L'Aérostier de Paris
Lire le chapitre 20: The Truth's Ashes
Les roseaux se courbèrent sous la rafale du nord, et Étienne sentit le gravier de la Meuse crisser sous ses semelles quand les cavaliers prussiens le poussèrent en avant. Brandt n'était pas là. Rien qu'un sous-officier au visage fermé qui l'avait déchargé du fourgon comme un sac de grain, l'avait traîné jusqu'à une tente de commandement provisoire, puis l'avait laissé seul avec un seau d'eau et un quignon de pain rassis.
Étienne compta les heures aux ombres qui traversaient la toile. La carte de Lecomte pesait dans sa poche intérieure, fine comme une peau de serpent. Mayence. Le camp où son frère attendait, là-bas, derrière les lignes. Les mots de son père — si c'était bien son père — résonnaient encore, mêlés au crépitement des fusils qui l'avaient abattu. *Un homme mort n'a pas de mensonges à défendre*, songea Étienne. Mais il avait aussi appris que les vivants mentaient mieux.
Une sentinelle écarta le rabat de la tente.
— Le Hauptmann veut te voir. Maintenant.
On le conduisit à travers un camp qui sentait le café brûlé et la poudre sèche. Brandt se tenait devant une table pliante, une carte déployée sous ses coudes, les épaules plus voûtées que dans son souvenir de mai. Il leva des yeux fatigués, presque humains.
— Vautrin. Le père est mort, à ce que je comprends.
— La balle était prussienne.
Brandt n'eut pas un tressaillement. Il fit glisser une enveloppe sur la table.
— Des ordres de Berlin. On te veut à Mayence. Pour identification formelle. Après quoi, liberté conditionnelle et passage vers la Suisse.
Étienne regarda l'enveloppe sans la toucher. Le piège était trop propre, trop précis.
— Et la Française ? Juliette ?
— Elle a été remise à vos autorités à Paris. On m'a dit qu'elle était prisonnière de la délégation. Une histoire de trahison.
La nouvelle le frappa comme une pale de moulin. Juliette, enfermée par les siens. Lecomte avait joué les deux tableaux jusqu'au bout — la preuve de la conspiration était dans sa poche, mais sans elle pour témoigner, Étienne n'était qu'un aéronaute fou qui semait des bombes.
— Je pars quand ?
— À l'aube. Sous escorte légère. Tu es trop fatigué pour voler, et trop convoité pour marcher seul.
Brandt marqua une pause, puis sortit un deuxième objet de sa tunique : le médaillon. Le sien. Il le fit tourner entre ses doigts avec la délicatesse d'un horloger.
— Ton père — Lecomte, si c'était lui — m'a donné ça avant de partir pour Neuilly. Il m'a dit de te le rendre. Il y a une seconde gravure derrière.
Étienne ne bougea pas. Brandt haussa les épaules et posa le médaillon sur la table, puis sortit de la tente sans un mot de plus.
Quand le silence revint, Étienne prit l'objet. La chaîne était encore tiède. Il retourna le médaillon et lut, gravé dans le métal d'une main qui n'était ni celle de sa mère ni son écriture à lui :
*La vérité n'est jamais là où on la cherche. Cherche-la dans le ciel.*
Il resta longtemps immobile, le médaillon serré dans son poing. Puis il regarda l'enveloppe de Berlin. L'escorte de l'aube. Le camp de Mayence où l'attendait son frère, ou ce qui en restait.
*Non*, décida-t-il. Il n'irait pas en prisonnier pour qu'on le libère. Il n'irait pas non plus en fugitif.
Il irait en pilote.
Le sous-officier qui le ramena à sa tente lui offrit une pipe. Il la refusa. Il avait besoin de la nuit pour penser.
Au matin, quand l'escorte vint le chercher, la tente était vide. Le sous-officier trouva, à la place du prisonnier, un mot écrit sur une page déchirée de la carte de Brandt : *Je rembourserai le dû. Dites à votre Hauptmann que j'accepte Mayence — à ma manière.*
Étienne avait rampé sous trois rangées de barbelés, volé un manteau de cuir dans un fourgon d'intendance, et marché deux heures vers le sud-ouest avant de rejoindre la zone franche. Il connaissait ce terrain. Chaque bosse, chaque ruine de ferme lui rappelait un vol de ravitaillement ou une chute manquée.
