L'Aérostier de Paris
Lire le chapitre 19: The Father's Fall
Le mot *père* résonna dans la cabine comme un coup de canon à blanc. Étienne lâcha la corde d'évent, machinalement, les doigts ouverts. Le ballon, privé de son pilote, tangua. Le brûleur cracha une langue de feu mal dirigée, et la nacelle pivota sur elle-même dans un grincement de cordages tendus.
— Vous mentez, articula Étienne. Sa voix était blanche, détimbrée, comme s'il parlait depuis le fond d'un puits. Vous mentez depuis le début. Pourquoi pas ça, aussi ?
Lecomte, adossé au bord de la nacelle, essuya la sueur de son front. Son visage, si maître de lui l'instant d'avant, s'était creusé. Il semblait vieilli de vingt ans.
— Regarde le médaillon, dit-il doucement. Regarde l'inscription au dos. Tu ne l'as jamais retournée, n'est-ce pas ?
Étienne baissa les yeux vers l'objet qu'il tenait encore à la main. Il le retourna. La gravure, fine et régulière, brillait sous le ciel gris : *Pour mon fils, quand il sera prêt*.
— Ma mère écrivait mal le français, dit-il. Elle signait ses lettres d'un *É* mal formé. C'est une écriture d'homme.
— C'était la mienne. Lecomte ferma les yeux une seconde. Je l'ai glissé dans son berceau le jour de sa naissance. Le jour où je l'ai quittée.
Le vent siffla. La nacelle gémit. Étienne regarda par-dessus le bord : le sol montait plus vite qu'il ne l'avait cru. La dérive les poussait vers un amas de tranchées à demi effondrées, entre les lignes françaises et prussiennes. Personne. Un no man's land boueux, piqueté de fils barbelés rouillés et de carcasses de chevaux.
— Il faut corriger la trajectoire, dit Étienne, presque pour lui-même. On tombe.
— Laisse tomber. Lecomte ouvrit les yeux. Nous sommes arrivés. C'est ici que je devais te dire.
— Me dire quoi ? Que tu as vendu ma mère aux Prussiens ? Que tu as envoyé Frédéric dans un camp pour le *protéger* ? Étienne cracha le mot. Tu appelles ça protéger, un homme qui serre les mâchoires dans ses cauchemars parce qu'il a vu son frère partir enchaîné ?
Lecomte se redressa. Il tenait encore son revolver, mais le canon pointait vers le ciel, comme s'il avait oublié qu'il l'avait à la main.
— Ta mère était déjà une espionne prussienne quand je l'ai rencontrée. Je l'aimais, Étienne. Je l'aimais d'un amour qui m'a rendu aveugle. Quand j'ai découvert ce qu'elle faisait, il était trop tard : tu étais né. Et j'étais déjà officier, déjà engagé dans des choses qui me dépassaient.
— Alors tu l'as livrée.
— Je l'ai protégée aussi longtemps que j'ai pu. Lecomte rit, un rire sec, sans joie. Mais les Prussiens n'oublient jamais un agent. Ils ont retrouvé sa trace à Paris, en 1868. Ils m'ont donné le choix : la faire exécuter comme traîtresse, ou la faire passer pour morte et l'utiliser comme monnaie d'échange.
— Elle est vivante ?
Lecomte ne répondit pas. Il regarda le ciel, où les nuages s'accumulaient à l'ouest.
— Ils ont exigé quelque chose en échange. Une liste d'officiers français, des noms, des postes. Je l'ai donnée. Et ils m'ont gardé sur leur ligne, une ficelle qu'ils pouvaient tirer à volonté. Quand la guerre a éclaté, j'étais leur homme à Paris, leur homme dans l'armée. Un général français qui transmettait les plans de ses propres troupes.
— Et Frédéric ? Étienne serra les poings. Pourquoi lui ?
— Frédéric a découvert la vérité. Lecomte passa une main sur son visage. Il était jeune, idéaliste. Il est venu me confronter, à Sedan, juste avant la débâcle. Les Prussiens l'ont capturé le même soir. Ils m'ont dit : *il sait tout. Il doit disparaître, ou ta tête tombe avec la sienne*.
