L'Aérostier de Paris
Lire le chapitre 22: The Night of Fires
La nuit était d’encre, et le ballon glissait comme un spectre au-dessus des lignes prussiennes. Étienne tenait la corde de soupape d’une main ferme, l’autre crispée sur le bord de la nacelle. Le vent soufflait du nord-ouest, poussait l’aérostat vers l’est, vers la Meuse, vers le camp de Mayence. Vers Frédéric.
— Tenez le cap, murmura Léonie. Encore une heure et nous franchissons leurs batteries.
Elle était accroupie au fond de la nacelle, roulant une toile de camouflage autour des sacs de courrier qu’ils avaient pris soin de remplir de paille, de lest, de tout ce qui pourrait passer pour un chargement de ravitaillement si on les forçait à descendre. Son visage, éclairé par la lueur mourante d’une lanterne tempête, était tendu, mais ses mains ne tremblaient pas.
Étienne n’aimait pas ce calme. Il n’aimait pas ce qu’il avait découvert sur le dos de la photographie d’Auguste Fabre. Il n’aimait pas savoir que la phrase qu’il avait lue dans la lettre interceptée de Lecomte — *« le faucon connaît le chemin des nuages »* — était écrite de la main de son mari. Mais il n’avait pas le choix. Léonie était sa seule carte pour entrer dans le camp de Mayence sans se faire fusiller à vue.
— Vous avez volé souvent ? demanda-t-il sans se retourner.
— Assez pour savoir qu’on ne parle pas quand on survole l’ennemi.
Silence. Le grincement des cordages, le souffle du vent, le craquement du bois de la nacelle. En contrebas, des feux de bivouac punctuaient la plaine comme des braises jetées sur un drap noir. Des sentinelles, des canons, des chevaux entravés. Une armée endormie pour mieux tuer au matin.
Léonie se releva lentement pour ajuster une couture de l’enveloppe. C’est à ce moment que la lanterne bascula.
Ce ne fut pas un grand geste. Un simple coup de coude contre le crochet de fer qui la tenait suspendue à l’anneau central. La lanterne chuta, se balança au bout de sa chaîne, heurta le bord de la nacelle avec un bruit sourd. Le verre se brisa. L’huile s’enflamma.
Le cri de Léonie fut plus fort que l’explosion de la toile.
— Les câbles ! Le feu gagne les câbles !
Étienne se jeta sur la flamme, les mains nues, mais le tissu enduit de caoutchouc brûlait comme de la résine. Le feu rampait le long des suspentes, léchait la partie inférieure de l’enveloppe, s’étendait en crépitant. Un pan entier de la toile s’embrasa d’un coup, projetant une lumière orange qui illumina la campagne alentour comme un soleil malade.
— Léonie ! La soupape ! Vite !
Elle tira la corde de déchirure, mais le mécanisme était déjà tordu, la toile fondue par endroits. L’air chaud s’échappait par des brèches grandes comme des bras. Le ballon se mit à tanguer, à perdre de l’altitude en spirale désordonnée. En dessous, des voix s’élevaient, des ordres en allemand, des coups de fusil.
Étienne attrapa Léonie par le bras, la plaqua contre le plancher de la nacelle.
— Accrochez-vous. On descend.
Ils tombèrent. Le vent les poussa vers l’est, au-delà des lignes, au-delà des feux, au-delà de toute chance de fuite clémente. La nacelle heurta la cime d’un chêne avec un craquement d’os brisés, rebondit, se déchira sur les branches basses et planta son fond dans une fondrière de feuilles mortes, à dix mètres du sol.
Étienne resta un instant immobile, le souffle coupé, les mains crispées sur le bois éclaté. Autour d’eux, des débris de toile pendaient dans les arbres comme des linceuls déchirés. Au loin, les coups de feu se rapprochaient.
Léonie gémit, porta une main à son front. Elle saignait, une entaille nette au-dessus de la tempe.
— Je suis désolée, souffla-t-elle. J’ai… J’ai voulu rattacher la lanterne. J’ai cru que le crochet tenait.
