L'Aérostier de Paris
Lire le chapitre 3: A Cipher in the Soot
Le fleuve n’était plus qu’un ruban de mercure sous la brume, et le ballon, encore dégonflé, gisait comme une baleine morte sur le pavé. Étienne s’activait dans le froid de l’aube, les doigts gourds sur les cordages, l’esprit ailleurs — sur la lettre, sur Delafond, sur la silhouette qui l’avait épiait sur le toit de la gare. Il se retourna vers le diplomate, qui se tenait à l’écart, mains dans les poches, le col de son manteau relevé. Un diplomate, vraiment. Même sous les plis de l’étoffe, on sentait la carrure du soldat, le port rigide de celui qui a passé des années à obéir.
« Vous devriez aider, monsieur. J’ai promis que nous décollions avant l’aube. »
Delafond haussa les épaules, mais il fit trois pas vers la nacelle, les yeux rivés sur les anneaux de suspension. Il savait quoi faire. Il ne demandait rien. C’était un homme qui connaissait la corde et l’ouvrage, et cela suffisait pour conforter les soupçons d’Étienne — ce faux civil portait les stigmates du bivouac. Il ne s’attarda pas.
Un bruit, pourtant. Un son qui n’était pas du vent ni des arbres du quai. Une balle siffla trop près, un claquement métallique contre la ferraille d’un réverbère, et le mouvement instinctif prit le corps d’Étienne avant qu’il eût le temps de penser. Plonger, rouler, se plaquer au sol dans l’ombre humide de la nacelle. Delafond avait fait de même de son côté — réflexe de soldat, pas de bureaucrate.
« Le toit, souffla-t-il en indiquant d’un menton la hauteur d’un bâtiment décati en face. Deuxième fenêtre, à craie, juste à gauche de la cheminée. »
Étienne risqua un œil par-dessus le bois de la nacelle. Une poussière de plâtre vola sous ses cheveux ; un second projectile fracassa l’angle supérieur. Il se rejeta contre le sol.
— Des Prussiens ? À l’intérieur de Paris ?
— Non, dit Delafond en roulant sur le flanc pour sortir son revolver de sous son manteau. Français. Le fusil est un Chassepot, et ce charognard taille ses repères à la craie sur les toits parce qu’il ne partage pas nos plans.
Il leva l’arme et tira sans viser — deux coups brefs qui rebondirent dans la nuit. Verre brisé. Silence. Une forme bougea sur le rebord, puis voulut s’échapper. Delafond se relevait déjà lorsque le troisième coup partit, plus lointain cette fois, mal ajusté, et toucha Delafond à l’épaule droite. Le revolver lui tomba des doigts ; il poussa un grognement, un juron étouffé entre ses dents, et mit une main gantée sur le sang qui imbibait son manteau.
« Viens », dit Étienne en le tirant sauvagement. Il connaissait les refuges dans ce quartier — une impasse qui donnait sur une cour intérieure, une boutique abandonnée dont un vieux vitrier lui avait cédé la clé en échange d’un passage en ballon jamais accordé. Le temps que la forme sur le toit réajuste son tir, ils étaient dans le noir, derrière une porte de fer.
La pièce sentait la colle, la poussière et la misère. Étienne alluma une lampe à pétrole méticuleusement, à l’abri de tout rayon direct. Delafond avait la mâchoire contractée ; il retira son manteau lentement, avec un soin clinique que l’âge et la souffrance n’avaient pas entamé. Le sang ruisselait le long du bras, mais la balle n’avait fait que traverser le tissu charnu de l’épaule.
« Belle ouverture, dit-il avec un rictus. Ils savent que nous allons tenter de partir. »
Étienne déchira une chemise qu’il trouva dans un coffre et en fit un tampon.
— Qui, eux ? Le contact de la gare est un fantôme. Mes ordres sont de croire en vos documents. Vous devez montrer des ordres de paix, pas des coups de fusil dans une rue de Paris avant l’aube.