— Alors tu l'as envoyé dans un camp.
— J'ai négocié. Le camp de Mayence est un camp disciplinaire, mais les gardiens ont des ordres stricts : il ne sera pas exécuté, ni torturé. Il est nourri, confiné, et silencieux. C'est tout ce que j'ai pu obtenir.
Étienne ferma les yeux. Le vent soufflait plus fort, et la nacelle tanguait. Le sol était proche, maintenant, une étendue de terre bouleversée, de cratères d'obus et de tranchées éventrées. Il entendit un bruit qu'il connaissait trop bien : le sifflement d'un obus lointain.
— Et moi ? demanda-t-il. Qu'est-ce que je suis dans ton plan, père ? Un pion de plus ? Une pièce à sacrifier sur l'échiquier de tes maîtres prussiens ?
— Toi, tu es mon fils. Lecomte le regarda enfin, droit dans les yeux. Le seul que j'aie reconnu. Quand j'ai vu ton nom sur la liste des pilotes de ballon, j'ai compris que je pouvais tout arrêter. Te rencontrer. Te dire la vérité. Et peut-être, avec ton aide, sauver ton frère.
— En faisant exploser l'état-major de Tours ? En massacrant des centaines d'officiers français ?
— En détruisant une seule chose : la guerre elle-même. Lecomte secoua la tête. Les généraux à Tours sont des fous qui veulent prolonger un combat perdu. Des milliers de jeunes hommes mourront encore cet hiver pour leur orgueil. Si l'état-major tombe, la paix devient inévitable. La République peut négocier. La France peut survivre.
— Et tu serais le héros du roi, peut-être ? Le maréchal Lecomte qui a sauvé la monarchie ?
Lecomte sourit, tristement.
— Je n'ai jamais été royaliste, Étienne. J'ai été un homme pris au piège. Une fois. Plus jamais.
Un autre obus siffla, plus proche. La nacelle heurta le sol avec un choc sourd, rebondit, traîna sur une vingtaine de mètres avant de s'immobiliser dans un amas de terre molle. Étienne se releva, étourdi. Lecomte était tombé à genoux, le revolver toujours à la main.
— Il faut partir d'ici, dit Étienne. Les lignes sont à moins d'un kilomètre. Ils vont nous voir.
— Ils nous ont déjà vus. Lecomte tendit le bras vers le nord-est. Trois cavaliers, casques à pointe, s'avançaient au trot entre les cratères. Ce sont les hommes de Brandt. Ils étaient censés m'attendre ici.
— Le pacte est rompu ?
— Le pacte est rompu quand je le décide. Lecomte se releva péniblement, appuyé sur le rebord de la nacelle. Mais Brandt n'attendra pas que je le décide. Il sait que j'ai changé de camp. Il a envoyé ses hommes pour me faire taire.
Étienne regarda les cavaliers approcher. Puis il regarda l'homme qui se tenait devant lui, ce père surgi du néant, ce traître, ce sauveur, ce menteur. Il serra le médaillon dans sa main.
— Je ne sais pas qui tu es vraiment, dit-il. Je ne sais pas si je dois te croire.
— Tu dois me croire pour une seule chose. Lecomte fouilla dans sa poche et en tira une carte, froissée, tachée de sang séché. Le camp de Mayence. La planque de Frédéric. Le nom du gardien qui peut être acheté.
Étienne prit la carte sans un mot.
— Et puis ?
— Et puis tu me laisses ici. Lecomte releva le col de sa capote. Les cavaliers de Brandt me prendront pour toi si je porte ta veste. Ils te croiront mort et ils arrêteront de te chercher.
— Vous serez tué.
— Ce n'est pas certain. Lecomte eut un sourire étrange. J'ai survécu à pire. Mais si je meurs, c'est une dette payée.
Il commença à déboutonner sa capote. Étienne, figé, le regardait faire. Le vent froid lui cinglait le visage.
— Pourquoi ? demanda-t-il enfin. Pourquoi me dire tout ça maintenant, après tant d'années ?
