L'Aérostier de Paris
Lire le chapitre 11: The General's Gambit
Le Palais-Royal était une forteresse de marbre et d’hypocrisie. À huit heures du soir, sous les arcades illuminées, Paris jouait encore à la comédie de la normalité. Des officiers trinquaient, des femmes en soie riaient trop fort pour être sincères, et personne ne regardait le ciel, où les obus prussiens n’avaient pas encore trouvé leur chemin.
Étienne n’avait pas de costume. Il portait encore la poussière des catacombes de l’Opéra, les mains noircies par la suie des torches de fortune. Le billet qu’il avait écrit à Juliette — *si je ne reviens pas dans deux heures, vole sans moi* — pesait dans sa poche comme une pierre tombale.
Le général Delacroix était assis à la table d’honneur, entouré de trois officiers d’état-major et d’une cantatrice au décolleté audacieux. Soixante ans, barbe blanche taillée au cordeau, uniforme immaculé. Il riait à une plaisanterie, la main sur le bras de la femme, et Étienne sentit une nausée lui monter à la gorge.
*Ce type gouverne la défense de Paris. Et mon frère l’accuse de trahison.*
Il traversa la salle. Un huissier tenta de l’arrêter, mais Étienne le repoussa avec un regard qui fit reculer l’homme. Les conversations baissèrent comme une marée qui se retire.
— Général Delacroix, dit Étienne, la voix claire comme un coup de feu dans une église.
Le général cessa de rire. Il tourna lentement la tête, jaugé l’intrus de la tête aux pieds — le manteau maculé, la barbe naissante, les yeux rouges de nuits sans sommeil. Un sourire mince se dessina sous sa moustache.
— Le célèbre aéronaute Vautrin. Nous avons entendu dire que vous aviez eu une nuit difficile. On raconte que vous avez perdu un diplomate et trouvé un cadavre.
Le sol se déroba un instant sous Étienne. Lefèvre avait donc déjà parlé. Ou *quelqu’un* avait parlé. Il serra la lettre dans sa poche intérieure, le papier froissé contre son cœur comme une confession brûlante.
— Le cadavre, général, j’aimerais vous en parler. En privé.
L’un des officiers se leva, la main sur son sabre. Delacroix leva une main paresseuse.
— Laissez, Lamarck. Il est seul et désarmé. Asseyez-vous, Vautrin. Vous semblez épuisé. Encore une de vos prouesses aériennes ?
La table voisine se vida quand Étienne s’assit. Les murmures s’amplifièrent dans la salle, mais personne n’osait approcher. Delacroix fit signe à la cantatrice de s’éloigner, puis remplit deux verres de vin rouge sans demander la permission.
— Allez-y. Nous sommes entre gentilshommes.
Étienne ne toucha pas au verre. Il sortit la lettre, la déplia sur la nappe blanche. L’encre était pâle, presque effacée, mais les mots restaient lisibles.
— Savez-vous ce que c’est ?
Delacroix baissa les yeux sur les mots. Il les lut avec une lenteur délibérée, sans toucher le papier, les sourcils arqués comme un critique visitant une exposition médiocre. Puis il éclata de rire.
Un rire franc, puissant, qui roula sous les arcades et fit tourner les têtes. Étienne resta figé, froid comme une pierre.
— Une accusation contre moi ? Signée *Vautrin* ? Mon pauvre garçon.
Il essuya une larme de joie du bout du doigt.
— C’est la première fois qu’un mort signe une lettre. Vous avez au moins le sens du spectacle, je vous accorde ça. Votre frère Frédéric est mort, tué à Sedan il y a trois mois. J’ai assisté à son enterrement, puisque personne de sa famille ne s’est déplacé. L’armée a payé la bière.
Étienne sentit le sang quitter son visage. Il avait déjà entendu ces mots-là — *Sedan, trois mois, bière militaire* — mais les entendre de la bouche de l’accusé les rendait plus lourds encore, plus douloureux.
— Alors comment expliquez-vous ça ? parvint-il à dire.
Delacroix se pencha, les coudes sur la table, et baissa la voix. Autour d’eux, les conversations avaient repris, on jouait la comédie de l’indifférence. Mais les yeux restaient braqués sur eux, des œillères invisibles.
— Je vais vous expliquer, Vautrin. Je vais vous expliquer ce qui est arrivé à votre pauvre frère. Il était un bon officier au 7e dragons. Il suivait les ordres. Et puis un jour, un agent de renseignement est venu le voir avec une théorie ridicule : son propre commandement, son supérieur direct — moi — vendait des positions d’artillerie aux Prussiens. Il a cru à ce tissu de mensonges. Il a écrit cette lettre — c’est sa main, n’est-ce pas ?
