L'Aérostier de Paris
Lire le chapitre 24: The Warden's Prize
L’air sentait le moisi, le fer et la sueur. Le wagon à bestiaux bringuebalait sur les rails, chaque secousse arrachant une plainte aux planches mal jointées. Étienne était adossé à la paroi, Frédéric contre son épaule, fiévreux, le souffle court. Werner, assis en face, regardait le plancher, les mains entravées par des menottes trop serrées.
Personne ne parlait. Personne n’osait.
Le train ralentit avec un grincement de métal torturé. Par les interstices, la lumière pâle de l’aube s’infiltrait, dévoilant des silhouettes : des hangars, une gare de marchandises, et au loin, des cheminées qui crachaient une fumée noire contre un ciel gris.
La porte coulissa d’un coup brutal. Le sergent qui avait capturé Étienne en forêt monta sur le marchepied, un râtelier de dents jaunes dépassant de sa moustache.
« Debout, le Français. Le directeur veut te voir. »
Étienne ne bougea pas. Il sentit les doigts de Frédéric se refermer sur son manteau.
« Mon frère d’abord », dit Étienne.
Le sergent ricana. « Ton frère restera ici. Toi, tu viens. Maintenant. »
Un soldat attrapa Étienne par l’épaule et le tira dehors. Les bottes crissèrent sur le gravier. La cour de la gare était encombrée de caisses, de canons de réserve et de chariots militaires. Le sergent le poussa vers un bâtiment en briques, deux étages, austère. Des drapeaux prussiens pendaient, détrempés.
À l’intérieur, le chauffage faisait fondre la suie des murs. Une porte capitonnée, puis un bureau. Un homme grand, sec, la soixantaine malgré un regard d’acier, se tenait face à une carte de la campagne française et allemande épinglée au mur. Il portait l’uniforme noir des officiers prussiens, mais sans décorations, comme pour effacer toute trace de gloire passée.
« Capitaine Étienne Vautrin, dit-il sans se retourner. Aéronaute. Frère de Fédéric Vautrin, incarcéré pour espionnage. Pilote de la poste de Paris. Passager du canon volant que nous avons abattu près de Mayence. »
Il pivota. Ses yeux étaient pâles, presque blancs.
« Et maintenant, mon prisonnier. Quelle trajectoire. »
Étienne se redressa, mains entravées. « Le warden de Rastatt ne m’avait pas appris à parler si bien français, monsieur. »
« J’ai étudié à Lyon, avant la guerre. Les affaires. Je connais votre langue aussi bien que votre pays. » Il fit un geste vers une chaise. « Asseyez-vous. »
Étienne resta debout.
Le warden sourit, sans chaleur. « Je vous admire, Vautrin. Vous êtes fiché sur trois listes différentes dans trois bureaux différents. Brandt vous veut mort ou vif. La préfecture de police de Paris vous tient pour disparu. Et la Poste, sans doute, continue de vous payer en timbres. »
Il contourna son bureau et sortit une montre de sa poche, la fit osciller.
« Vous savez piloter. Vous avez traversé nos lignes quatre fois. Vous avez tué l’un de mes meilleurs éclaireurs en tombant de votre panier, ce qui n’est pas rien. »
Étienne ne cilla pas. « Lecomte est mort d’une balle prussienne, pas d’une chute. »
Le warden le regarda longuement. Puis il laissa tomber la montre dans sa poche.
« Mon fils est aussi habile que moi, et tout aussi patient. Mais il n’a pas le tempérament de l’air. Il regarde le ciel avec peur, comme on regarde un orage approcher. » Il s’approcha d’une fenêtre qui donnait sur le train. « Moi, je regarde le ciel avec respect. C’est différent. »
« La flatterie ne m’emmènera pas là où je veux aller, monsieur. »
« Je sais. C’est pourquoi je vous propose autre chose. »
Il déplia une feuille de papier sur le bureau. Étienne reconnut la calligraphie allemande serrée, presque illisible. Des annotations pour un calendrier, une date, un lieu — non pas une exécution, mais une cérémonie.