Étienne la regarda. Il voulait lui crier que son mari avait écrit une phrase de code prussien, que cette toile de camouflage était peut-être un piège cousu main, que son fils n’était peut-être pas au camp de Mayence mais quelque part entre les lignes d’un mensonge plus vaste. Mais il n’en fit rien. Parce qu’au même moment, des torches apparurent dans les taillis, et des voix gutturales cernèrent leur épave.
— *Halt! Hände hoch!*
Ils furent tirés hors de la nacelle comme des sacs de pommes de terre. Un sergent à la barbe sale examina la carcasse du ballon, les débris de toile, puis leva ses yeux vers Étienne avec une expression mi-amusée, mi-méprisante.
— *Die Franzosen schicken uns jetzt Geschenke mit dem Wind*, dit-il à ses hommes avant de cracher par terre.
Étienne ne comprenait pas l’allemand, mais il comprit le ton. Ils étaient faits.
La marche commença avant l’aube. Les mains liées dans le dos par une corde qui leur sciait les poignets, les pieds glissant dans la boue gelée, ils longèrent des routes défoncées par les convois militaires. Léonie boitait, mais ne se plaignait pas. Elle gardait les yeux au sol, comme si compter ses pas pouvait la protéger de ce qui les attendait.
Étienne, lui, regardait le ciel. Ce ciel qu’il avait appris à lire depuis l’enfance, ce ciel qui l’avait porté au-dessus de Paris, au-dessus des lignes, au-dessus des mensonges de Lecomte. Et il se demandait s’il foulait encore la terre des vivants ou déjà le seuil d’une prison que même les nuages ne pouvaient rejoindre.
Ils croisèrent un convoi de blessés prussiens. Des chariots bâchés d’où s’échappaient des gémissements. Puis une colonne de prisonniers français, qu’ils dépassèrent dans l’autre sens. Des visages hagards, des capotes grises déchirées, des mains qui pendouillaient au bout de bras trop maigres. Étienne chercha Frédéric parmi elles, sachant que c’était absurde, qu’il n’était pas encore au camp, que personne ne lui avait dit qu’il y était vraiment.
Mais le cœur cherche même quand la raison crie de s’arrêter.
Ils marchèrent toute la journée. À la tombée de la nuit, ils atteignirent une gare de triage où des wagons à bestiaux attendaient, leurs portes entrouvertes comme des gueules affamées. Le sergent les poussa vers le dernier wagon, où s’entassaient déjà d’autres captifs — des paysans, un vieux prêtre, un soldat français déserteur en haillons.
— *Einsteigen!* hurla le sergent.
Étienne monta à reculons, offrant sa main à Léonie. Elle la saisit, grimpa, trébucha, tomba contre lui. Son souffle était chaud contre son oreille.
— Écoutez-moi, dit-elle d’une voix si basse qu’elle se fondit dans le claquement des portes qui se fermaient. Ce que vous avez trouvé sur la photographie d’Auguste… Vous avez raison. Je sais ce que cette phrase signifie. Et je sais qui l’a écrite avant lui.
Le wagon s’ébranla dans un grincement de fer. Dans la pénombre fétide, Étienne sentit le froid monter du plancher, mordre ses chevilles, remonter le long de son corps comme une marée.
— Qui ? demanda-t-il.
Léonie détourna les yeux.
— Pas ici, souffla-t-elle. Pas avec eux. Mais je peux vous dire une chose. Brandt ne vous a pas laissé fuir par hasard. Lecomte n’est pas mort par hasard. Et le camp de Mayence n’est pas ce que vous croyez.
Elle marqua une pause. Le wagon cahota. Quelque part dehors, un chien aboya, et le son se perdit dans la nuit comme un dernier avertissement.
— Frédéric n’y est pas, dit-elle enfin. Et mon fils non plus. Ils ont été transférés ailleurs. Et je sais où.
Étienne sentit ses doigts se glisser dans les siennes, déposer un petit papier froissé dans sa paume, puis se retirer.
— C’est écrit ici, chuchota-t-elle. Mais maintenant que vous le savez, vous comprenez que nous n’allons pas au camp. Nous allons vers quelque chose de bien pire.
Le wagon roula vers l’Est, vers la nuit, vers ce que la vérité de Léonie venait de transformer en piège plus profond qu’aucune ligne ennemie n’aurait pu dresser.
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