Étienne ne répondit pas. Il n’avait pas besoin de confirmer. Il avait reconnu l’écriture dès l’instant où elle était apparue sous ses yeux dans la crypte. Une enfance de leçons d’écriture partagées, de lettres échangées en pension — on ne perdait jamais cette reconnaissance.
— L’agent qui l’a recruté était un agent double à la solde de Bismarck, poursuivit Delacroix. Il a manipulé votre frère pour créer une dissension, un doute sur la loyauté du commandement français. Frédéric a commis une folie : il a tenté d’apporter cette lettre à Berlin en personne. Il est mort pour son erreur. Pas pour une cause noble. Pas pour la vérité. Pour un mensonge conçu par un espion prussien.
Étienne ferma les yeux une seconde. Le monde vacillait. Cette version des faits était plausible. Trop plausible. Une lettre contre la défense de Paris, signée d’un officier mort — c’était exactement le genre de poison que Berlin cherchait à injecter, une arme plus subtile qu’un obus.
— Et Artaud ? dit-il, la voix rauque. L’agent retrouvé mort sous l’Opéra.
Delacroix haussa un sourcil. Sur la table, ses doigts tambourinèrent une mesure distraite.
— Artaud est un nom qui m’est inconnu. Mais vous, Vautrin, vous commencez à m’inquiéter. Vous débarquez ici, sali comme un égout, avec une lettre accusatrice de votre frère défunt et une histoire d’agent mort que personne ne vous a confié avoir trouvé. Vous accusez un général des armées de la République de trahison. Comment suis-je censé réagir, à votre avis ?
Étienne ouvrit la bouche. La réponse de Delacroix était trop fluide, trop bien préparée. Mais il ne pouvait pas le prouver. Tout ce qu’il avait, c’était une lettre et une intuition.
Un colonel en uniforme bleu s’approcha de la table, salua Delacroix et tendit une carte de visite argentée. Le général la prit, lut le nom, fronça les sourcils.
— C’est le capitaine Lefèvre qui vous envoie ? murmura-t-il.
Étienne se leva. Il fallait partir, reprendre ses esprits, retrouver Juliette. Le soupçon commençait à s’infiltrer — Lefèvre savait. La voix sous l’Opéra avait appelé *le capitaine*. Et Lefèvre était le seul à savoir qu’il se rendait à l’Opéra cette nuit-là.
— Général, dit-il, je n’ai aucune preuve solide. Je vous prie d’excuser mon intrusion.
Il se tourna. La salle entière le regardait, figée dans un ralenti de cire. Les lustres jetaient une lumière trop dure, accusatrice.
— Vautrin.
La voix de Delacroix le cloua sur place. Il se retourna. Le général était debout, mais il ne le regardait plus. Il regardait les deux gendarmes qui entraient par la porte principale, pistolets au poing, escortant un homme en civil que le capitaine Lefèvre reconnut — un commissaire adjoint aux enquêtes spéciales.
— Assassinat d’Édouard Artaud, dit Delacroix d’une voix de bronze. Commis cette nuit dans les souterrains de l’Opéra. Témoin oculaire identifie l’auteur : le pilote de ballon Étienne Vautrin.
Quelque part dans la foule, quelqu’un poussa un cri étouffé.
Étienne porta la main à sa poche, mais ils étaient cinq autour de lui avant qu’il ait pu esquisser un geste. Une main de fer lui tordit le bras dans le dos, un genou s’enfonça dans ses reins. Son front heurta le bord de la table avec un bruit sourd.
— Le capitaine Lefèvre vous demande des comptes depuis hier, dit Delacroix, penché au-dessus de lui comme un père déçu. Vous avez tué un agent de la République pour voler ses documents. Vous avez failli faire sauter la mission de paix avec un diplomate mort. Et maintenant vous venez m’accuser avec la lettre de votre frère, que vous avez probablement volée sur son cadavre.
Il s’accroupit, sa barbe frôlant l’oreille d’Étienne.
— Le capitaine Lefèvre était là cette nuit ? souffla Étienne entre ses dents serrées.
Delacroix se redressa avec un sourire mince. Il croisa les mains derrière son dos et se tourna vers les gendarmes, comme un maître de cérémonie vers son public.
— Emmenez-le. La cour martiale siégera demain à l’aube. Qu’on prévienne le peloton d’exécution de se tenir prêt.
Les gendarmes le traînèrent à travers la salle. Les visages défilaient — des officiers, des femmes, des serveurs — des visages blancs, indistincts, qui se défaisaient comme des figures de cire dans une lumière d’incendie. À la porte, il aperçut une silhouette de femme dans l’ombre d’une colonne, un foulard vert noué sous le menton.
Juliette.
Elle le regarda passer sans ciller. Ses doigts s’ouvrirent et se refermèrent rapidement, un geste qu’il mit deux secondes à déchiffrer.
*Le toit. Ne t’inquiète pas.*
Puis la nuit et les mains qui le poussaient l’avalèrent.
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