L'Aérostier de Paris
Lire le chapitre 25: The Forgotten List
Le vent sifflait à travers les coutures mal rapiécées de l’enveloppe, un gémissement constant qui accompagnait les craquements du panier d’osier. Étienne Vautrin jeta un coup d’œil par-dessus le rebord. Le Rhin, ruban d’argent en contrebas, se tordait entre les collines noires de la Forêt-Noire. Le décor changeait, mais le sentiment restait le même qu’à Paris assiégé, qu’à bord de son ballon postal : il était une souris dans une cage, se dirigeant droit vers un piège dont il ignorait la forme.
Son adversaire, le capitaine Karl Brandt, était suspendu à une centaine de mètres à sa droite. Son enveloppe, d’un gris de fer, se confondait presque avec le ciel de traîne. Il ne volait pas seulement ; il stabilisait. Pas une secousse, pas une oscillation intempestive. Brandt ne souriait jamais, ne regardait jamais Étienne. Il semblait lire une carte posée sur une planchette devant lui, comme s’il s’agissait d’un exercice d’état-major.
Léonie était en bas, à la ligne de départ, sous la garde de soldats du warden. Frédéric était enfermé dans la maison du warden, fiévreux et grelottant, en otage. Werner, enchaîné dans la cave. Et Étienne volait avec un sac de gravier caché dans un renflement du filet — il l’avait trouvé la veille, une petite traîtrise discrète pour faire pencher la balance.
Il fouilla sa veste, le cœur battant, cherchant distraitement un chiffon pour essuyer la buée sur son regard. Ses doigts rencontrèrent un papier plié, doux et usé, glissé au fond de sa poche intérieure. Il le sortit.
Le papier était jauni par la sueur et les frottements. Il l’avait oublié — il l’avait cru perdu dans la fusillade, brûlé dans la bataille, ou confisqué avec ses autres biens. Mais non. La liste des agents prussiens, cette liste qu’il avait tirée des mains d’un messager mort dans les ruines de Lagny, était restée dans sa poche à travers tout : la capture, le camp de Rastatt, le voyage en train. Elle était là.
Il la déplia avec des doigts gourds de froid. L’encre avait bavé par endroits, mais les lettres restaient lisibles. Des noms, des codes, des adresses à Berlin, à Bruxelles, à Paris. Puis, plus bas, dans l’encre plus fraîche d’une autre main, un nom qu’il n’avait jamais remarqué auparavant — parce que la glace dans sa poche avait fait coller la page, et qu’il n’avait jamais pris le temps de la relire.
*« K. von Strauss — Verbindungsmann zu Paris. Stellvertretender Kommandant, Festung Rastatt. »*
Le souffle d’Étienne se coinça dans sa gorge.
Strauss. Le warden de Rastatt était un homme de terrain, brutal, direct. Mais ce nom ne correspondait pas à un gardien de camp. Il correspondait à un officier du renseignement prussien, un agent de liaison avec Paris, quelqu’un qui coordonnait les opérations secrètes à travers les lignes ennemies.
Il relut la ligne plusieurs fois. Puis ses yeux remontèrent la page, vers une autre main — celle de Lecomte, reconnaissable de part la croix que son stylo faisait sur les « t » — qui avait ajouté en marge, à l’encre pâle : *« Étoile filante. Neutraliser avant la chute. »*
Étoile filante. Le nom de code de la mission de paix. La mission qu’Étienne était censé transporter au-delà des lignes, à Versailles, pour négocier une trêve. Neutraliser avant la chute — avant que le ballon ne tombe au sol ? Avant que la mission n’aboutisse ?
Étienne leva les yeux. Brandt avait dérivé un peu plus loin, mais il restait dans sa trajectoire, aligné sur le même cap. Puis Étienne se retourna, tendant le cou pour voir derrière lui.
À la ligne de départ, l’espace d’un instant, il se passa quelque chose. Une silhouette en uniforme sombre, pas celui du génie, se déplaçait rapidement derrière le groupe de soldats. Il n’aurait pas dû le reconnaître, pas à cette distance, mais la forme de la casquette plate et la coupe carrée des épaules étaient distinctives.
C’était le warden. Le warden Strauss. Et il ne regardait pas la course. Il regardait Étienne.
Non pas comme un gardien surveille un détenu. Comme un chasseur suit un gibier qui ne sait pas encore qu’il est blessé.
Étienne détourna les yeux, fit semblant de vérifier ses cordages. Son esprit tournait plus vite que l’hélice de secours qu’il avait fabriquée dans l’atelier du camp.
Le traquenard n’était pas à Versailles. Il n’était jamais allé plus loin que la position prussienne. Le traquenard avait commencé dès le moment où il avait accepté cette course. La mission de paix n’était pas destinée à échouer — elle était destinée à ne jamais atteindre sa cible. Leclerc n’avait pas été un traître. Il avait été un pion. Les vrais traîtres étaient ici, sur le terrain, au sein d’un camp de prisonniers prussiens, orchestre une comédie pour l’éloigner de Paris au moment où la négociation comptait le plus.
Il regarda à nouveau sa liste. Il la plia soigneusement et la rangea dans sa poche intérieure, contre sa poitrine.
Puis il observa le warden Strauss au loin. L’homme n’était plus un simple geôlier ; il était le chef d’orchestre d’un complot destiné à livrer Paris aux Prussiens sans un coup de feu. Et il visitait la ligne de départ comme un propriétaire visite sa propriété.
Le vent tourna. Une rafale vint du nord, oblique. Brandt, surpris, corrigerait une seconde plus tard. Étienne réagit plus vite, tirant sur sa corde de soupape pour gagner une position plus haute.
Il ne pouvait pas gagner cette course. Le sac de gravier, même retiré, serait remarqué, et perdre était le plan de Strauss — perdre proprement, pour être renvoyé en France humilié, ou gardé comme prisonnier « régulier », ou mieux encore, utilisé comme messager involontaire d’une fausse nouvelle.
Mais une autre trajectoire s’ouvrait, une trajectoire que Strauss n’avait pas prévue.
Étienne sortit son couteau — le seul outil qu’on lui avait laissé pour « entretenir » le ballon — et tailla d’un geste sec dans le filet, au niveau du sac de gravier camouflé. Le petit sac glissa, tomba, et disparut en tournoyant vers les arbres en contrebas, là où le fleuve se resserrait.
Il n’était plus seul sur son ballon.
Il était redevenu libre.
Dans sa poche, contre sa poitrine, la liste des agents pesait comme une ancre. Et en bas, au loin, le warden Strauss — *von* Strauss, le responsable de la trahison — pour la première fois depuis des semaines, détourna son regard de la cible pour consulter sa montre.
La course venait à peine de commencer.
Et le vrai traître regardait Étienne courir.
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