme la trahison. Je dépose cette lettre chez Artaud, qui la fera parvenir à la délégation de Tours. »
— Le général écrirait une telle lettre pour se dénoncer lui-même ?
La voix d’Étienne était âpre. Juliette se pencha, relut la signature. Elle s’arrêta.
— Ce n’est pas signé Delacroix.
Étienne retourna la lettre. Une signature, brève, aux lettres aussi carrées que les marques de la carte.
*Vautrin.*
Il laissa lentement retomber son bras. Son propre nom sur du papier bleu, le frère mort qu’il avait pleuré pendant six mois, transformé en dénonciateur du général à la tête de la défense de la capitale. L’encre était presque identique à celle de la lettre qu’il portait contre son cœur, celle que Frédéric avait écrite à Hélène avant de mourir.
— Ce n’est pas possible, murmura-t-il. Mon frère servait dans le 34e de ligne. Il n’a jamais eu accès aux états-majors.
— Hélène, si, dit Juliette d’une voix basse. Les Actrices du théâtre de l’Ambigu avaient souvent l’oreille des généraux. Le général Delacroix venait assister à toutes les premières, et il ne venait pas pour la pièce.
Étienne regarda le corps d’Artaud, la lampe grésillante, la carte piégée au théâtre de l’Ambigu. Dans son esprit, les pièces commençaient à se rejoindre d’une manière qui donnait froid.
— Lefèvre savait, dit-il. C’est lui qui possédait la liste. C’est lui qui a rayé Hélène et son nom pour la condamner à Paris. Et maintenant, cette lettre attribue à Frédéric une accusation que le général connaissait déjà...
Le creusement sous leurs pieds se rapprocha. Le sol trembla, un léger frisson dans la terre battue. Dans le lointain du réseau des égouts, un pas qui n’était pas celui d’un rongeur. Puis un second. Puis un ordre, étouffé par la pierre.
Juliette se raidit. Elle tira une lampe de sa poche, craqua une allumette, et ses yeux balayèrent la chambre.
— Il faut partir. Ils ont entendu la porte pivoter.
— Alors il faut décider tout de suite, dit Étienne, la lettre serrée dans son poing. Cette lettre accuse Delacroix. Mais elle fait de Frédéric un dénonciateur, et Frédéric est mort dans des conditions que je n’ai jamais élucidées. Si je l’apporte à l’état-major, on me dira qu’elle est un faux de la plume d’un mort. Et si quelqu’un a tué Artaud pour la posséder, c’est qu’elle dit la vérité.
Il la replia et la mit dans sa poche.
— Nous devons trouver un moyen de connaître la version de Delacroix avant qu’on ne nous enferme pour celle-ci. Allons voir le général.
Juliette le dévisagea. Une seconde, sa carapace de comédienne craqua. Ce qu’il y avait dessous n’était ni de la peur ni de la colère, mais une lassitude d’ancienne soldate.
— Le général Delacroix dîne ce soir à l’état-major du Palais-Royal. Vous avez six heures pour trouver comment entrer et en ressortir vivants.
Le creusement cessa. Dans le silence qui suivit, une série de coups frappés à intervalles réguliers contre la pierre, juste sous leur position. Cinq coups, puis trois, puis deux. Un code. L’ennemi, sous leurs pieds.
Juliette regarda le sol, puis Étienne.
— Ils ont compté nos pas. Ils savent que nous sommes ici depuis le début.