« Le général von Werder aime les divertissements, dit le warden. Une course de ballons, le mois prochain, sur les terres du palais de Rastatt. Nos officiers paris de prestige, leurs machines à gaz, leurs pilotes suisses. Un évènement social, auréolé de prestige. Des paris. Des gazouillis de femmes. Et au centre, la question : qui domine les airs ? »
Il releva la tête. « Les Français étaient les rois de la montgolfière. Les Prussiens essayent maintenant. Il me faut une victoire. Pas seulement une victoire — une humiliation. Un aéronaute français, battant notre champion du pays natal, devant tous les regards. »
Étienne comprit aussitôt. « Je suis votre gladiateur. »
« Vous êtes mon pari. » Le warden rentra dans sa poche une main et en retira une paire de gants, qu’il enfila lentement. « Si vous gagnez, le général vous donne trois chevaux, des provisions, et la liberté de votre frère et de l’artisan allemand — Werner. Vous sortez par la porte ouest, sous la protection de sa signature. Personne ne vous poursuivra, cette fois. »
Étienne sentit sa bouche sèche. « Et si je perds ? »
Le warden haussa les épaules. « Vous perdez déjà tout ce que vous essayez de sauver. Votre frère sera transféré à une prison de Malte. L’artisan sera fusillé comme déserteur devant la garnison. Quant à vous ? »
Il ouvrit un tiroir et en tira une photographie. Une femme, brune, le visage fin, devant une boutique de tissus. Étienne reconnut la rue. Paris. Léonie.
Il se figea.
« La dame Fabre, dit le warden. Veuve de guerre. Couturière. Elle vous a accompagné dans votre chute, non ? Elle s’enfuit, dit-on, dans les bois, vers l’ouest. La femme d’un agent prussien, qu’elle ne savait pas être un agent prussien. Vous comprenez la situation ? »
Étienne regarda la photo. Ses doigts, dans les menottes, tremblaient d’une rage froide.
« Vous avez réussi à la faire fuir, dit le warden. Vous avez un talent pour les évasions, capitaine. Mais ce talent ne protège qu’une personne à la fois. Si vous perdez ma course, je n’ai plus besoin de vous revoir. La photographie part pour le bureau de Brandt, et la femme est arrêtée pour complicité. Son fils sera transféré à la même prison que votre frère, et j’ai des ordres pour qu’ils se rencontrent. Littéralement. »
Étienne détourna les yeux. Il calcula. Il n’avait pas le choix. Ou alors, il ne voyait pas encore le choix.
« Je signe quoi ? »
« Vous ne signez rien. Votre parole vaut déjà tout ce qui compte. » Le warden remit la photo dans le tiroir. « Je sais que vous avez besoin de savoir où vont vos amis, où sont les vôtres. Vous êtes un cartographe de l’espoir, Vautrin. C’est votre faiblesse. »
Il se leva, contourna le bureau, ouvrit une porte latérale qui menait à un atelier. À l’intérieur, sur un établi, un panier d’osier, des toiles enroulées, des cordes, un brûleur, une enveloppe plate et grise.
« Le ballon du champion, dit le warden. Je l’ai fait réviser ce matin. D’une manière que personne ne soupçonnera. »
Il posa la main sur l’enveloppe, une légère pression comme on caresse un cheval.
« Vous êtes un homme du vent, Vautrin. Vous connaissez les ballons. Alors testez celui-ci. Regardez. Sentez. Touchez. »
Étienne s’approcha. Il s’accroupit, passa la main sur la toile. Lisse. Bien tendue. Récente. Il palpa l’ourlet, les coutures. Rien d’étrange.
Puis il souleva une petite poche latérale fixée au bas de l’enveloppe, sous le filet. Elle était repliée, dissimulée par un soufflet de toile. Il l’ouvrit. À l’intérieur : un sac de sable, lourd, compact, retenu par un lien discret.
Il se releva, lentement.
« Vous me donnez un ballon, dit-il, avec un poids à bord. »
Le warden sourit. « Le champion croit voler plus vite que tous. Il montera avec moins de lest, il descendra moins vite, il poursuivra vers l’ouest comme un pur-sang sans fardeau. Et vous, vous serez le lourd bœuf du ciel. Il vous dépassera sur le premier kilomètre. »
Il s’approcha, baissa la voix.
