L'Aérostier de Paris
Lire le chapitre 9: The Actress's Notice
La porte s'ouvrit avant qu'Étienne eût pu frapper. Juliette se tenait dans l'embrasure, un châle noir serré contre ses épaules, et derrière elle la loge sentait la poussière de théâtre et la bougie éteinte.
— Vous êtes l'aérostier, dit-elle sans le saluer. On m'a dit que vous cherchiez le douzième nom.
Étienne jeta un coup d'œil par-dessus son épaule. Le corridor était vide, mais les ombres semblaient bouger. Il entra, referma la porte.
— Je cherche la vérité. On m'a donné une liste de onze noms et promis qu'elle en contenait douze.
Juliette s'assit devant une coiffeuse bordée de miroirs ternis. Dans la glace, son visage avait la pâleur de ceux qui ont vécu trop longtemps sous terre. Elle tira une cigarette d'un étui en cuivre, l'alluma.
— Votre capitaine Lefèvre vous a menti. Non pas sur le nombre—la liste était complète. Mais le douzième homme n'est pas derrière les lignes prussiennes. Il est ici, à Paris. Et il est à la solde de Berlin depuis le début.
Étienne posa ses mains sur le dossier d'une chaise, les doigts crispés.
— Un agent double. Dans Paris assiégé.
— Plus que cela. C'est lui qui a fait en sorte que mon nom disparaisse des registres. Il savait que je le connaissais, que je pouvais le reconnaître. Alors il m'a effacée, laissée pour morte dans cette ville morte.
Elle se leva, écrasa sa cigarette dans une soucoupe, puis se retourna vers une malle de voyageuse. Elle en sortit une carte jaunie, pliée en deux, et la déchira d'un geste sec. Elle tendit la moitié à Étienne.
— Le repaire est sous l'Opéra. Les anciens conduits d'air. C'est là qu'il cache ses messages avant qu'ils ne traversent les lignes. Cette moitié vous mènera à l'entrée cachée rue de Mogador.
Étienne regarda les traits de craie rouge, les notations d'une écriture minuscule. Il leva les yeux.
— Vous venez avec moi.
— Vous me le demandez, ou vous me l'ordonnez ?
— Je vous le demande. Et je vous offre ce que vous avez demandé : une place dans mon ballon, le passage hors de Paris.
Juliette sourit, mais son sourire ne monta pas jusqu'à ses yeux.
— Vous êtes soit très courageux, soit très naïf, Étienne Vautrin.
Il rangea la moitié de carte dans sa veste contre la lettre de Frédéric, contre le paquet de Rothschild. Quatre secrets, bientôt cinq.
— Les deux, probablement. Allons-y.
Ils sortirent de la loge. Le théâtre était désert, la scène encombrée de décors abandonnés, une toile peinte représentant un ciel bleu que la poussière avait rendu gris. Dehors, la rue était presque sombre—le gaz avait cessé de fonctionner dans ce quartier depuis trois jours. Une brume fétide montait des égouts.
Étienne marchait vite, Juliette à son pas. Il réfléchissait, ses pensées tournant comme une anémomètre dans la tempête. Lefèvre avait-il fabriqué la liste pour protéger cet agent ? Ou pour l'attirer, lui, Étienne, dans un piège ? Le capitaine avait dit que la carte d'artillerie était un leurre—mais peut-être que tout, depuis le début, était un leurre. Le faux Delafond, le vrai Beaumont mort, Hélène à Sedan, Frédéric disparu sur le champ de bataille. Tout se rejoignait-il ?
— Vous avez connu Frédéric.
Ce n'était pas une question. Juliette marqua un temps, puis continua de marcher.
— Non.
— Alors pourquoi Hélène est-elle liée à lui ? Pourquoi son portrait dans son médaillon ?
Juliette s'arrêta net. Elle se tourna vers lui, son visage soudain dur.
— Hélène n'était pas ce qu'elle paraissait. Elle travaillait pour la France, oui. Mais son amitié avec votre frère n'était pas innocente. Frédéric lui avait confié quelque chose avant de mourir à Sedan. Quelque chose que l'agent double veut retrouver depuis des mois.
