L'Aérostier de Paris
Lire le chapitre 15: The Price of a Brother
La garde de Champigny le regarda comme on regarde un chien galeux. Étienne n'eut pas besoin d'entendre le mot — il le vit dans la façon dont le soldat serra son fusil, dans le geste instinctif des autres qui détournèrent le visage. Le traître était revenu.
On le conduisit sous bonne garde jusqu'à un poste de commandement dans une maison réquisitionnée de la rue de la République. Le capitaine qui l'interrogea était jeune, pressé, et visiblement terrifié à l'idée de prendre une décision sans ordres supérieurs. Il feuilleta le dossier posé devant lui comme s'il contenait la peste.
« Vous êtes le ballonnier Vautrin, condamné à mort pour meurtre, évadé il y a trois jours. »
Étienne ne répondit pas. Devant la fenêtre, la ville s'étendait, grise sous la neige. Quelque part là-bas, Delacroix siégeait dans son palais, et quelque part d'autre, Frédéric marchait dans la boue des tranchées. Vivant.
« On vous a vu aux lignes prussiennes », continuait le capitaine. « Un officier vous a vu. Vous leur avez parlé. »
« Je leur ai parlé parce qu'ils m'avaient capturé. Je leur ai volé une carte. Je suis revenu avec. »
Le capitaine haussa les épaules. « Le général Delacroix a fait circuler votre signalement dans toute l'armée. Le meurtre, l'évasion, la désertion. Vous êtes un homme mort qui marche encore, Vautrin. »
Un homme mort qui marchait. Voilà qui résumait bien les choses.
Ce fut Hélène qui le sauva.
Elle apparut dans l'embrasure de la porte, en manteau de laine sombre, le visage pâle mais résolu. Elle tenait une lettre cachetée qu'elle remit au capitaine sans un mot. Le capitaine la lut, la relut, la tendit à un aide de camp, puis regarda Hélène avec une expression nouvelle — le respect qu'on accorde à ceux qui ont des amis puissants.
« Le général Trochu lui-même », murmura-t-il. Puis, à Étienne : « Vous êtes libre sous la responsabilité de madame. N'abusez pas de cette clémence. »
Dehors, Hélène le prit par le bras et l'entraîna dans une rue latérale, rapide, furtive.
« Trochu ? » souffla Étienne. « Comment as-tu fait pour obtenir une lettre de Trochu ? »
« Parce que Trochu a peur. Pas de Delacroix — de la vérité. Le nom de Delacroix circule dans les salons, dans les états-majors. Trop de rumeurs, trop de coïncidences. Trochu ne veut pas être du côté des perdants quand tout éclatera. »
Elle le conduisit à travers les ruelles enchevêtrées du Marais jusqu'à une petite maison aux volets clos. Là, assis près d'un feu de cheminée chiche, attendait Lefèvre. Le vieux journaliste paraissait plus âgé que lors de leur dernière rencontre, les yeux caves, les mains tremblantes.
« Vous l'avez vu, alors », dit Lefèvre sans préambule. « Vous l'avez vu vivant. »
« Frédéric. Oui. Dans les lignes françaises, à Champigny. Il portait l'uniforme de capitaine d'infanterie. »
Lefèvre ferma les yeux un instant. « Votre frère est un agent double, Étienne. Ou peut-être triple. C'est difficile à dire à ce stade. »
« Non. » Étienne s'entendit dire le mot avant même de l'avoir pensé. « Il a servi la France. Il a disparu à Sedan. C'est tout. »
« Il a disparu à Sedan dans une ambulance de fortune, à quelques mètres d'un officier prussien qui prenait des notes. Brandt. Vous l'avez rencontré, m'a-t-on dit. »
Le nom de Brandt fit l'effet d'un coup de poing. L'officier prussien qui l'avait interrogé, qui lui avait montré le dossier de sa famille, qui connaissait chacun de ses pas depuis des semaines.