Lecomte s'immobilisa. Il leva les yeux vers son fils, et pour la première fois, Étienne vit autre chose dans son regard qu'une stratégie ou un calcul. Une fatigue immense. Une douleur ancienne.
— Parce que j'ai eu peur de mourir sans que tu saches. Parce que j'ai eu peur de te laisser haïr un fantôme. Et parce que, ajouta-t-il plus doucement, quand j'ai vu ton visage ce matin, j'ai compris que je ne pourrais plus jamais tirer sur cette ficelle.
Un coup de feu claqua. Lecomte tressaillit et porta la main à sa poitrine. Le sang fleurit sur la laine sombre de sa capote, une tache large qui s'étendit lentement. Il s'affaissa, à genoux d'abord, puis sur le côté, les yeux encore ouverts.
Étienne se jeta derrière la nacelle, cherchant la protection du panier tressé. Les cavaliers étaient à deux cents mètres, l'un d'eux le fusil encore fumant. Un second coup de feu siffla, ricocha sur le treillis métallique.
— Il est mort, cria une voix en allemand. L'autre est vivant.
Étienne regarda son père. Lecomte respirait encore, par saccades, un filet de sang aux lèvres. Il leva la main, faiblement, vers le médaillon.
— Ta mère… murmura-t-il. Elle est en Normandie. Sous un faux nom. Le Havre. Demande la maison bleue, rue des Docks.
Un toussotement. Une secousse. Puis le silence.
— Elle t'attend, Étienne. Elle a toujours su que tu viendrais.
Sa main retomba. Ses yeux restèrent ouverts, tournés vers le ciel où le ballon, libéré de son poids, commençait déjà à s'élever sans eux.
Étienne resta accroupi, immobile. Les cavaliers approchaient. Il entendait le souffle des chevaux, le grincement des selles. Il regarda le cadavre de son père, la capote écartelée, la tache de sang qui s'élargissait dans la terre boueuse.
Il prit la veste de Lecomte, la roula, et la jeta dans les débris du ballon. Puis il s'accroupit près du corps, fouilla les poches, trouva un portefeuille de cuir, des papiers d'identité, une lettre repliée portant le sceau de l'armée prussienne. Il la glissa dans sa poche.
Un cavalier sauta à terre à dix mètres de lui. Le canon d'un fusil le visait.
— *Hände hoch*.
Étienne leva les mains. Il attendit.
— Il est mort, dit-il en allemand, en désignant le corps de son père du menton. Le général est mort. Le pacte est fini.
Le cavalier hésita. Il regarda le cadavre, puis le pilote, puis le ciel vide où le ballon n'était plus qu'une tache claire à l'horizon.
— Qui es-tu ?
Étienne regarda le médaillon dans sa main ouverte. La photo de sa mère souriait, figée dans l'émail. L'inscription brillait : *Pour mon fils, quand il sera prêt*.
— Personne, dit-il. Je ne suis plus personne.
Autour de lui, le no man's land était silencieux. Le vent s'était calmé. La brume montait des tranchées inondées, et quelque part, très loin, une cloche d'église sonnait l'angélus sur un village que la guerre n'avait pas encore atteint.
Il se leva lentement, les mains toujours en l'air. Le cavalier le chercha des yeux, puis baissa son fusil d'un cran.
— Viens, dit-il en français, avec un accent épais. Le commandant Brandt voudra te parler.
Étienne le suivit, sans se retourner. Il marchait à travers la boue, les fils barbelés, les cadavres de chevaux, avec dans la poche la carte du camp de Mayence, et dans la main le médaillon encore tiède de la main de son père.
Il ne savait pas encore comment il sauverait son frère, ni comment il laverait son nom. Mais il savait une chose, maintenant, avec une certitude froide et calme : Brandt voulait lui parler, Brandt croyait encore tenir le pion. Et dans cette erreur résidait peut-être sa seule chance.
La brume avala les silhouettes. Le no man's land retrouva son silence, troué seulement par le croassement lointain des corbeaux.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.