Paris se profila à l'horizon comme une plaie mal fermée. Il entra par la porte de Vanves aux premières lueurs, mêlé à un convoi de paysans qui apportaient des légumes racornis au marché. Personne ne le reconnut. Son visage était celui d'un homme qui n'avait plus rien à prouver aux miroirs.
La préfecture de police avait pris des allures de forteresse. Des barricades de sacs de sable défendaient l'entrée, et des fusiliers montaient la garde sous un drapeau qui semblait avoir perdu ses couleurs à force de laver la honte. Étienne resta dans l'ombre d'un porche, à observer les allées et venues. Il lui fallait trouver un moyen d'entrer, ou un moyen de faire sortir Juliette.
C'est une voix de femme, soudain, qui le tira de sa réflexion.
— Vous n'allez pas entrer comme ça, n'est-ce pas ?
Il pivota, la main vers son couteau. Une femme se tenait à trois pas, vêtue d'une pelisse râpée, les cheveux gris remontés en chignon sévère. Une cicatrice lui barrait le menton, ancienne, mal suturée.
— Je ne vous connais pas, dit-il.
— Mais moi je vous connais. Étienne Vautrin, le facteur du ciel. Celui qui a livré des pigeons et des mensonges aux quatre coins de la France assiégée.
Son ton n'était pas hostile, mais pas chaleureux non plus. Elle gardait les mains visibles, écartées.
— Je suis Léonie Fabre. Je fais des toiles de ballon dans l'atelier de la rue des Archives. C'est moi qui ai décousu le filet du *Ville de Paris* quand il a été percé par la mitraille d'août.
Étienne sentit son pouls ralentir d'un cran. La femme ne mentait pas — le filet du *Ville* portait des coutures trop fines pour être celles d'un ouvrier pressé.
— Que me voulez-vous ?
— Vous cherchez la fille Lecomte — enfin, la fille de la conspiration, comme on dit ici. Elle est au troisième étage, cellule nord. Pas de fenêtre donnant sur la rue. Trois gardes, un officier de permanence. L'officier passe ses nuits dans le bureau à côté et ronfle comme une forge.
Étienne plissa les yeux.
— Pourquoi m'aider ?
Léonie sortit un papier plié de sa manche. Il était couvert d'une écriture fine, presque calligraphiée, et marqué d'un cachet qu'il connaissait trop bien — celui du ministère de la Guerre, non pas la version officielle, mais celle frappée pour les usages internes, celle qui n'apparaissait que sur les documents qu'on ne devait pas montrer.
— Parce qu'ils ont arrêté mon fils lundi. Parce qu'il pilotait mon ballon de reconnaissance, et qu'ils l'accusent — comment disent-ils ? — de complicité par association. Parce qu'ils ont besoin d'un coupable pour enterrer le scandale d'une trahison qu'ils n'ont pas su prévenir.
Elle déplia le papier. C'était un ordre de transfert, daté du lendemain. Destinataire : le camp de Mayence.
Le même camp que Frédéric.
Étienne releva la tête. La vieille femme soutint son regard sans ciller.
— Je vous sors Juliette, dis-je dans la nuit de ma tête. Et vous, en échange ?
Elle sourit, d'un sourire mince qui plissait la cicatrice.
— Vous m'emmeniez. Ce n'est pas pour vous aider que je suis ici, Vautrin. C'est pour aller chercher mon fils.
Le vent tourna. Une goutte de pluie s'écrasa sur le trottoir, puis une autre.
Dans le ciel, au-dessus de la préfecture, un nuage s'étirait comme une voile blanche tendue entre deux mondes.
Étienne n'avait plus de poudre, plus de complice, plus de père. Mais il avait un atelier de toile, une prisonnière à sortir, et une carte vers Mayence.
Il tendit la main.
— Marché conclu, madame Fabre.
La pluie commença à tomber pour de bon.
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