L'Aérostier de Paris
Lire le chapitre 13: The Flight from the Guillotine
L'enveloppe craqua au moment où le vent la saisit. Étienne sentit la toile se déchirer quelque part au-dessus de sa tête, un son humide et sec à la fois, comme un os qui se brise. Juliette poussa un cri étranglé, agrippée au filin du panier, les jointures blanches.
— On descend trop vite !
Étienne ne répondit pas. Il tira sur la corde de gonflement, mais le gaz fuyait déjà par la déchirure invisible. Leur vol à travers les toits de Paris s'achevait dans les ténèbres glacées de la plaine de Saint-Denis. Le ballon, un aérostat de fortune volé aux ateliers de la rue de la Roquette, n'avait jamais été conçu pour un passage de ligne. Pas avec deux fugitifs et une livre de poudre volée.
— Largue le lest ! cria-t-il.
Juliette obéit, les sacs de sable tombèrent dans le vide sans bruit. Le ballon sursauta, puis continua de sombrer. Étienne jura entre ses dents. Il n'avait plus que quelques mètres d'altitude. Les lumières d'un bivouac prussien luisaient à moins de trois cents mètres, des feux de camp alignés comme des perles sur une maille.
— Attrape-toi au rebord, ordonna-t-il. Quand le panier touche, tu cours vers le nord, vers le bois. Ne t'arrête pas.
— Et toi ?
Il n'eut pas le temps de répondre. Les arbres montèrent à leur rencontre, les branches griffèrent l'enveloppe, le panier se coucha, bascula. Étienne fut projeté hors de la corbeille, le ciel et la terre échangèrent leurs places. Le choc lui arracha un hoquet de douleur — son épaule gauche, la vieille blessure de Sedan, explosa en éclairs blancs.
Autour de lui, des voix. Allemandes. Des bottes claquèrent sur le sol gelé.
— *Halt! Hände hoch!*
Une baïonnette se planta dans la terre à dix centimètres de sa tête. Étienne souleva les mains, le sable de la plaine collé à ses lèvres, le goût du sang dans la bouche. Il chercha Juliette du regard dans l'obscurité. Rien. Le ballon s'était effondré contre un taillis, toile pâle sur les branchages noirs. Elle avait disparu.
Une main rude le retourna sur le dos. Un soldat au visage jeune, presque un enfant, écarquillait les yeux comme devant une apparition. Il cria quelque chose par-dessus son épaule, et d'autres hommes accoururent.
On le traîna sur une centaine de mètres, entre les tentes alignées. Étienne ne résista pas. Chaque pas faisait vibrer son épaule comme une cloche fêlée. Un officier sortit d'une tente plus vaste, une lampe à la main. Il avait une cicatrice qui lui fendait la joue droite et des yeux couleur de pluie.
— Français ? demanda-t-il dans un accent appuyé.
— Ballon-poste, répondit Étienne. Je suis un aéronaut des Postes. Je ramenais un message de province.
L'officier sourit, sans chaleur. Il fit un signe, et deux hommes saisirent Étienne par les bras et le poussèrent dans la tente. L'intérieur était chauffé par un poêle de campagne, une table couverte de cartes, des chaises pliantes. L'officier referma la toile derrière eux.
— Vous mentez, dit-il. Tous les ballon-poste de Paris décollent du nord de la ville, et se dirigent vers l'ouest ou le sud pour éviter nos lignes. Vous, vous êtes allé droit au nord.
— Le vent ne choisit pas.
— Le vent ne choisit pas, répéta l'officier. Mais les espions, si.
Il ouvrit un tiroir de la table, en sortit une chemise cartonnée. Il la fit glisser sur le bois, du bout des doigts, comme un joueur de cartes qui montre sa main.
— Nous vous attendions, monsieur Vautrin.
Étienne sentit le froid de la tente lui parcourir la nuque. Il ne dit rien.
— Oh, oui, j'ai votre nom depuis longtemps, continua le Prussien. Capitaine Wilhelm Brandt, deuxième bureau. Je m'occupe des traîtres qui travaillent pour nous à l'intérieur de Paris. Votre frère a été l'un de mes meilleurs correspondants.
Le souffle d'Étienne se coinça quelque part entre sa poitrine et sa gorge.
— Mon frère est mort.
Brandt souleva un sourcil, prit une feuille dans la chemise, la retourna. Une photographie glissa sur la table. Étienne la reconnut avant de comprendre pourquoi : le visage de Frédéric, quelques années plus tôt, uniforme de sergent, l'air fier. Sous la photo, une écriture fine et régulière. Des dates. Des colonnes. Des noms.
— Votre frère Frédéric a travaillé pour nous depuis juillet. En échange d'argent, d'informations sur les mouvements de troupes.
— C'est faux. Ce sont les Prussiens qui l'ont tué à Sedan. J'ai vu sa tombe, j'ai vu son —
— Vous avez vu une tombe vide, l'interrompit Brandt. La supercherie était nécessaire. Il lui fallait disparaître pour être utile. Vous ne croyez pas que votre général Delacroix savait tout cela ? Il s'en est servi, jusqu'à ce qu'il décide que le poids du mensonge était trop lourd.
Brandt se leva, contourna la table, et se planta devant Étienne. Il sortit une autre photographie de la chemise. Elle montrait un champ de broussailles, des barbelés, une rangée de baraquements bas sous un ciel gris.
— Camp de prisonniers de Wesel, dit-il. Votre frère y est détenu depuis novembre. Officiellement, il est mort. Officiellement, il est un héros. En réalité, il est un prisonnier de guerre que personne ne revendique — parce que sa mort arrangée est la clé de voûte de tout l'échafaudage que les deux camps ont bâti sur son cadavre.
Étienne regarda la photographie. Les baraquements. La boue. Un homme de dos, près d'une palissade, décharné, la tête baissée.
— Vous voulez me montrer qu'il est vivant pour que je parle, dit Étienne. Sachez que ça ne marchera pas.
Brandt se tourna vers lui, un sourire las au coin des lèvres.
— Parler ? Monsieur Vautrin, je n'ai rien à vous demander. Vous êtes un moyen de transport. Les renseignements que vous portiez ce soir — votre mission aujourd'hui était d'atteindre un contact à Garges, n'est-ce pas ? — ne sont pas ce que vous croyez. Le général Delacroix vous a envoyé vous faire prendre. Vous êtes l'appât qui doit loyalement nous faire avaler un plan de contre-attaque falsifié.
Étienne se redressa, le froid de la nuit s'infiltrant sous son manteau, mais il refusait de frissonner.
— Si c'est vrai, dit-il, alors mon frère est le dernier homme libre de ma famille.
— Très spirituel, dit Brandt. Mais il est temps que nous parlions.
Il posa une main sur la photographie du camp de Wesel.
— J'ai un accord à vous proposer. Réfléchissez avant de refuser. Votre frère vit. Vous avez la preuve. La seule question, maintenant, est de savoir ce que vous êtes prêt à faire pour qu'il continue de vivre.
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