L'Aérostier de Paris
Lire le chapitre 27: The Double's Gambit
Le capitaine Aubry ne perdit pas une seconde. Tandis que les premiers coups de feu claquaient encore dans la cour du camp, il poussa Étienne vers la palissade nord, là où l'ombre de la tour de guet avalait la neige jusqu'à les engloutir. Le bruit de la fusillade — les hommes de Strauss tirant sur l'ombre de leur commandant déjà mort — couvrit le grincement des planches descellées.
« Frédéric, » souffla Étienne, son souffle formant un nuage dans l'air gelé. « Il est dans la maison du gardien. Je ne pars pas sans lui. »
Aubry lui saisit le bras, la mâchoire serrée. « Le temps presse. Chaque minute que nous passons à discuter, c'est une balle qui cherche ton nom. Où est-il exactement ? »
« Au premier étage. Chambre d'angle, fenêtre sur la cour. »
Aubry hocha la tête, puis sortit un pistolet de sa ceinture et le tendit à Étienne. « Tiens. Si nous sommes séparés, tire une fois en l'air. Je te retrouverai. Mais ne t'avise pas de mourir avant d'avoir compris ce que ton Paris prépare. »
Ils longèrent les murs, dos collés aux pierres. L'enceinte était en ébullition : des gardes couraient dans toutes les directions, certains portant des lanternes, d'autres des fusils encore dégainés. Personne ne semblait savoir qui donner les ordres désormais. Strauss était mort ; le capitaine qui avait tiré était un fantôme ; la chaîne de commandement se désintégrait dans la panique.
Étienne atteignit la maison du gardien par une porte de service que le capitaine déverrouilla avec une clé volée sur un garde inconscient. L'escalier craqua sous leurs pas. Au premier étage, la porte de la chambre d'angle n'était pas verrouillée.
Frédéric était assis sur le bord du lit, les mains posées sur ses genoux, comme s'il attendait depuis des heures. Il leva les yeux — les mêmes yeux creusés que dans son souvenir, mais avec cette lueur fiévreuse qui ne l'avait jamais quitté depuis Mayence.
« Tu es en retard, » dit-il simplement.
Étienne ne répondit pas. Il le hissa sur ses épaules, sentant la fragilité de ses os sous la couverture fine. Frédéric pesait moins qu'un sac de pommes de terre.
« Le capitaine Aubry nous attend, » murmura Étienne. « Nous sortons d'ici. »
Mais Frédéric posa une main sur son épaule, le retenant. « Non. Pas sans Werner. Il m'a protégé pendant des semaines. C'est un homme des cavernes, mais c'est mon ami. »
Aubry, qui surveillait le palier, jeta un regard par-dessus son épaule. « Le déserteur ? Il est dans la cave, sous l'aile est. S'il est encore en vie après le chaos, nous avons une chance de le sortir. »
Ils descendirent par l'escalier de service, Frédéric à moitié porté, Étienne le tenant par les aisselles. La cave sentait le moisi et le charbon. Werner était enchaîné à un anneau scellé dans le mur, les mains entravées, mais vivant. Il leva la tête quand la porte s'ouvrit, et son regard passa de la méfiance à la reconnaissance.
« Tu as mis le temps, » grinça-t-il.
Aubry sortit une pince à métaux de sa veste et fit sauter les chaînes en moins de trente secondes. Werner se massa les poignets, les yeux sur le capitaine.
« Vous n'êtes pas un garde, » dit-il. « Pas un vrai. »
« Non, » répondit Aubry. « Je suis le genre de soldat qui se demande pourquoi il tire sur des gens qui ne lui ont rien fait. Maintenant, tu marches, tu ne parles plus. »
Ils traversèrent le camp dans l'ombre, Frédéric soutenu de part et d'autre par Étienne et Werner. Aubry connaissait les angles morts, les chemins que les patrouilles ne couvraient pas — ou plutôt, qu'elles couvraient moins. Toute la place était en désordre, des portes claquèrent, des ordres contradictoires s'échangèrent dans l'air glacé. Personne ne vit passer les quatre ombres qui glissaient le long du fossé nord.
La montgolfière d'Étienne — amaigrie, rapiécée, mais encore solide — était amarrée dans un bosquet en contrebas. Aubry l'avait préparée avant même qu'Étienne ne gagne la course, une prévoyance qui fit tiquer l'aéronaute.
« Vous saviez que je reviendrais. »
« J'avais de l'espoir, » répondit Aubry. « Et un plan de secours. Le plan de secours, c'est toi, Vautrin. Envole-toi. Ramène ton frère à Paris. Et surtout, remets cette liste à qui de droit. »
Étienne monta dans la nacelle, Frédéric blotti contre lui, Werner accroupi à l'arrière. Le capitaine détacha l'amarre, puis s'écarta.
