L'Aérostier de Paris
Lire le chapitre 29: The Debt Called Due
L’armurier s’appelait Malo, un vieux aux doigts tachés de graisse et aux yeux plissés par des années de lumière de forge. Il ouvrit la caisse de chêne sans un mot, et l’intérieur révéla des rangées de louis d’or, empilés avec une précision militaire. Étienne compta les sacs d’un regard. Vingt mille francs, peut-être plus. La pièce sentait l’huile de lin et la poussière de charbon.
« Le marché est scellé », dit Rothschild en refermant son manteau contre le vent de novembre qui filtrait par la fenêtre. « Vous survolez le camp prussien à l’aube. Vous larguez l’or sur la compagnie du 47e régiment de ligne, à l’ouest, là où ils sont stationnés entre les deux batteries de mortiers. Ils se battront entre eux pour une pièce d’or avant que leurs officiers ne puissent les arrêter. Pendant ce temps, mon courrier passe par la porte de Vanves avec un sauf-conduit estampillé par le commandement prussien. Vous ne me demandez pas comment je l’ai obtenu. »
« Et mon frère ? »
« Il est déjà en route pour la Suisse. Un sanatorium près de Berne. Les meilleurs soins, le lait des alpages, l’air pur. Il y sera avant la fin de la semaine. »
Étienne hocha la tête. Il resentait le poids de la liste dans la poche intérieure de sa veste contre sa poitrine, ces noms qu’il n’avait pas fini de déchiffrer. Malo referma la caisse et tourna la clé avec un grincement.
« Je veux vérifier les sacs », dit Étienne.
Rothschild leva un sourcil. « Vous me prenez pour un homme qui vole ses propres contrats ? »
« Je vous prends pour un homme qui a survécu en vendant du blé aux Prussiens en pleine famine. Je veux voir l’or. »
Le banquier haussa les épaules et fit un geste bref. Malo rouvrit la caisse. Étienne s’approcha, passa la main sur les pièces, soupesa un sac de toile. L’or était là, réel, lourd. Parfait pour son plan.
Il sortit une petite fiole noire de sa manche — un mélange de poudre fine et de salpêtre qu’il avait préparé la veille en secret, avec des ingrédients volés à l’atelier de ballons. Il la glissa dans une fente qu’il avait déjà repérée entre les doublures de la caisse, près du fond, à peine visible sous l’angle des sacs.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? » demanda Malo, les yeux plissés.
« Rien », dit Étienne en refermant la caisse. « Un compartiment pour le sable. Je n’aime pas les vols en ballon avec trop de poids instable. »
Malo le regarda une seconde trop longue. Puis il détourna les yeux et cracha sur le sol en terre battue de l’atelier. « Vous pilotez, je forge, dit-il. Que Dieu vous garde en l’air, monsieur Vautrin. »
Étienne passa la nuit à inspecter son ballon, le *Liberté*, sous la nef des ateliers de la rue de la Roquette. Les coutures tenaient. L’appendice d’hydrogène était reconstruit, du gaz frais rempli les poches avec un grondement sourd. Le filet était usé mais robuste. Il fixa la caisse d’or dans la nacelle, comme convenu, vers l’arrière — loin de la flamme.
Jules, un jeune équipier aux mains croûteuses, l’observait en silence. « Vous partez vraiment ? Avec l’argent des Prussiens ? »
« Je pars larguer un colis », dit Étienne. « Le contenu est secondaire. »
« Et qu’est-ce qu’il y a dedans pour nous, alors ? »
Étienne se pencha, vérifia la poussée du ballon, un chiffre de calcul mental toujours ancré dans sa tête. « Le temps. La nuit. La confusion. Quand ceux d’en bas s’arrêteront de regarder le ciel, on en profitera pour respirer. »
Il ne dormit pas beaucoup. À l’aube, le ciel au-dessus de Paris était un voile de plomb bas et brisé, l’Est nimbé d’une lueur hésitante. Rothschild était là, entouré de deux colosses à moustaches et d’un secrétaire qui tenait un livre de comptes, comme s’il notait même ses respirations. Malo transportait la caisse, pliée en deux, et la chargea lui-même dans la nacelle.
« La largez au-dessus de la compagnie du 47e, près du butte de la redoute 8, entre le talus et les batteries de mortier », rappela Rothschild en ajustant son haut-de-forme. « Vous verrez les feux de camp. Ne vous trompez pas de secteur. »
« Et les tirs de barrage ? »
« Les Prussiens ne tireront pas sur un ballon qui lâche de l’or. Croyez-moi. Les officiers ont reçu l’ordre de vous laisser passer. »
Étienne monta dans la nacelle, vérifia l’ancre de leste, les sacs. Il vit le regard de Malo, accroché à la caisse, comme s’il cherchait quelque chose qu’il avait laissé dedans. Étienne lui fit un signe de tête. L’armurier détourna les yeux.
