L'Aérostier de Paris
Lire le chapitre 14: The Prisoner's Choice
Le capitaine prussien poussa une assiette de pain rassis et de viande séchée à travers la grille de la cellule. Étienne n’y toucha pas. Il fixait le mur de terre battue, où l’humidité dessinait des cartes imaginaires.
« Vous pensez à votre frère », dit le capitaine. Il s’appelait Brandt, un homme sec aux yeux couleur de pluie, qui parlait français avec une précision trop parfaite. « C’est naturel. Vous l’avez vu, n’est-ce pas ? Sous vos pieds, pendant que vous fuyiez comme un lâche. »
Étienne serra les poings. Les chaînes à ses chevilles cliquetèrent. « Il est mort. Il est mort depuis Sedan. »
Brandt hocha la tête, lentement, comme un professeur devant un élève obtus. « Vous l’avez reconnu, pourtant. Vous avez hésité dans les airs – c’est ce qui vous a coûté votre ballon. L’officier français qui a levé les yeux vers vous, qui a crié votre nom… »
Le nom. Frédéric avait crié son nom. Étienne l’entendait encore, porté par le vent, mêlé au hurlement des obus et au fracas de la toile déchirée.
« Je ne sais pas ce que j’ai vu », dit Étienne. « L’explosion. La fumée. »
Brandt sortit un dossier de sa sacoche et le posa sur la table, juste hors de portée. Il l’ouvrit à une page marquée d’un ruban rouge. « Frédéric Vautrin. Lieutenant au 3e régiment d’infanterie. Porté disparu à Sedan, 1er septembre. Mais vous savez ce que “porté disparu” signifie dans cette guerre, monsieur Vautrin ? Cela signifie que personne n’a trouvé le corps. Et que certains corps ne veulent pas être trouvés. »
Étienne se leva, autant que les chaînes le permettaient. « Qu’est-ce que vous voulez ? »
« Un échange. Simple. Votre colonel – il s’appelle Delacroix maintenant, n’est-ce pas ? Général Delacroix – prépare une contre-attaque. Nous savons qu’elle vient, mais pas où ni quand. Vous étiez du côté français, vous avez des contacts. Un mot de vous, et nous saurons où frapper. »
« Et si je refuse ? »
Brandt referma le dossier. Le bruit du cuir claqua dans le silence de la cellule. « Alors vous resterez ici jusqu’à ce que la neige fonde, et nous verrons qui de nous deux a encore un frère à la fin. »
Étienne cracha par terre. « Je ne trahirai pas la France. »
Brandt ne parut pas offensé. Il haussa les épaules, ramassa le dossier, et se dirigea vers la porte. Mais il s’arrêta avant de sortir, une main sur le chambranle.
« La France. Amusant. Votre France vous a condamné à mort ce matin. Vous avez été jugé, reconnu coupable, et les balles françaises vous attendaient. Et pourtant vous me parlez de loyauté. »
Étienne ne répondit pas. Brandt sourit – le premier sourire qu’Étienne lui voyait, et il était pire que ses menaces.
« Très bien. Le général von Moltke est un homme pragmatique. Il aime les prisonniers qui ont le choix. Voici le vôtre : vous ne me dites rien, mais je vous ouvre la porte. À l’est, à trois kilomètres d’ici, se trouve le village de Champigny. Les Français le tiennent encore. Entre vous et ce village, il y a un champ que nous avons miné. Vous traversez, vous êtes libre. Vous n’y arrivez pas… » Il laissa la phrase en suspens. « C’est plus intéressant que de vous fusiller, vous ne trouvez pas ? »
Étienne regarda la porte. Elle était réelle. Le choix était réel. Et c’est précisément ce qui le rendait suspect.
« Pourquoi feriez-vous ça ? »
« Parce que vous êtes plus utile mort que vivant dans l’esprit de vos compatriotes si vous mourrez en fuyant. Un héros exécuté par les Prussiens – quel symbole. Mais un aéronaute qui a survécu à sa propre cour martiale, qui traverse nos lignes et qui revient à Paris ? Ils se demanderont pourquoi. Et nous savons, vous et moi, ce que les gens en temps de siège font de ceux qui leur posent des questions. »
Étienne comprit. Le piège n’était pas le champ de mines. Le piège était la survie.
« J’accepte », dit-il.
Brandt hocha la tête, déjà blasé. Il fit signe à deux soldats de déverrouiller les chaînes. Ils le firent sans brusquerie, presque avec indifférence. Étienne massa ses chevilles meurtries, cligna des yeux dans la lumière du couloir qui lui parut aveuglante après des heures de pénombre.
On le conduisit dehors. La nuit était froide, celle d’octobre qui sent déjà l’hiver, et les étoiles semblaient des éclats de glace. Brandt l’accompagna jusqu’à la lisière du camp, où des barbelés dessinaient une ligne irrégulière contre le ciel. Au-delà, un champ s’étendait dans la pénombre, plat, sans relief, apparemment paisible.
« Le village est là-bas », dit Brandt, pointant une direction. « Quand vous verrez les clochers, vous saurez que vous êtes presque arrivé. »
« Et les mines ? »
« Elles sont là aussi. » Il fit demi-tour sans un mot de plus.
Étienne resta seul. Le vent soufflait de l’est, portant une odeur de terre mouillée et, très loin, la fumée des feux de camp français. Il fit un pas. Le sol était mou, spongieux. Il essaya de lire les signes – les petites bosses, les endroits où l’herbe semblait repoussée, les traces de pas d’hommes qui n’avaient pas voulu marcher là.
