L'Aérostier de Paris
Lire le chapitre 12: The Trial of the Sky
La salle des gardes sentait le moisi et la cire froide. Trois chandeliers grésillaient, jetant des ombres mouvantes sur les murs de pierre. Étienne avait les poignets liés dans le dos, les épaules douloureuses, la bouche sèche. En face de lui, derrière une table de chêne massif, trois officiers en grande tenue le regardaient comme on regarde un rat pris au piège.
Le colonel Maupassant, président du conseil de guerre, lisait une liste de chefs d'accusation d'une voix monocorde. Espionnage. Intelligence avec l'ennemi. Assassinat du citoyen Artaud, agent de la Sûreté. Étienne entendait les mots sans réussir à les assembler. Il pensait à Frédéric. À la lettre. Au nom de son frère au bas d'une accusation de trahison contre un général de la République.
— L'accusé a-t-il quelque chose à dire ?
Étienne leva la tête. Les trois hommes attendaient, indifférents. Maupassant avait des cernes violacés, la mâchoire serrée. À sa droite, un commandant inconnu feuilletait des papiers sans le regarder. À sa gauche, le capitaine Lefèvre. Les yeux d'Étienne s'accrochèrent aux siens.
— Le général Delacroix a produit un témoin qui m'accuse du meurtre d'Artaud, dit Étienne. Ce témoin n'a pas été présenté. La lettre que j'ai trouvée — la lettre signée Vautrin — n'a pas été examinée. Je demande à la voir.
Lefèvre ne broncha pas.
— La lettre en question est un faux grossier, dit Maupassant. Le général nous a démontré que votre frère, Frédéric Vautrin, est connu pour avoir été retourné par les Prussiens avant sa mort présumée. La lettre signée de son nom est un piège destiné à faire porter à un officier français le crime d'un traitre.
La salle se contracta autour d'Étienne. L'air devint lourd.
— Si vous me laissiez voir ce document, je pourrais—
— Vous pourriez quoi ? demanda Lefèvre, la voix coupante. Le reconnaître ? Le contester ? Vous avez été vu quittant l'endroit où Artaud a été assassiné, en compagnie d'une femme effacée des registres de la Sûreté, une ancienne agent que nous savons en relation avec Berlin. Vous avez fui les gendarmes. Vous avez pénétré sous l'Opéra par des voies inconnues. Et vous vous présentez ici avec une accusation contre un général décoré de la Légion.
Il marqua une pause.
— C'est un tableau cohérent, Vautrin. Malheureux, mais cohérent.
Étienne voulut répondre, mais Maupassant le coupa.
— Le conseil a délibéré. Compte tenu de la gravité des faits, de l'état de siège et de la nécessité de maintenir la discipline, vous êtes condamné à la peine de mort. Exécution par peloton, demain à l'aube, place de la Roquette. L'accusé est transféré à la prison de la Grande Roquette dans l'heure.
Les mots tombèrent. Il n'y eut pas de murmure. Pas de sursaut. Les trois officiers se levèrent et quittèrent la pièce. Lefèvre passa près d'Étienne sans le regarder. Un bref instant, leurs épaules se frôlèrent.
Et dans ce contact, Étienne sentit un papier glissé dans la poche de sa veste.
Les gendarmes le tirèrent dehors avant qu'il ne puisse réagir.
La cour du Palais-Royal était sombre. Une charrette bâchée attendait, attelée d'un cheval morose. Le ciel pesait, couleur de plomb. Étienne fut poussé sur une banquette dure, deux gendarmes installés en face de lui, leurs carabines entre les genoux. La charrette s'ébranla dans le bruit étouffé des roues sur le pavé gris.
Le papier pesait contre sa cuisse. Il ne pouvait pas bouger les mains. Il ferma les yeux.
Ils n'étaient pas encore arrivés au bout de la rue de Rivoli quand le premier coup de feu claqua.
Le gendarme de gauche s'affaissa sans un bruit. Son collègue plongea vers le fond de la charrette, mais un second coup l'atteignit à l'épaule et il roula en jurant. Les chevaux s'emballèrent un instant avant qu'un homme en manteau sombre ne saute de l'ombre, attrape les rênes, et les tire d'une main ferme.
Juliette.
Elle était là, silhouette noire contre le mur gris. Elle avait un pistolet à la main droite, un coutelas à la gauche.
— Dépêche, dit-elle. Le cocher est mort.
Elle coupa les liens d'Étienne d'un geste sec. Les mains libres, le sang revint en picotements douloureux. Il regarda le gendarme blessé qui gémissait au fond de la charrette, puis la rue déserte.
— On ne peut pas le laisser—
— Il survivra. Eux, peut-être pas toi, si tu restes.
Elle tira Étienne hors de la charrette et le poussa vers une allée étroite qui menait vers la Seine. Ils coururent en silence. Les bruits de la ville s'éveillaient derrière eux — des sifflets, des ordres, des pas.
Ils débouchèrent sur la berge près de l'École Militaire. Étienne ralentit, le souffle court.
— Tu as dit que tu avais un plan. Un ballon ?
Juliette sourit. C'était la première fois qu'il la voyait vraiment sourire, et cela la rendait étrangement féroce.
