L'Aérostier de Paris
Lire le chapitre 18: Locket's Light
Le vent arrachait des lambeaux de brume aux crêtes, et la nacelle tanguait dans l’air froid de l’aube. Étienne tenait la corde de soupape d’une main, l’autre crispée sur le rebord de l’osier. Lecomte était assis en face de lui, le dos contre le sac de lest, les yeux mi-clos comme un homme qui voyage en première classe vers son propre crime.
Juliette était restée à terre, les mains liées dans le dos, le regard planté dans le sien jusqu’au dernier moment. *Tue-le*, avait-elle dit. *Tue-le ou il nous tuera tous.*
Étienne n’avait pas répondu. Il avait libéré les amarres, et le silence du ciel avait avalé Paris.
Lecomte sortit un morceau de pain dur et un quignon de fromage de sa poche, les posa sur ses genoux avec une précision presque rituelle. Il mâcha lentement, les yeux fixés sur l’horizon où Tours devait apparaître. Étienne étudiait son cou, la pomme d’Adam qui montait et descendait, la veine qui battait sous la peau. Un geste, une poussée, une bascule — et le traître tomberait dans le vide.
Mais Frédéric. Toujours Frédéric.
— Vous avez l’air tendu, Vautrin, dit Lecomte sans le regarder. Ce n’est pas le moment. Un pilote nerveux fait un mauvais passager.
— Je ne suis pas nerveux, répondit Étienne. Je réfléchis.
— À quoi ?
— À la différence entre un meurtre et une exécution.
Lecomte rit doucement, une risée sèche qui se coinça dans sa gorge. Il toussa une fois, puis deux. Sa main monta à son cou. Le morceau de pain — mal avalé, trop gros, trop vite — lui obstruait la trachée. Il écarquilla les yeux, frappa sa poitrine, voulut parler mais n’émit qu’un sifflement rauque.
Étienne ne bougea pas. Il regarda l’homme qui avait ordonné la mort de dizaines de soldats français, qui tenait son frère en cage, qui menaçait Juliette, suffoquer lentement, la face tournant au rouge puis au violet.
*Laisse-le mourir*, pensa-t-il. *C’est si simple.*
Mais Lecomte, dans son agonie, saisit le col de sa chemise et tira brutalement dessus. Le tissu se déchira, révélant une chaîne en argent, fine, usée, au bout de laquelle pendait un médaillon ovale.
Étienne cessa de respirer.
Il connaissait ce médaillon. Le même fermoir, la même gravure en forme de feuille de chêne sur le côté. Il l’avait vu toute son enfance autour du cou de sa mère. Elle l’avait donné à Frédéric avant la guerre, juste avant qu’ils ne partent tous les deux pour Sedan. Frédéric ne s’en séparait jamais.
Sauf que ce n’était pas Frédéric qui portait celui-ci. C’était Lecomte.
Étienne lâcha la corde de soupape et se jeta en avant. La nacelle tangua violemment. Il attrapa le médaillon d’une main, tira d’un coup sec. La chaîne céda. Lecomte, toujours en train d’étouffer, battit des bras, mais Étienne était déjà reculé, le médaillon serré dans sa paume.
Il l’ouvrit d’un geste brusque, le pouce glissant sur le fermoir rouillé.
À l’intérieur, une photographie. Une femme, jeune, les cheveux sombres tirés en chignon, un sourire étroit, des yeux qui semblaient vous dévisager même dans le sépia pâle. Le même regard que celui qu’il voyait chaque matin dans son propre miroir, quand il se rasait à l’aube avant un vol.
La même femme que dans son propre médaillon, celui qu’il portait contre sa poitrine depuis la mort de sa mère, dix ans plus tôt.
Sa mère.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda Étienne, la voix brisée.
Lecomte cracha le morceau de pain contre le plancher de la nacelle. Il respira par à-coups, les yeux larmoyants, la main encore crispée sur sa gorge. Il regarda le médaillon dans les mains d’Étienne, puis releva les yeux.
Quelque chose changea dans son visage. La morgue tomba. La ruse tomba. Il ne restait qu’un homme vieillissant, épuisé, qui venait de se faire démasquer.
— Tu ne sais pas, dit-il.
— Je ne sais pas quoi ?
— Pourquoi je t’ai choisi. Pourquoi toi, parmi tous les pilotes de Paris. Pourquoi ton frère, pourquoi ton dossier, pourquoi ta famille.
