L'Aérostier de Paris
Lire le chapitre 17: The Silent Saboteur
Le vent du nord courait sur la plaine de Champigny, chargé du goût de la poudre et de la terre mouillée. Étienne se tenait près de la nacelle, les doigts engourdis par le froid, pendant que Lecomte inspectait les sangles avec une méticulosité de comptable.
— Vous avez compris le plan, Vautrin ? Le général leva les yeux, sa moustache grise taillée au cordeau. — Tours, demain à l'aube. Le Conseil de guerre au grand complet. Votre avion portera la mort, et le monde croira à un accident.
Étienne acquiesça. La veille, il avait placé les deux caisses de poudre noire dans la soute arrière, sous un prétexte d'équilibrage. Mais cette nuit, il avait passé trois heures dans l'atelier de Juliette, à découper des cartes dans du papier fin. Il y avait écrit, d'une encre pâle qui ne traverserait pas le tissu, le nom de Lecomte et son adresse à Neuilly. En dessous, en lettres plus grandes : « Le traître est parmi vous. Le général qui mange à votre table. Surveillez vos ordres. »
— Nous décollons à cinq heures, dit Lecomte. Vous serez aux commandes. Je veux voir Paris disparaître sous nous, et je veux être à Tours avant la fin de la messe.
Lecomte monta dans la nacelle. Il s'installa à l'avant, le dos tourné à la ville, comme s'il voulait déjà n'appartenir qu'à ce qu'il allait conquérir. Étienne vérifia le brûleur, la valve, le lest. Ses mains tremblaient légèrement, mais Lecomte le mit sur le compte du froid.
— Détachez.
La corde tomba. Le ballon s'éleva dans un craquement de toile tendue, et la terre de la place se retira sous eux. Lecomte regarda défiler les toits, ses gants blancs crispés sur le rebord. Étienne attendit que les cheminées de la caserne soient assez loin pour qu'un cri devienne inaudible, puis il passa la main sous le filet et tira la cordelette de la trappe auxiliaire.
Un paquet de papier — quarante-deux feuilles, pesées à la livre — tomba en tourbillonnant dans le vide. Elles se dispersèrent en une pluie blanche sur les bivouacs du sud, là où cantonnaient les régiments du Loiret.
Lecomte se retourna, les sourcils froncés.
— Qu'est-ce que c'était ?
— Du lest d'humidité, répondit Étienne. La condensation gèle sur le filet. Je l'ai larguée pour gagner un mètre.
Le général plissa les yeux, mais le ballon montait déjà vers la couche de nuages bas, et il se retourna vers l'avant.
Ils volèrent une heure. Vers six heures trente, le ballon descendit dans un couloir d'air plus chaud, et Étienne aperçut la colonne de fumée des bivouacs de la Loire au loin. Il prépara un second paquet — cette fois plus gros : la liste des noms, le plan de Lecomte, la maison de Neuilly. Il le glissa sous sa veste, attendant un passage au-dessus des troupes.
Mais Lecomte se retourna au même moment, et il vit la bosse de papier sous le blouson.
— Qu'est-ce que vous cachez, Vautrin ?
Étienne se figea.
— Rien.
Lecomte s'approcha, un sourire mince aux lèvres.
— Mon cher, vous êtes un mensonge ambulant. Vous me l'avez démontré hier pendant deux heures. Fouillez-vous, ou je vous fouille moi-même.
Étienne hésita. Puis il sortit le second paquet, lentement.
Lecomte le prit, tourna une feuille entre ses doigts, lut les premières lignes. Le sourire s'effaça. Son visage devint vieux, dur, comme un masque de bronze.
— Vous l'avez fait tomber tout à l'heure, n'est-ce pas ? Au-dessus des lignes françaises ? Il rit, d'un rire sans joie. Ce n'est pas grave. Ils ne sauront pas lire, ou ils n'auront pas le temps. Mais vous, Vautrin, vous venez de signer votre arrêt.
Il se tourna vers le brûleur, régla la flamme, et le ballon piqua du nez vers le sud.
— On rentre.