« Ne la larguez pas trop vite », murmura Malo. « Le plomb du fond peut s’incliner. La poudre s’éparpillera. Faites-la tomber droite. »
Étienne se tendit. « La poudre ? »
Malo cligna des yeux, puis se racla la gorge. « La poussière de sable », dit-il. « Pour l’équilibre. »
Mensonge. Mais Étienne n’avait pas le temps de demander des comptes. Les cordes furent lâchées, le *Liberté* s’éleva dans un gémissement de toile tendue, Paris se déploya sous lui, gris, coupé de fumées et de trous de bombes. Le vent le prit, le poussa vers l’est, vers les lignes prussiennes — un ruban sombre et froid qui s’étirait autour de la ville comme un garrot.
Il survola la banlieue dévastée. En contrebas, des feux de camp, des silhouettes grises, des tentes alignées à perte de vue. Il localisa la redoute 8, une bosse de terre battue près d’un chemin creux. À côté, la ligne des batteries de mortiers, reconnaissables à leurs tubes courts. Et entre eux, les tentes de la compagnie du 47e, reconnaissables aux fanions blancs et noirs.
Il régna une accalmie dans les tirs. Étienne ajusta sa course, plaça la caisse au bord de la nacelle, puis tira sur la cordelette qui maintient les montants de la caisse unis. Il lâcha la goupille. La caisse bascula dans le vide, un socle sombre qui tournoya, entraînant avec elle l’or et la fiole noire.
Il ne regarda pas loin. Il savait à la seconde où elle toucherait la terre — un choc sourd, puis une lueur étrange, une flamme blanche qui monta en une colonne de feu. La poudre avait enflé, un coup de vent puissant qui déchira les sacs de toile, puis la charge se répandit, toucha les munitions empilées autour des mortiers.
L’explosion fut si grande qu’elle secoua l’air autour de lui, un souffle brûlant qui fit frissonner le ballon. Le sol se souleva en une vague de terre, de feu, de bois. Un second dépôt — plus grand, caché sous un amoncelement de fûts — prit feu à son tour. La nuit déjà dissipée se ralluma en plein jour. Les lignes prussiennes, en dessous, éclatèrent dans un mouvement de fourmilière renversée.
Étienne tira sur le cordage de soupape. Le ballon dériva vers le sud, loin de la lueur, quand une voix monta de la nacelle. Un raclement de gorge. Il se retourna.
Malo était dans le fond, plié contre la bordure, bras serré contre le flanc. Une tache sombre s’étendait sous sa veste.
« Vous n’auriez pas dû me croire », dit-il.
« L’armurier ? Vous avez voyagé dans la nacelle ? »
« J’ai embarqué à minuit, avec les caisses de lest », dit Malo avec un rire douloureux. « Rothschild avait peur que vous fauchiez une partie du chargement, alors il m’a chargé de rester discret. Et moi… j’ai vu la fiole. Vous auriez pu vivre plus heureux. Vous auriez pris l’or et fait la paix. »
Étienne s’accroupit près de lui. La blessure était nette, une balle perforante — peut-être un éclat de l’explosion qu’il avait déclenchée, peut-être un tireur du camp. Le sang coulait trop vite.
« Pourquoi me l’avoir dit ? » demanda Étienne.
Malo toussa. Un filet pourpre coula du coin de sa bouche. « Parce que vous êtes le seul ici à qui cela ne sourira pas », souffla-t-il. « Rothschild veut l’or. Delacroix veut Paris. Le capitaine Aubry… » Il rit, court, amer. « Je ne sais pas ce qu’il veut. Mais vous, vous voulez juste votre frère en vie. Vous l’aurez. Mais vous voulez aussi la vérité sur ceux qui vous ont trahi. »
Une faible lueur remua dans ses yeux. De la poche intérieure de sa veste, il tira un morceau de papier, chiffonné, brun par endroits.
« La liste, dit-il. Rothschild croyait qu’il l’avait brûlée. J’ai gardé ce morceau pour la fin de mon contrat. Le nom que vous cherchiez, celui qui manque sur votre copie. Le général Delacroix. C’est lui qui signe les ordres de reddition de Paris en secret. Il négocie avec les Prussiens depuis l’armistice de Sedan. L’or que vous venez de scier ? Il devait servir à payer ses officiers supérieurs et à sceller la capitulation avant décembre. »
Étienne prit le papier. Le nom y figurait, calligraphié, en lettres régulières. Delacroix. Le commandant de la garde nationale. L’homme qui lui avait donné l’autorisation de voler chaque matin au-dessus des lignes ennemies.
Malo exhala un dernier souffle. Sa main retomba.
Le *Liberté* dérivait vers Paris dans un ciel de plus en plus blanc. La voie de chemin de fer en contrebas disparaissait sous les flocons. Étienne tenait le bout de papier, le visage impassible, tandis que le vent le ramenait vers une ville qui ne savait pas encore qu’elle était déjà vendue.
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