Au bout de dix minutes, ses yeux s’étaient habitués. Il marchait lentement, posant chaque pied avec précaution, le cœur battant à chaque craquement de brindille. Une première détonation sourde, loin à sa gauche, le fit plonger au sol. Ce n’était rien – un rat, peut-être, ou une détente de mécanisme. Mais quoi que ce fût, il ne marcha plus au hasard.
C’est ainsi qu’il trouva le ballon.
Il était empalé sur une rangée d’arbres rabougris, la toile en lambeaux, les cordes pendant comme des membres brisés. La nacelle gisait au pied d’un chêne, retournée, éventrée. Étienne s’approcha avec prudence – une mine n’a pas de préjugés sur ce qui déclenche sa colère.
Le pilote était encore dans la nacelle, ou ce qui restait de lui – un homme jeune, la veste bleue des aéronautes militaires français déchirée sur la poitrine, les yeux ouverts sur un ciel qu’il ne verrait plus. Étienne détourna le regard. Il en avait vu assez de morts dans sa vie, surtout de jeunes morts. Mais quelque chose le fit se retourner – un rectangle de papier qui dépassait de la poche intérieure de la veste, intact, comme si l’homme avait voulu le protéger de l’impact.
Étienne le tira doucement. C’était une photographie, cornée, aux bords abîmés. Un studio de Paris, probablement – un fond peint représentant un jardin, une femme assise, un homme debout derrière elle. La femme était jeune, brune, avec un sourire triste. L’homme, lui…
Étienne dut s’asseoir. L’herbe humide trempa son pantalon sans qu’il le sente.
L’homme sur la photo était Frédéric. Son frère. En uniforme de lieutenant, le même sourire ironique qu’il avait le jour où il était parti pour Sedan, la même mèche rebelle qui tombait sur son front. Il posait une main sur l’épaule de la femme. Hélène. C’était Hélène.
Derrière la photo, une feuille pliée, écrite d’une main pressée :
*Mot pour Étienne Vautrin, aéronaute. Nous tenons l’officier Frédéric Vautrin. Ta trahison a été constatée. Si tu veux revoir ton frère vivant, apporte le document signé Delacroix à la maison de Neuilly, le 12. Viens seul. Les chiens de la République ne doivent pas connaître cette adresse. La mort de Frédéric est entre tes mains.*
Pas de signature. Mais l’écriture était la même que celle des lettres que Lefèvre lui avait montrées – les lettres anonymes qui avaient semé la suspicion dans Paris depuis des semaines.
Étienne regarda le mort dans la nacelle. Il n’était pas mort dans un combat de ballon. Sa veste était intacte, pas de brûlure ni de déchirure d’obus. Il avait été tué proprement, d’un coup rapproché – la tache sombre sur sa poitrine le disait assez. Et on l’avait laissé ici, avec la photo et la lettre, pour qu’un autre aéronaute la trouve.
« Vous l’avez laissé pour moi », murmura Étienne, mais personne n’entendit.
Il replia la lettre, la glissa dans sa propre poche, puis – après une hésitation – il prit la photo. Il ne la mit pas avec la lettre, mais contre son cœur, dans la poche intérieure de sa veste, là où il gardait le médaillon de sa mère. Il se releva. Ses genoux protestaient contre le froid et l’effort.
À l’est, les clochers de Champigny se dessinaient maintenant contre un ciel qui commençait à pâlir. Il n’était plus très loin. Derrière lui, les lumières du camp prussien brillaient encore comme des yeux mauvais.
Il marcha vers les clochers. Le champ de mines, s’il avait jamais existé, ne se manifesta pas. Brandt avait menti, comme il mentait probablement sur bien d’autres choses. Mais le mensonge de Brandt, Étienne s’en rendait compte maintenant, n’était pas destiné à le tuer. Il était destiné à le faire passer pour ce qu’il n’était pas : un fuyard, un homme qui avait préféré la survie à la loyauté. La rumeur de son évasion atteindrait Paris avant lui, peut-être même avant qu’il n’ait traversé les lignes françaises.
Le document signé Delacroix. Il n’y avait pas de document. C’était la lettre, la fausse lettre de son frère, celle que Delacroix avait retournée comme une pièce de monnaie truquée. Quelqu’un voulait faire croire qu’un tel document existait, assez pour tendre un piège à Étienne, ou assez pour tendre un piège à Delacroix lui-même.
Il atteignit la périphérie de Champigny au moment où le soleil se levait, mince et pâle au-dessus des toits en ruine. Une sentinelle française sortit de l’ombre d’une porte cochère, le fusil levé.
« Halte. »
Étienne leva les mains. La photo de son frère pesait contre sa poitrine. Le vent se calma, et dans le silence, il entendit le village s’éveiller – le fracas d’un seau, la plainte d’un enfant, la voix d’une femme qui appelait. Des sons ordinaires, presque paisibles, après des semaines de guerre.
« Nom. »
« Étienne Vautrin. Aéronaute. »
La sentinelle plissa les yeux. « Vautrin ? Le traître ? »
Étienne ne répondit pas. Il baissa les mains lentement, mais ne fit pas un pas de plus. Le regard de la sentinelle était froid, mais il y avait autre chose derrière, une étincelle d’incrédulité. La rumeur l’avait précédé, comme Brandt l’avait prédit.
« Je dois voir l’officier commandant », dit Étienne. Sa voix était calme, mais il sentait la lettre contre sa jambe, et la photo contre son cœur, et il savait que les deux le conduisaient au même endroit : chez Hélène, à Neuilly, là où les pièges étaient peut-être déjà tendus. Là où son frère, s’il était vivant, pourrait l’attendre. Ou là où on attendait qu’il vienne se faire prendre.
La photo semblait le brûler, tenace, contre sa peau.
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