« Brandt a fait un marché avec Frédéric, ou pour Frédéric », continua Lefèvre. « Votre frère a survécu. Il a été recueilli, soigné, retourné. Est-il devenu leur espion ? Est-il resté loyal et joue-t-il un double jeu ? Les documents que j'ai pu recueillir se contredisent. »
Hélène posa une main sur l'épaule d'Étienne. « Il y a plus. Le pilote mort dans la nacelle — Lefèvre a identifié sa trace. Il s'appelait Marchais. Ancien de l'aérostation, renvoyé pour trafic de courrier. Depuis l'automne, il travaillait pour Delacroix, en liaison directe. »
« Delacroix l'a fait tuer parce qu'il en savait trop », suggéra Étienne.
« Peut-être. Ou parce qu'il avait besoin d'un cadavre pour vous tendre un piège. Vous avez trouvé cette lettre dans sa main », dit Lefèvre. « Cette photo de Frédéric et Hélène. Un message soigneusement disposé. L'homme qui meurt dans une chute de ballon ne tient pas une photographie dans ses mains. On l'y aurait placée. »
Étienne avait la bouche sèche. Il finit, car il fallait bien finir, il finit par demander : « Et la demande de rançon ? Le rendez-vous à Neuilly, la maison du 12e ? Vous savez ce qui s'y trouve ? »
Lefèvre et Hélène échangèrent un regard. Ce fut Hélène qui parla.
« La maison de Neuilly est un relais de la faction royaliste. Ils y reçoivent des messagers de Londres, de Prusse. Delacroix y a peut-être des contacts, mais le réseau qui s'y trame est plus ancien que lui. Des partisans du comte de Chambord. Ils veulent la chute de la République. Ils utiliseront n'importe quelle arme — y compris votre frère. »
La neige recommençait à tomber, fine, acérée.
Étienne savait ce qu'il avait à faire. Le message qu'on lui demandait de porter était un faux — aucun "document Delacroix" n'existait. Mais quelque part, dans un camp de prisonniers ou dans une geôle prussienne, Frédéric attendait qu'on honore le marché. Frédéric. Ce frère qui l'avait élevé après la mort de leur mère, qui lui avait appris à lire le vent dans les voiles des ballons, qui avait disparu dans la fumée de Sedan. Et qui maintenant l'appelait depuis l'autre côté d'une ligne qu'il n'aurait jamais cru devoir traverser.
« Il faut porter le message », dit Étienne.
Lefèvre se redressa : « C'est un piège. Vous le savez. »
« Bien sûr que c'est un piège. Ça n'a jamais été une question de le savoir — mais de l'accepter. »
Le vieux journaliste le dévisagea longuement, comme s'il revoyait en Étienne un autre homme, un autre temps. « Votre frère vous aurait-il fait le même choix ? Vous aurait-il trahi pour sauver votre vie ? »
La question resta suspendue dans l'air, glaçante.
Étienne se leva. « Je n'ai pas le luxe de le savoir. Pas maintenant. »
Hélène voulut protester, mais il la coupa d'un geste.
« Le message doit être livré par voie aérienne. C'est un ultimatum — un courrier doit arriver avant demain minuit à la maison de Neuilly. Si ce n'est pas moi, ce sera un autre. Un que Delacroix aura choisi, qui me fera porter le chapeau de tout ce qui suivra si j'ai mal interprété un seul indice. Alors oui : je vais y aller. Et si vous voulez vraiment m'aider, prévenez Trochu que ce qui va se passer demain n'aura pas été fait contre la France mais pour elle. Que ça ressemble à tout sauf à ça, peut-être, mais que c'est la vérité. »
Il sortit dans le froid sans se retourner. La maison de Neuilly l'attendait. Le piège était tendu. Et quelque part, entre les lignes, son frère vivait encore.
C'était le seul prix qui valait qu'on le paye.
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