Étienne sentit son estomac se nouer.
— Quoi ?
— Je n'en sais rien. Mais je sais qu'Hélène est morte parce qu'elle a refusé de le livrer. Et je sais que votre liste de onze noms est une carte de danse. Chaque homme qui y figure a été manipulé, compromis ou tué pour arriver à une seule fin : que vous montiez dans ce ballon avec le mauvais homme, ou que vous ne montiez pas du tout.
Des voix derrière eux. Étienne se retourna—des silhouettes se détachaient contre la lueur lointaine d'un réverbère. Elles approchaient rapidement, en formation disciplinée.
— Police, murmura Juliette.
Ils accélérèrent le pas, tournèrent dans une rue étroite. Mais les voix s'amplifièrent, des ordres lancés en français.
— Arrêtez ! Au nom de la République !
— Ils nous coupent la route, dit Étienne.
Juliette s'arrêta, le dos contre un mur de pierre.
— Ce ne sont pas des policiers ordinaires. Des policiers ne seraient pas ici à cette heure avec une corde.
— Une corde ?
— J'ai vu la silhouette du premier. Il a une corde enroulée sur l'épaule. Ils ne viennent pas nous arrêter. Ils viennent me pendre.
Étienne tira son revolver—un Lefaucheux qu'il avait volé au cadavre d'un garde national lors de la chute d'un ballon à Passy. Quatre hommes. Ils étaient deux. Les chances étaient mauvaises.
— Vous avez dit que vous étiez une actrice, dit-il.
— La meilleure de Paris.
— Alors jouez.
Il saisit Juliette par le bras, la tira vers une porte cochère entrebâillée. Ils entrèrent dans une cour humide, puis une ruelle donnait sur les boulevards—et l'entrée des égouts, une grille d'acier que trois semaines de pluie avait rendue rouillée.
Les voix approchaient. Enjambant une flaque d'eau noire qui reflétait la lourde lune, Étienne chercha la grille. Elle était scellée par un cadenas épais. Juliette s'accroupit, tira une épingle de ses cheveux défaits, et la glissa dans la serrure.
— Vous êtes une espionne, pas une actrice.
— J'ai été les deux. Je vous l'ai dit, je suis la meilleure de Paris.
Un clic. La grille s'ouvrit.
Des pas dans la cour. Étienne poussa Juliette dans l'ouverture, descendit à sa suite, et referma la grille au-dessus de sa tête. Il ajusta son revolver sur les barreaux, attendit.
Les silhouettes entrèrent dans la cour. L'une d'elles éclaira la grille d'une lanterne sourde. Étienne ne bougea pas. La lumière passa sur les barreaux, s'arrêta, balaya lentement.
Puis l'homme baissa sa lanterne et, d'une voix qui fit froid au dos d'Étienne, dit :
— Ils sont sous nos pieds. Appelez le capitaine. Dites-lui que le pigeon est dans la cave.
Le capitaine. Lefèvre. Ou quelqu'un comme lui.
Étienne se tourna vers Juliette, qui se tenait dans l'eau jusqu'aux chevilles, les prunelles luisantes. Elle avait entendu, elle aussi.
— Votre capitaine vous a envoyé chercher, murmura-t-elle. Question : vous a-t-il envoyé chercher moi ou la mort de l'un de vous ?
Au-dessus d'eux, les bruits des hommes étaient précis, coordonnés. Pas des policiers improvisés. Des bourreaux entraînés qui connaissaient déjà le moyen d'ouvrir une grille soudée.
Étienne rangea son revolver. Le temps des questions était fini. Il fallait fuir ou mourir—et il n'était pas mort encore.
— Par ici, dit Juliette en s'enfonçant dans le tunnel, tenant la moitié de carte dans une main levée vers la lueur qui filtrait de la rue.
Étienne suivit, son pied glissant sur la pierre humide. Derrière, le grincement du cadenas disait qu'ils n'avaient que quelques minutes.
Au loin, sous la Seine, quelque chose creusait à coups réguliers. Prussien. Artillerie. Ou le cœur lourd de Paris qui refusait de mourir.