Delafond ne répondit pas tout de suite. Il ferma les yeux pendant qu’Étienne appuyait le linge contre la plaie, le visage blanc des hommes qui ont la douleur mais refusent de la montrer. Il avait des mains dures, des doigts calleux aux jointures épaisses — des mains qui avaient serré un drapeau, peut-être, ou un étendard, peu importe.
« Aidez-moi à retirer la veste », dit-il.
Étienne tira sur le vêtement trempé. Il s’enfonçait dans le rideau clair de la doublure. Un papier crissa lorsque la veste tomba à terre, sur le misérable carrelage. Étienne se baissa instinctivement pour le ramasser avant de penser à ce qu’il faisait. Un feuillet plié en quatre, froissé, à peine épais — du papier carbone, encrassé de suie.
Il l’ouvrit.
Ce n’était ni un texte ni une liste. C’était un dessin, laid et précis, des traits noirs sur du papier sale. Un plan de lignes — des chemins, des routes, des arbres, un fleuve. Il reconnut les environs de Saint-Denis, les positions d’artillerie prussienne marquées par des croix, et plus loin, les batteries lourdes qui encadraient le plateau d’Avron. Chaque emplacement, chaque angle, chaque portée était soigneusement annotée dans une écriture militaire minuscule, presque microscopique. Pas un mot de paix. Pas un paragraphe de négociation. Une carte de guerre.
Il leva les yeux vers Delafond, toujours appuyé contre le mur, la main couvrant sa blessure. Le diplomate le regardait sans surprise, sans excuser le contenu du papier. Son visage était vide, comme une porte fermée.
« Ce n’est pas votre traité, murmura Étienne.
— Non, dit Delafond doucement. Ce n’est pas le traité.
— Alors qu’est-ce que c’est ?
— C’est ce qu’il faut donner à Versailles. Pas aux Prussiens. À ceux qui en ont besoin pour négocier depuis une position de force. »
Il fit une pause. Il semblait choisir ses mots avec parcimonie, un homme qui économise ses ressources.
« Le gouvernement de la Défense nationale est en train de perdre cette guerre par ignorance. Ils croient que les Prussiens attendent, qu’ils hésitent. Cette carte… dit qu’ils hésitent pas. Regardez les croix sur Avron. Ces batteries n’ont pas tiré un obus depuis dix jours parce qu’on attend des canons plus gros. S’ils les placent, Paris est perdu avant l’hiver.
— Alors vous n’allez pas cherchez une paix. Vous allez chercher une revanche.
— Je vais chercher une porte », corrigea-t-il. Il se pencha, ramassa le papier, le replia dans la doublure sanglante de sa veste. Étienne observait la précision du geste — le geste d’un officier d’état-major qui connaît le prix d’un renseignement. Il n’avait pas volé ce document, il le portait avec l’assurance discrète de ceux qui étaient entraînés à ne pas se faire remarquer.
« Vous devez me faire sortir d’ici. »
Étienne regarda la lampe, le rouge qui tachait la main du blessé, puis la porte fermée. La silhouette sur le toit était encore là, peut-être. Derrière la porte quelque part, une ville entière pourrissait sous le siège, pleine d’oreilles prussiennes et de bouches françaises prêtes à vendre. Et au fond de la poche d’Étienne, la lettre lourde comme une pierre — celle dont il n’avait toujours pas osé ouvrir le cachet, celle qui avait peut-être frayé la route du tireur sur le toit.
« Vous êtes un soldat, dit-il. Vous mentez comme un négociant et vous tirez comme un fantassin.
— Je suis ce que la France exige, répondit Delafond. Et vous, aérostier, êtes-ce que Paris exige ? »
La lampe frémit dans le courant d’air d’un grenier où couraient des rats. Dehors, très loin, le roulement sourd d’un nouveau bombardement s’éleva au nord — les canons d’Avron y répondaient, sans doute, exactement là où les croix sur le papier les plaçaient. Étienne jeta un coup d’œil à la veste, au sang, au plan froissé qui parlait plus haut que tous les traités du monde.
« Nous décollons », dit-il.