Étienne regarda la photo. Sa mère. La même femme. Il y avait une autre inscription sous la photographie, minuscule, écrite à la main : *Pour Edmond, toujours.*
Edmond.
Le prénom de Lecomte.
— Ta mère, dit lentement Lecomte, la voix encore rauque. Elle s’appelait Marguerite Vautrin quand elle t’a eu. Mais avant de rencontrer ton père — avant de rencontrer l’homme qui t’a nommé — elle était Marguerite Brandt.
Étienne sentit le froid lui traverser la poitrine. Le médaillon trembla dans sa main.
— Brandt, murmura-t-il.
— Le capitaine prussien qui t’a interrogé. Heinrich Brandt. Il est de ma famille. De *notre* famille.
— Vous mentez.
— Ta mère était une espionne prussienne. Elle a été envoyée à Paris en 1845 pour infiltrer les cercles militaires français. Elle a rencontré ton père, un jeune officier d’artillerie. Elle devait le manipuler. Elle l’a aimé à la place. Et elle t’a eu, toi.
Étienne secoua la tête, mais ses doigts se crispèrent sur l’osier.
— Mon père est mort à Bazeilles.
— Ton père, dit Lecomte, est mort à Bazeilles. Oui. Mais avant cela, à Paris, il y a eu un autre homme. Un homme qui a aimé Marguerite. Un homme qu’elle a quitté pour ton père. Un homme qui a fait carrière, qui a gravi les échelons, qui a bâti une fortune et un nom — un nom français, un nom royaliste, un nom qu’il a choisi lui-même parce que le sien l’aurait trahi.
Lecomte se leva lentement, la nacelle tanguant sous son poids. Il était plus grand qu’Étienne ne l’avait cru. Il tendit la main, non pas pour reprendre le médaillon, mais pour toucher le visage d’Étienne.
Étienne recula.
— Lecomte, grogna-t-il. Votre nom n’est pas Lecomte ?
— Mon nom est Vautrin, dit doucement le général. Comme le tien. Parce que je suis ton père.
Le vent siffla entre les cordages. La terre défilait en dessous, verte et grise, indifférente aux secrets qu’on lui criait dans le ciel.
Étienne regarda l’homme qui se tenait devant lui — le traître, le comploteur, le maître chanteur — et chercha dans ses traits quelque chose de familier. La ligne de la mâchoire. Le pli de la bouche. Il ne vit rien. Il ne vit que sa mère, souriant dans le médaillon, morte depuis dix ans, et pourtant vivante entre eux deux comme une troisième présence dans la nacelle.
— Vous avez envoyé Frédéric à la mort, dit-il, la voix blanche.
— J’ai envoyé Frédéric en cage pour le protéger, répondit Lecomte. Et je t’ai envoyé en mission pour te sauver. Tu ne comprends pas encore. Mais tu comprendras.
Étienne serra le médaillon si fort que le métal lui entailla la paume. Il sentit le sang couler le long de son poignet, tiède dans le vent froid, et il rit — un rire vide, cassé, qui n’avait rien d’humain.
— Me sauver, répéta-t-il. Vous voulez massacrer l’état-major français. Vous voulez faire tomber la République, livrer Paris, et vous appelez ça me sauver ?
— Je t’appelle fils, dit Lecomte. Et je t’appelle mon héritier. Tout ce que j’ai fait, je l’ai fait pour que tu ne portes jamais ce fardeau. Mais tu l’as trouvé toi-même, et maintenant tu dois savoir qui tu es.
Le médaillon brillait dans la lumière pâle. Sous la photo, une autre inscription, cachée, que la sueur et le temps n’avaient pas effacée : *Pour mon fils, quand il sera prêt.*
Étienne leva les yeux. Le visage de Lecomte, pour la première fois, ne portait plus aucun masque.
Il vit son père.
Il leva le poing, et le médaillon pendit au bout de ses doigts comme une accusation.
— Vous n’êtes rien pour moi, dit-il. Vous êtes un traître. Vous êtes un assassin. Vous êtes le prussien qui a volé mon frère et qui a volé ma mère avant que je naisse.
Lecomte fit un pas vers lui.
— Étienne.
— Ne m’appelez pas.
L’air autour d’eux sembla se figer. La France s’étendait sous la nacelle, blessée, assiégée, et deux hommes portant le même sang flottaient au-dessus d’elle, séparés par un médaillon ouvert et une vérité qu’aucun d’eux ne pourrait plus jamais refermer.
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