L'Aérostier de Paris
Lire le chapitre 28: The Rothschild Offer
La salle sentait le moisi et la cire. Rothschild se tenait derrière une table de chêne massif, les mains posées à plat sur un rouleau de parchemin, comme s'il jugeait une vente aux enchères. Autour de lui, les conspirateurs avaient reculé dans l'ombre, laissant la lumière des bougies n'éclairer que son visage gras et ses yeux froids.
Étienne fit un pas en avant. Frédéric toussait derrière lui, appuyé contre Werner, et cette toux rauque lui serra le cœur.
— Tu as trahi Paris, dit Étienne.
Rothschild haussa un sourcil.
— J'ai fait des affaires, monsieur Vautrin. La guerre est une mauvaise affaire pour tout le monde. Les Prussiens affament la ville, le peuple crie, le gouvernement tremble. Moi, j'ai simplement ouvert un canal commercial.
— Commercial. Tu vends du grain à l'ennemi qui nous bombarde.
— Je vends des provisions à des armées qui en ont besoin. Si Paris tombe, le marché s'effondre. Je préfère que la transition soit douce. Pour tout le monde.
Juliette serra le bras d'Étienne. Il sentit ses doigts froids à travers la laine de sa veste.
— Vous auriez pu me dénoncer, continua Rothschild. Au lieu de cela, vous êtes venu me voir, seul, avec un malade et un artisan prussien pour toute garde. Cela signifie que vous êtes un homme raisonnable. Asseyez-vous.
Étienne ne bougea pas.
— Je suis venu pour la liste des agents. Et pour savoir qui tire les ficelles depuis Paris.
Rothschild ouvrit le parchemin devant lui, le parcourut sans le lire.
— La liste. Vous voulez la liste de la mort. Celle qui nomme vos amis, vos alliés, vos ennemis. Une liste que vous portez déjà dans votre poche, d'ailleurs.
Étienne tiqua. Comment Rothschild savait-il ?
— Von Strauss la connaissait aussi, reprit Rothschild. Il l'avait payée une fortune. Il vous l'a plantée dans la doublure, espérant que vous la découvriez pendant la course, et que la panique vous fasse perdre. Une manœuvre grossière. Il n'avait pas votre sang-froid.
— Vous parlez comme un homme qui lisait dans ses pensées.
— Nous correspondions, admit Rothschild en repliant le parchemin. Von Strauss était mon intermédiaire auprès des Prussiens. Il avait la main lourde, mais il était fiable. Votre capitaine Aubry lui a tiré une balle dans la tête, ce qui complique mes chaînes d'approvisionnement. Vous comprenez mon dilemme.
Il se leva, contourna la table, s'approcha d'Étienne à un mètre. Son haleine sentait le marc de café et le cigare froid.
— Je vous offre un marché. Vous êtes aéronaute. Le meilleur de la ville, malgré votre air mélancolique. J'ai besoin d'un vol précis, minuté, avec un vent favorable. Vous le faites pour moi, et je vous donne les noms de tous les agents prussiens actifs à Paris — y compris celui qui vous a suivi jusqu'au Rastatt.
Étienne croisa les bras.
— Quel genre de vol ?
— Une cargaison d'or. Des pièces de vingt francs, frappées avant la guerre. Vous les jetez au-dessus du camp prussien du Mont-Valérien.
Un silence tomba. Werner jura en allemand, une syllabe étouffée contre sa main.
— Vous voulez que je saupoudre vos pièces sur l'ennemi ?
— Les soldats qui meurent dans la boue ne se soucient pas de politique. Ils voient l'or, ils se précipitent. Les officiers prudents tirent pour rétablir l'ordre, cela ne fait qu'ajouter au désordre. Le camp devient une cohue incontrôlable. Les Prussiens devront réorganiser leur commandement, perdre quarante-huit heures. Ensuite, ils me feront payer cette incartade, mais c'est un risque que j'assume.
— Vous voulez créer une émeute.
— Je veux acheter Paris. Avec la confusion sur le front, le gouvernement pourra sortir par le sud, négocier une capitulation honorable pendant que les Prussiens sont occupés à ramasser mes pièces.
Étienne pensa à la neige du Rastatt, au bruit des gardes, à l'odeur de charogne qui montait des fossés.
— Et ma famille ?
Rothschild ouvrit les mains en un geste de générosité coutumière.
— Dans le sac de l'aéronaute, il y a de la place pour un passager. Deux, peut-être, si vous êtes habile. Votre frère a besoin d'air chaud, pas de cette brume gelée de Paris. Et votre acolyte prussien peut filer vers la Suisse sans qu'on le poursuive, je m'en occupe.