Ils atterrirent dans un champ pierreux près de Choisy-le-Roi, à l'est des fortifications. Une escouade de gendarmes les attendait, prévenue par signaux optiques depuis l'observatoire du Trocadéro. Lecomte descendit sans un mot et monta directement dans une voiture bâchée qui l'attendait sur le chemin.
Étienne vit les gendarmes se tourner vers lui, leurs fusils au port d'arme. Mais Lecomte, depuis la portière, fit un geste : non, pas ici. Il voulait le faire lui-même, en privé, sans témoins.
Ils conduisirent Étienne à la maison de Neuilly. Il reconnut le perron, les volets clos, les traces de roues dans l'allée. La maison royale.
On le poussa dans un salon au rez-de-chaussée, les mains liées dans le dos. Le parquet sentait la cire et le tabac anglais. Il attendit. Il pensa à Juliette, aux feuilles qui tombaient sur les cantonnements du Sud, à ces soldats qui peut-être, dans une heure ou une journée, trouveraient le papier et liraient le nom du traître.
Puis une porte claqua au premier étage. Des pas sur les marches. La porte s'ouvrit, et Lecomte entra, tenant Juliette par le bras.
Elle avait les mains liées, un bandeau sur la bouche. Ses yeux brûlaient de rage et de peur. Ils la poussèrent sur une chaise, avec brutalité.
— Elle travaillait aux ateliers du parc Monceau, dit Lecomte, comme s'il énonçait un fait divers. Elle a volé un rouleau de papier à en-tête du ministère. Nos filles de maison l'ont vue sortir à quatre heures du matin. C'est facile, les femmes : elles croient que l'on ne regarde que leurs jupes.
Il se tourna vers Étienne, les mains derrière le dos.
— Vous allez me conduire à Tours. Vous, avec votre ballon. Et vous me le conduirez moi-même. Pas le Conseil — moi. J'aurai l'honneur de leur dire, en face, de leur montrer mon plan, et de les faire exécuter sur-le-champ pour connivence avec les Prussiens. Ensuite, le monde apprendra que le pauvre général Vautrin, homme de paille et traître à son propre drapeau, a guidé l'ennemi jusqu'au cœur de la République.
Étienne regarda Juliette. Elle secoua la tête, sans un son.
— Si je refuse ? demanda Étienne.
Lecomte sortit un pistolet de sa poche et le posa sur la table, entre eux, avec un soin d'horloger.
— Alors je vous entraîne tous les deux. Elle d'abord, parce que c'est plus persuasif Ensuite vous, pour la forme. Et ensuite, je prendrai le ballon moi-même. Vous m'avez appris à le piloter hier, pendant que vous croyiez m'endormir avec vos plans de bombardement. Vous avez été très pédagogique.
Étienne regarda la flamme du brûleur entre les rideaux de la fenêtre. Il vit sa propre image dans le miroir de la cheminée, maigre, barbu, les mains liées. Il pensa à Frédéric, captif dans la ferme près de Saint-Denis, avec ce médaillon au cou.
— J'accepte, dit-il.
Lecomte hocha la tête, sans triomphe.
— Vous êtes plus raisonnable que je ne le pensais.
Il fit un signe aux gardes. On détacha Étienne et on l'emmena vers la porte.
Dans le couloir, Juliette le dépassa, encadrée par deux hommes. Elle murmura, à voix presque basse :
— Il est à vous. Ce soir, vous volerez avec lui. Ne le laissez pas descendre vivant à Tours.
Étienne ne répondit pas. Mais il pensa au brûleur, aux valves, au lest, à la couche d'air froid au-dessus de la Loire. Il pensa à tout ce que l'on pouvait faire dans un ciel sans témoin.
Il attendit que les gardes fussent hors de vue, puis il tourna la tête vers Lecomte, qui chargeait son pistolet au bout du couloir. La fenêtre de derrière était ouverte. L'air sentait la Seine, le soufre, et quelque chose d'autre, plus lointain — peut-être la paille des meules de la ferme de Saint-Denis. Peut-être la trace d'un médaillon qui n'était pas le sien, mais qui pourrait bien le devenir.
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