L'Aérostier de Paris
Lire le chapitre 16: Two Generals, One Lie
La maison de Neuilly se dressait au bout d’une allée de tilleuls dénudés, sombre et silencieuse sous un ciel de plomb. Étienne avait laissé la montgolfière à demi dissimulée derrière un bosquet, Juliette gardant le feu à bord, prête à décoller au premier signal. Il remonta le col de sa redingote et traversa le jardin en ruine, les semelles crissant sur le gravier gelé.
La porte s’ouvrit avant qu’il n’ait frappé. Un domestique au visage ferme le fit entrer sans un mot, le guida à travers un vestibule aux lambris fatigués, jusqu’à un salon dont les rideaux étaient tirés. Des bougies brûlaient sur une console, projetant des ombres longues. Une carte de France était déployée sur la table, marquée de petits drapeaux tricolores.
L’homme qui l’attendait tournait le dos à la porte, penché sur la carte. Il portait un manteau civil, mais ses bottes étaient celles d’un officier, et sa stature trahissait des années de service. Quand il se retourna, Étienne sentit le sol se dérober sous lui.
Le général Lecomte. Commandant de la Garde nationale. L’un des hommes les plus respectés de Paris, celui que les journaux appelaient « l’épée propre de la République ».
« Vautrin, dit Lecomte d’une voix calme, posant un doigt sur la carte. Vous êtes en retard. »
Étienne resta figé. « J’attendais un Prussien. »
« Les Prussiens ne sont que des outils. Des marteaux commodes. Mais c’est une main française qui tient le manche, depuis le début. »
Lecomte s’écarta de la table et vint se planter devant lui. Il avait le visage d’un homme de devoir, des rides profondes, des yeux gris qui ne cillaient pas. Il n’y avait ni cynisme ni hâte dans son expression — seulement une conviction glacée, comme un prêtre qui expose un dogme.
« Asseyez-vous, Vautrin. Nous avons beaucoup à nous dire, et vous aurez besoin d’être assis pour l’entendre. »
Étienne ne bougea pas. « J’ai une lettre. Elle parle d’un document Delacroix. Je suis venu le remettre contre la vie de mon frère. »
Lecomte sourit, un pli mince, presque imperceptible. « Il n’y a pas de document Delacroix. Il n’y en a jamais eu. C’était un leurre, fabriqué pour vous attirer ici. Le pilote mort dans la nacelle, la photo de Frédéric, la lettre de rançon — tout était écrit pour vous, scène après scène. Vous êtes un homme remarquablement prévisible, Vautrin. C’est ce qui fait votre valeur. »
Le sang d’Étienne se figea. Le pilote assassiné, le ballon abattu, le témoin qui l’avait identifié à tort, le conseil de guerre, la sentence, l’évasion — tout cela n’était qu’un théâtre ? Il serra les poings, et Lecomte leva une main apaisante.
« Ne vous méprenez pas. Votre frère est vivant. J’ai besoin de vous savoir fidèle à cette certitude. Il est détenu quelque part, bien gardé, et il le restera tant que vous coopérerez. Voilà la vérité : je ne suis pas le traître que vous cherchez. Je suis le traître que vous n’avez jamais imaginé. »
Étienne trouva sa voix, rauque. « Pourquoi ? »
« Pour la France », dit Lecomte, et il le dit avec une telle sincérité qu’Étienne en vacilla. « Pas la France de Gambetta et de ses proclamations enflammées. Pas la France des avocats et des journalistes qui n’ont jamais tenu un fusil. La France éternelle, celle des châteaux et des églises, celle qui a besoin d’être sauvée d’elle-même. Cette guerre est perdue, Vautrin. Paris est un tombeau qui se remplit chaque jour. Mais la République peut mourir ici, et la France renaître de ses cendres. Il faut que cette défaite soit complète, totale, pour que le peuple comprenne que la République était une tromperie. »
Étienne regarda l’homme qui se tenait devant lui, ce général respecté, ce père de la patrie dont les portraits ornaient les mairies. Un choc sourd, comme celui d’une cloche fêlée, résonna dans sa poitrine.
« Et Delacroix ? »
« Un pantin. Il croit me manœuvrer parce que je le laisse croire. Il a monté son petit complot contre vous parce que vous deveniez gênant. Le conseil de guerre, la marche vers Champigny, la lettre de votre frère — tout cela l’a servi. Mais Delacroix ne voit pas plus loin que sa propre ambition. Moi, je vois l’aube. »
Lecomte retourna à la carte, désigna un point au sud-ouest de Paris. « Dans quatre jours, le gouvernement de la Défense nationale tient une réunion secrète à Tours. Tous les chefs militaires y seront — Trochu, Ducrot, Vinoy. Les seuls hommes qui pourraient prolonger cette guerre inutile. Votre mission est simple : vous les tuerez tous. »
Le silence tomba comme une lame. Étienne secoua la tête, lentement d’abord, puis avec plus de vigueur.