— Où iraient-ils ?
— Un chalet en Suisse, au bord du lac Léman. J'ai des propriétés discrètes. Personne ne les dérangera. Vous, vous revenez à Paris pour toucher votre récompense et m'aider à sceller la paix.
La paix. Ce mot sonnait comme une insulte dans la bouche de Rothschild.
Étienne sentit le papier froissé dans sa poche — la liste des agents, toujours indéchiffrée. Rothschild en connaissait l'existence et son contenu. Von Strauss l'avait eue. Le capitaine Aubry avait laissé entendre qu'une personne à Paris l'avait trahi. Et maintenant, ce banquier suisse au sang froid lui tendait la main, comme à un associé.
Il regarda Frédéric. Son frère leva les yeux, les lèvres bleuies par le froid persistant qui était son héritage de l'hiver passé dans les geôles de Rastatt. Si cette mission réussissait, Frédéric verrait des lacs propres, des montagnes pures, des médecins capables. Pas des hôpitaux de fortune plein de membres amputés.
Werner s'éclaircit la gorge.
— Chef, dit-il en français approximatif, cet homme va vous poignarder.
— Werner a raison, dit Juliette. Parfois même les charognards en ont un peu trop dit.
Rothschild lui lança un regard.
— Vous êtes libre de refuser, mademoiselle. Vos complices seront pendus pour espionnage d'ici quarante-huit heures. Les Prussiens ont mis une prime sur la tête du capitaine Aubry, ils l'attraperont avant la fin du mois. Quant à votre frère, il sera renvoyé à Rastatt comme prisonnier évadé.
— Vous ne pouvez pas faire ça, dit Étienne.
— Je connais les noms des gardiens qui vous ont laissé fuir, dit Rothschild en sortant une pince à billets de sa poche intérieure. Je connais le commandant de la place qui fermera les yeux. Vous n'êtes pas encore hors de mon jeu, monsieur Vautrin. Vous volez, ou vous croulez.
Étienne regarda le plafond. Les poutres étaient craquelées de froid. Dans une autre vie, il aurait esquissé un sourire d'aéronaute, celui qu'il arborait en montant dans la nacelle pour une mission de courrier. Mais cette vie-là était morte quelque part au-dessus des lignes prussiennes, avec le ballon de son frère abattu par la mitraille.
— Je le ferai, dit-il lentement. Mais je veux les noms d'abord.
Rothschild secoua la tête.
— Les noms viendront après le vol. Vous savez pourquoi.
— Je vous fais confiance ?
— Non. Vous faites confiance à ma cupidité. Elle est prévisible. C'est le seul engagement que je tiens, contre vents et marées.
Il rit en retournant vers la table. Il ouvrit un coffret, en sortit un petit sachet de toile qu'il jeta à Étienne.
Étienne l'attrapa à une main, le soupesa. Des pièces.
— Pour vos frais, dit Rothschild. Le départ est prévu deux nuits avant la nouvelle lune. On vous conduira au hangar des environs d'Argenteuil. Gardez votre homme de confiance près de vous.
Étienne serra le sachet dans sa paume.
— Le chargement d'or, où est-il stocké ?
— Il vous attend. Mon armurier l'a sécurisé, scellé au plomb. Vous n'aurez qu'à larguer les sacs au point de repère.
Armurier. Le mot resta en suspens dans l'air comme un filet de poudre.
À l'intérieur de sa poche, le papier de la liste des agents avait un poids immense. Une pensée traversa Étienne, une de celles qui viennent après les veillées trop courtes et les promesses trop longues : l'armurier de Rothschild, celui qui scellait l'or, celui qui préparait les explosifs pour ce qu'il appelait des incartades et qu'Étienne appelait maintenant des massacres — cet armurier n'était peut-être pas un inconnu.
Frédéric toussa encore, un crachat de bile rose sur son mouchoir.
— J'irai, dit Étienne. Mais vous me donnerez une chose maintenant, une seule : le nom de l'homme qui vous a parlé de Frédéric, de son état de santé, de Rastatt. Nul n'était censé savoir que mon frère était là-bas.
Rothschild s'arrêta, la main à mi-chemin du coffret. Pour la première fois, quelque chose bougea derrière ses yeux — une hésitation.
— Cet homme vous est plus proche que vous ne le devriez au moment, dit-il. Et si je vous disais que c'est le capitaine Aubry ?
Le cœur d'Étienne fit un bond. Le capitaine Aubry qui l'avait sorti de Rastatt — et qui lui avait dit de ne pas chercher la vérité sur sa meurtrière avant de l'avoir trouvée lui-même.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.