L'Aérostier de Paris
Lire le chapitre 23: The Skies of Despair
Le wagon à bestiaux sentait la paille pourrie et la peur. Étienne, les poignets liés par une corde rugueuse, tentait de compter les cahots qui le secouaient contre les planches. Le sergent prussien qui les escortait, un colosse à la mâchoire carrée, fumait une pipe en les ignorant — lui, Léonie, et une dizaine d'autres captifs entassés comme du bétail.
Léonie, adossée à lui dans l'obscurité relative, lui avait murmuré plus tôt le nom du camp. *Rastatt*. Pas Mayence. Les cartes de Brandt avaient menti, ou étaient périmées. Mais elle avait juré que ses informations sur Rastatt étaient fraîches. Étienne voulait la croire. Il n'avait pas le choix.
Le convoi s'arrêta dans un grincement de ferraille. Les portes coulissèrent, dévoilant un crépuscule gris et une palissade de bois hérissée de fil de fer barbelé. Des baraquements alignés, des silhouettes en uniforme, et cette odeur âcre de fumée, de latrines et de soupe de rutabaga qui définissait l'enfer.
On les fit descendre à coups de crosse. Étienne boitilla, les jambes engourdies. Léonie fut poussée derrière lui. Il ne se retourna pas, mais il l'entendit trébucher, et un grognement de satisfaction du soldat qui l'avait bousculée.
Un adjudant les aligna dans la boue, puis les compta un par un, vociférant des numéros. Étienne reçut le 147. Léonie le 148. On leur donna à chacun une couverture crasseuse et une gamelle ébréchée, puis on les répartit dans deux baraquements séparés par le sexe. Les adieux d'Étienne à Léonie furent un simple échange de regards — lourds de secrets non dits. Il lui restait le papier dans sa poche, le papier qui disait où étaient Frédéric et le fils de Léonie.
Il faisait sombre à l'intérieur du baraquement. Des rangées de châlits superposés, des hommes épuisés qui le regardaient à peine. Il trouva un lit inoccupé au fond, près d'un poêle qui crachait une fumée anémique. Il posa son paquet. Il allait s'asseoir quand une voix, faible, rauque, surgit derrière lui.
« Étienne ? »
Il se figea. Ce son. Ce prénom — le sien, métamorphosé par une gorge familière. Il se retourna lentement.
Dans le lit voisin, un homme était recroquevillé sous une couverture, la joue creusée, la barbe hirsute. Ses yeux étaient caves, mais ils brillaient d'une lueur qu'Étienne connaissait. Une fièvre ancienne, une étincelle jamais éteinte.
« Frédéric ? »
L'homme toussa, un raclement de poitrine qui sentait la maladie, et souleva sa main — une main squelettique, aux doigts abîmés par des travaux forcés. « Ils ont dit… que tu étais mort. À Sedan. Ils ont dit que le *Ville de Paris* était tombé. »
Étienne s'agenouilla près du lit, saisit cette main tranchante entre les siennes. Elle était brûlante. Frédéric avait de la fièvre. La dysenterie, peut-être, ou la pneumonie. Il n'avait plus la force de sourire, mais ses yeux, ces yeux bleus qui étaient ceux de leur mère — les mêmes que le locket lui avait montrés — disaient tout ce que sa bouche ne pouvait plus articuler.
« Je croyais t'avoir perdu, dit Étienne. Je t'ai cherché. Pendant des mois. »
Frédéric ferma brièvement les yeux. « Je suis là. Malgré eux. » Il désigna d'un geste vague la fenêtre de l'autre côté de l'allée. « Tu as rencontré l'artisan ? »
Étienne cligna des yeux. « L'artisan ? »
« Le type du châlit en face. Il s'appelle Werner. Mais il n'est pas prussien, malgré le nom. Il a déserté. Il utilise un métier de forgeron pour rester ici. » Frédéric toussa à nouveau, plus fort. « Il veut te parler. Depuis qu'il sait que tu viens de Paris. »
Étienne se redressa, le cœur battant. Une autre pièce du puzzle. Un artisan prussien qui veut aider les Français. Des dessins d'une toile camouflée. Auguste Fabre. Les pièces s'entrechoquaient sans encore s'emboîter.
Il se tourna. Le châlit en face était vide.