« Vous êtes fou. »
« Je suis lucide. Et j’ai votre frère. »
« Vous ne pouvez pas demander cela. Je ne suis pas un assassin. »
« Vous êtes un homme qui a déjà tué. À Bazeilles, n’est-ce pas ? Dans les rues en feu, avec un fusil volé à un mort. Vous avez tué pour une cause qui vous semblait juste. Pourquoi pas pour celle-ci ? »
Étienne recula d’un pas. Comment Lecomte connaissait-il Bazeilles ? Ce souvenir qu’il ne confiait à personne, cette nuit de carnage où il avait tiré sur des ombres pour sauver des ombres ? Un frisson froid lui parcourut l’échine. Il comprit soudain que Lecomte avait lu son dossier, mais aussi son âme, et que cette âme était pour l’autre un livre ouvert.
« Et si je refuse ? »
Lecomte sortit de sa poche une montre à gousset, en ouvrit le boîtier, et la tendit à Étienne. À l’intérieur, une petite photographie : Frédéric, en uniforme de hussard, les yeux fatigués mais vivants, une barbiche mal taillée. Il tenait un journal daté de la semaine précédente.
« La preuve que je vous dis la vérité, dit Lecomte. Il est traité correctement. Il le restera tant que vous ferez ce qu’on vous demande. Refusez, et la prochaine fois que vous ouvrirez ce boîtier, vous y verrez une photo de lui mort. »
Étienne ferma les yeux. La nausée monta, amère, écrasante. Il entendait le souffle de Juliette sous le vent, sentait le ballon tanguer sous ses pieds, imaginait les visages de Trochu, de Ducrot — des hommes qu’il ne connaissait pas mais que la France entière appelait ses sauveurs.
« Comment ? » murmura-t-il enfin, sans ouvrir les yeux.
« Vous volerez sous pavillon de trêve, porteur d’un message de Delacroix. Personne ne vous arrêtera. Vous porterez dans la nacelle une charge de dynamite, planquée sous les sacs de courrier. Vous déclencherez l’explosion lorsqu’ils seront tous réunis autour de la table. »
« Et moi ? »
« Vous n’en sortirez pas vivant. C’est ce qui rend votre sacrifice honorable. Vous serez le martyr d’une cause plus grande que vous. Votre frère sera libéré, recevra une pension généreuse, et vivra tranquille sous un nom nouveau. Vous avez ma parole. »
La parole d’un traître. Étienne rouvrit les yeux et regarda Lecomte, cherchant une fissure, un défaut, une trace d’humanité dans ce masque impeccable. Il n’en trouva aucune.
« J’ai besoin de voir mon frère. Avant. » La voix d’Étienne était plate, vidée de toute émotion.
Lecomte hocha la tête, comme s’il avait prévu cette requête. « Il est déjà fait. Demain à l’aube, vous décollerez de la plaine de Saint-Denis. Votre itinéraire vous fera passer au-dessus de la ferme où il est détenu. Vous le verrez, vivant, et vous poursuivrez votre route. C’est le seul gage que vous aurez. »
Le général se retourna vers la carte, un geste de congé. Étienne resta immobile un long moment, les mains froides, la tête en feu. Dans le boîtier de la montre, le visage de Frédéric le regardait, et ce regard était une corde autour de son cou. Il sortit du salon sans un mot, retraversa le jardin, et remonta l’allée sous le regard des tilleuls dénudés.
Juliette l’attendait, serrant son manteau contre elle. Elle vit son visage et ne demanda rien.
Il grimpa dans la nacelle. Les mains tremblaient, mais il les serra sur les cordes jusqu’à ce que la douleur remplace la colère. Quand le ballon quitta le sol, il se pencha vers elle, la voix basse et brisée.
« Ce n’est pas un Prussien. C’est un général français. Lecomte. Il veut que je fasse sauter toute la haute commande à Tours. »
Juliette écarquilla les yeux. « Vous avez accepté ? »
Étienne regarda Paris qui s’éloignait, ses toits enneigés, ses cheminées fumantes, l’arc immense du ciel où se jouerait son destin.
« J’ai accepté d’avancer. C’est tout ce qu’il faut pour l’instant. Mais s’il croit que je vais tuer mes propres chefs pour sauver mon frère, c’est que Lecomte ne connaît pas les Vautrin. Pas encore. »
Le ballon monta, attrapé par le vent du nord, et la maison de Neuilly ne fut bientôt qu’une tache noire dans la brume. Derrière eux, Paris brûlait lentement, comme une bougie qu’on laisse fondre.
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