« Le parcours fait six kilomètres, poursuivi par la Meuse. Le champion fera l’erreur de suivre le courant principal. Vous, avec ton lest, vous naviguerez plus lentement, à basse altitude, où le vent est plus faible et plus imprévisible. Il y a une tranchée de compétition, là où les anciens canaux ont été comblés. Le vent y tourne, le matin, à l’aube. Si vous le saisissez au bon moment, vous longez la rive et vous gagnez par l’intérieur. »
Il tendit à Étienne une petite boussole gravée aux armes prussiennes.
« Mon fils me lance des défis avec des cartes, des écus. Pour moi, vous êtes une expérience. Montrez-moi si un Français sait vraiment lire le ciel, quand cela lui donne un avantage. »
Étienne prit la boussole. Elle était froide, marquée d’une encoche fine.
« Et si le poids m’empêche de monter assez vite ? »
« Vous couperez le lien au bon moment. Le sac tombera dans la rivière. Vous dépenserez la moitié de votre gaz pour remonter. Mais le champion, lui, aura pris le vent du haut, et il ira droit vers l’ouest. Pendant qu’il sera loin, vous serez présent à l’arrivée, neuf, rapide, et léger — comme un pigeon ramené de nuit. »
Étienne resta silencieux. Les pièces du piège s’assemblaient dans sa tête. Le warden voulait une victoire, mais pas une victoire propre. Il voulait une victoire rusée, où le héros français avait un poids caché et l’emportait par génie, par ruse technique, devant tout l’état-major. Une humiliation prussienne qui serait racontée comme un geste de faveur, de générosité de cour.
« Vous voulez gagner contre moi, dit Étienne. Vous voulez dire à tout Berlin que votre Français bat votre champion avec un handicap. Vous serez l’esprit de la course, et moi simplement l’outil. »
Le warden inclina la tête, amusé.
« Votre frère a une fièvre que mes médecins ne peuvent pas soigner. Votre artisane, cette Fabre, porte un enfant que je pourrais déplacer dans une heure si je le voulais. Votre Léonie, elle, continue de me servir. Elle ne le sait pas encore, mais elle apparaîtra dans mon propre registre, et j’aime une bonne revanche sur les curieux qui creusent trop bas. »
Il retourna à son bureau et se rassit, la photographie de Léonie sous ses doigts.
« La course est dans huit jours. Vous logerez dans ma maison, sous bonne garde. Votre frère restera avec vous, dans la même chambre, pour que vous voyiez qu’il a sa chance. Werner restera enchaîné dans la cave, mais il est à vous. Ensuite, le matin de la course, je vous libère dans le parc. Tout se passe, ou bien j’éteins les chandelles, une par une, selon mon humeur. »
Il regarda Étienne une dernière fois.
« Allez vous reposer, capitaine. Vous allez en avoir besoin. Vous gagnerez, si vous êtes aussi intelligent que vos rapports le laissaient croire. Mais ne me demandez pas, un jour, quelle était la vraie distance entre vous et la liberté. »
Étienne sortit. Derrière lui, la porte capitonnée se referma avec un bruit sourd, qui ressemblait à celui d’un couvercle tombant sur un cercueil.
Dans la cour, l’air était froid mais clair. Il revit le visage de Frédéric, la fièvre à son front. Il tâta la poche de son manteau, où la carte des camps était toujours, chiffonnée, contre son cœur. Et il sentit quelque chose d’autre, un papier plus dur, qu’il n’avait pas touché depuis Paris.
Il ne le déplia pas, ici, sous les regards des soldats. Mais il le reconnaissait. La liste des agents que Brandt avait interceptée avant Paris, celle qu’il croyait perdue dans l’incendie du bureau de la poste, avant l’exécution de Lecomte. Elle était restée là, dans la doublure, depuis le début.
Elle contenait un nom, maintenant illisible sous l’usure. Le nom du capitaine prussien qui avait monté le traquenard de la paix. Un nom qui, dans quelques heures, serait peut-être assis en tribune, au premier rang, en train de regarder Étienne voler. Un nom qu’Étienne allait prononcer à voix haute, à ce moment-là, pour que tout le monde l’entende.
Il ferma les yeux. Compta jusqu’à dix. Puis il suivit le sergent vers une aile de la maison d’arrêt où le temps, déjà, s’écoulait en vitesse de descente.
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