« Il est à l'atelier, encore, expliqua Frédéric. Il fait les trois-huit pour rester visible. Il travaille le métal, il répare les roues des canons. C'est là qu'il écoute, qu'il glane. »
« Écoute quoi ? »
« Les ordres de transfert. Les rumeurs de déportation. Il est passé par la France, avant la guerre. Il parle notre langue mieux que celle de l'état-major. » Frédéric chercha son souffle. « Il dit qu'il peut nous faire sortir. Mais il faut être trois. Et il faut attendre sa fenêtre. »
Étienne serra la main de son frère. « J'ai une toile. Elle est cachée. Et j'ai une promesse — pour le fils d'une femme qui est de l'autre côté du camp. »
Frédéric ouvrit des yeux ronds. « Une femme ? »
Ce fut à cet instant que la porte du baraquement claqua. Une silhouette massive s'encadra dans l'entrée — le sergent de la marche forcée, la pipe toujours dans la bouche, et à côté de lui un homme plus jeune, au crâne rasé, un fusil à la bretelle.
L'homme au crâne rasé balaya la salle du regard. Il s'arrêta sur le visage d'Étienne, puis glissa vers l'allée, vers le châlit de Frédéric. Puis plus loin. Vers le châlit vide. Vers l'atelier.
« Der Deserteur », dit-il dans un souffle, le ton chargé de mépris. Il montra d'un signe de tête l'arrière du baraquement.
Le sergent éteignit sa pipe d'une pichenette. « Gut. »
Il n'y eut pas d'autre alerte. Ils tournèrent les talons et sortirent aussi vite qu'ils étaient entrés.
Le froid descendit d'un coup dans le baraquement. Les hommes se turent, les regards baissés. Étienne entendit Frédéric marmonner une prière en français, une habitude d'enfance qui n'avait jamais disparu.
« Ils savent, souffla Étienne. Ils connaissent Werner. »
Frédéric ferma les yeux, les tendons de son cou contractés. « Ce n'est pas possible. Il est prudent. Il n'a jamais… » Il se tut. Sa main serra celle d'Étienne. « À moins que ce ne soit toi, qu'ils surveillent. »
Le froid se propagea dans la poitrine d'Étienne. Le sergent avait reconnu son nom, peut-être son visage. Brandt avait lâché le locket, Lecomte était mort sous les balles prussiennes. Et les ordres autour de cette mort étaient restés volontairement flous.
Il se pencha, bouche contre l'oreille de son frère. « Écoute-moi. Quoi qu'il arrive, quoi qu'ils te racontent, ne me cherche pas. Ne prononce pas mon nom. Ce qu'ils croient savoir de moi est faux. »
Frédéric ouvrit les yeux, un peu de vie dans leur profondeur fiévreuse. « Alors c'est quoi, la vérité ? »
Étienne ne répondit pas. Il fixait la porte, là où les deux hommes étaient sortis. Dans quelques heures, peut-être moins, le warden saurait. Et ce que Brandt lui avait laissé entendre, ce que Lecomte avait avoué en mourant — tout cela allait le rattraper.
Mais il y avait autre chose. Quelque chose qu'il ne pouvait pas dire à Frédéric. Dans le papier plié dans sa poche, il y avait le nom du camp *où ils allaient transférer les prisonniers la semaine prochaine*. Et ce nom, ce lieu, était exactement celui où Werner, chuchotait-on, avait été vu pour la dernière fois avant sa désertion.
Coïncidence. Ou piège plus profond que les fils de fer barbelés qui encerclaient Rastatt.
Léonie attendait de l'autre côté. Elle détenait le secret du code, de la phrase de son mari. Et lui, il tenait la clé du lieu où son fils était réellement prisonnier. Une monnaie d'échange fragile, construite sur des mensonges qui commençaient à se fissurer.
Il s'allongea sur son châlit, le dos aux planches, les yeux ouverts dans l'obscurité croissante. Dans moins d'une heure, le warden viendrait le chercher. Il en était sûr. Et ce que diraient ses yeux, ce qu'il écrirait sur le registre, dépendrait de ce qu'il savait — de ce qu'il croyait savoir — sur le pilote sans ballon qui venait d'atterrir entre ses griffes.
La porte du baraquement s'ouvrit à nouveau.
C'était plus tôt que prévu.
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