— Le champ de Mars est à trois cents mètres. Le général Delacroix pensait avoir mis tous les aérostats sous clef. Il a oublié celui que j'ai fait venir d'une usine de Montmartre il y a huit jours.
— Pourquoi ?
— Parce que je savais, dit-elle. Ou plutôt, parce que je sentais. Quand un réseau se déchire, l'aiguille qui sort est toujours celle qui a la mort au bout.
Ils atteignirent le champ de Mars par une brèche dans le mur d'enceinte. Le ballon était là, gonflé à moitié, retenu par des cordes contre un piquet. C'était un petit montgolfierier de fortune — une nacelle d'osier, une enveloppe de soie rapiécée, un brûleur de fortune. Cela suffirait à peine pour deux.
Étienne jeta un coup d'œil au papier que Lefèvre avait glissé dans sa poche. Trois lignes d'une écriture serrée : *Vrais sapeurs sous la Seine, vraies charges contre les quais. Le témoin s'appelle Perrin — ancien soldat, acheté. Delacroix complice ou instrument. Artaud avait la preuve — elle est chez Hélène.*
Hélène. La fiancée de Frédéric. Ou, plutôt, la femme que Frédéric avait quittée en partant à la guerre.
Il mit le papier dans sa poche, monta dans la nacelle et dénoua les cordes.
Le ballon s'éleva lentement, sans à-coups. Paris s'étendit sous eux, grise et silencieuse, trouée de rares fumées. Des mois de siège avaient tué les lumières. En dessous, des points mouvants — les gendarmes, sans doute, qui convergeaient vers la berge.
Juliette activa le brûleur. Ils montèrent.
— Tu sais ce que Delacroix va faire maintenant ? demanda Étienne.
— Me chercher, dit Juliette.
— Toi, oui. Et ceux qui ont cru à tes histoires de fuite par les toits. Il va resserrer les mailles.
Il prit un sac de sable et le vida doucement pour ajuster la trajectoire. Le vent les portait vers le nord-est, au-dessus de la Seine.
— Nous allons où ? demanda-t-il.
— La maison d'Hélène. Elle habite près de la place des Vosges. Si la preuve est là, nous la prendrons, et ensuite—
Le mot resta en suspens. En bas, une colonne de voitures semblait avancer dans la nuit vers l'est. Étienne se pencha. Des charrettes bâchées, deux ambulances, une file d'escorte. Il reconnut les croix rouges peintes sur les flancs des charrettes. Un convoi de blessés, transférés vers les hôpitaux de banlieue.
— Regarde, dit-il à Juliette. En bas. Le palais du général.
Il désigna le bâtiment massif du gouvernement provisoire, à quelques centaines de mètres sur leur gauche. Une lumière brûlait à une fenêtre du premier étage — le bureau de Delacroix.
— Le brûleur ne va pas assez fort, dit Juliette. On ne peut pas viser, pas à cette distance.
— On peut. La nacelle est munie d'un lance-grenades — les anciens modèles en emportaient un. Je l'ai retiré hier après-midi, avant qu'on me prenne. Il est dans le coffre sous le siège.
Juliette regarda Étienne un instant. Son visage était dans l'ombre, mais sa voix trembla à peine.
— Tu veux tirer sur le bureau du général.
— Je veux que la lettre que je porte serve à quelque chose. Delacroix connaît la bouche de Perrin. S'il comprend que la preuve est chez Hélène, il la fera brûler avant l'aube. Il faut qu'il change ses plans.
Elle ouvrit le coffre. L'obus était lourd, cylindrique, peint en rouge fané. Étienne chargea le tube court fixé à la rambarde, ajusta l'angle, alluma la mèche.
La flamme courut.
L'obus partit avec un sifflement bref. La trajectoire était tendue — trop tendue. Étienne vit l'objet chuter trop vite, trop loin, vers la gauche. Vers la rue.
Vers la colonne de charrettes.
L'impact fit un silence d'abord, puis un bruit sourd, un fracas de bois et de chair, des cris. La première charrette se coucha sur le côté. La seconde explosa en vol, éparpillant des corps dans une nuée de débris.
Étienne resta figé, la main encore sur le tube, le regard fixé en bas.
Des silhouettes couraient sur les pavés sombres. Des cris montaient, hachés, inarticulés. L'un d'eux, plus proche, un hurlement.
— Elle est là, dit Juliette d'une voix blanche. La trajectoire, c'est le vent. C'est pas nous.
Mais Étienne savait que ce n'était pas le vent. Il avait visé la lumière du général. Et il avait tué des hommes qui n'étaient pas des soldats — des enfants peut-être, des blessés, des médecins.
Il ferma les yeux.
En bas, un officier d'infanterie montait la garde près d'une charrette renversée se tourna vers le ciel. Dans la lueur des torches, Étienne vit son visage — un homme jeune, en uniforme de ligne, une barbe rousse, les yeux fixés sur le ballon.
Leurs regards se croisèrent une fraction de seconde.
Et Étienne reconnut la photographie posée sur le bureau de son père depuis tant d'années.
La photographie de son frère.
Frédéric.
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