« Attendez, » dit Étienne. « Vous ne venez pas ? »
Aubry secoua la tête. « Ma place est ici, pour le moment. Tant que le camp est dans le chaos, je peux faire des dégâts — de vrais dégâts, à l'intérieur de la machine prussienne. Paris connaîtra mon nom quand il faudra. »
Il y eut un silence bref, plein de choses non dites. Puis Étienne lâcha les sacs de lest, et la montgolfière s'éleva dans le ciel nocturne, laissant derrière elle le camp de Rastatt, les lumières vacillantes des torches, et un capitaine français dont l'ombre disparut dans les arbres avant même que le brûleur ne se rallume.
Le vol fut long et silencieux. Frédéric somnolait contre l'épaule d'Étienne ; Werner contemplait le paysage défilant sous eux, les champs gelés, les rivières argentées par la lune. Et Étienne pensait à ce que le capitaine avait dit, à ce qu'il n'avait pas dit : que la paix missionnée était un piège, que le vrai maître d'œuvre était quelqu'un de proche. Juliette ? Sa gorge se serra. Il refusait d'y croire. Mais le doute était là, insistant comme une épine sous la peau.
Paris les accueillit à l'aube, murs gris, fumées des feux de camp dans les faubourgs, et cette odeur de famine et de courage qui flottait sur la ville assiégée. Ils atterrirent dans un terrain vague près de la gare du Nord, dans un craquement d'osier sur la terre durcie.
Juliette les attendait sur le quai. Elle était là, pâle et tendue, ses mains gantées serrant un manteau de laine épais. Peut-être l'avait-elle su par le réseau de nouvelles qui ne cessait jamais de circuler dans Paris — ces murmures qui traversaient les murs et les blocus. Elle courut vers Étienne et l'enlaça sans un mot, le visage enfoui dans son col.
Derrière lui, Aubry surgit de nulle part — non, il n'était pas venu en ballon, il avait traversé les lignes à pied, ou peut-être avait-il emprunté un chemin que lui seul connaissait. Il les rejoignit, le visage dur.
« Mademoiselle Lefèvre, » dit-il d'une voix tranchante. « Il est temps de vous poser une question simple. Avant que la guerre ne commence, qui savait que Frédéric Vautrin était détenu à Rastatt ? »
Juliette blêmit mais soutint son regard. « Quiconque avait accès aux registres de prisonniers. Quiconque avait un contact à Mayence. La moitié du ministère, pour commencer. »
« Et qui, parmi ces gens, avait un intérêt à ce que la mission de paix échoue et que Paris se rende ? »
Juliette recula d'un pas, les yeux soudain durs. « Vous m'accusez, capitaine ? »
« J'interroge. Ce n'est pas la même chose. »
Mais Étienne s'interposa, posant une main sur le bras de Juliette. « Assez. Elle était avec moi pendant toute la traversée. Elle a risqué sa vie pour les lettres de Frédéric. Si elle voulait me trahir, elle avait mille occasions de le faire. »
Un silence pesa. Dans le ciel, les premières colombes s'éveillaient au-dessus des toits.
Juliette détacha ses yeux des deux hommes, puis sembla prendre une décision. « Vous voulez savoir qui est le vrai traître ? Alors suivez-moi. Mais préparez-vous à ne pas aimer ce que vous verrez. »
Elle les mena à travers les ruelles du Marais, puis vers un hôtel particulier à façade discrète, rue Sainte-Anastase. Des volets clos, des lanternes éteintes, mais derrière la porte, un mouvement régulier de silhouettes. Elle frappa trois fois, pause, deux fois. Un judas s'ouvrit, un œil les scruta, puis la porte s'écarta.
Ils entrèrent dans une salle que le luxe épargnait, mais que l'argent habitait : des sièges de cuir, un tapis d'Orient, et autour d'une table longue, six hommes en habits de ville, leurs visages à demi tournés vers la porte. Au centre, un homme aux favoris soignés et au regard calculateur se leva lentement.
Étienne reconnut la tête. On la voyait dans les journaux, graves, charitables, puissantes.
James de Rothschild.
Juliette ne dit pas un mot. Elle se contenta d'écarter la main, désignant la scène — un geste qui valait toutes les accusations du capitaine. Car c'étaient eux, les véritables traîtres, des hommes qui mangeaient avec les Prussiens pendant que Paris mourait de faim.
Et si quelqu'un avait vendu la liste des agents, avait orchestré la mort de Lecomte, avait construit le piège dans lequel Étienne avait failli périr, ce ne pouvait être que l'un d'eux — mais peut-être pas Juliette.
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