L'Aérostier de Paris
Lire le chapitre 30: The Forgotten List Again
L’air sentait la poudre et le sang. Le ballon, troué, se vidait de sa toile dans un froissement lugubre, et Malo, l’armurier, gisait contre le panier défoncé, les doigts crispés sur une déchirure de son manteau. Étienne s’agenouilla dans la neige souillée, les mains rouges, cherchant la plaie. Elle était là, sous la clavicule, profonde.
« Ne meurs pas, dit Étienne. Pas encore. »
Malo sourit. Un sourire de bronze, cassé. Il tourna la tête vers la masse sombre des lignes prussiennes à l’horizon, puis vers Paris, derrière, qui fumait sous le ciel gris. Entre les deux, il n’y avait que des morts et des vivants qui se croyaient morts demain.
« Écoute-moi, aéronaute », souffla Malo. Sa voix grinçait comme une charnière rouillée. « Rothschild t'a payé en or. Tu as fait sauter son dépôt. Mais l'or n'était qu'une écume. Tu crois avoir compris. Tu n'as rien compris. »
Étienne voulut répondre, mais Frédéric — non, le petit Frédéric était à l’abri, quelque part dans le ventre sombre du Paris affamé, Werner veillait sur lui. Il serra la mâchoire. « La capitulation. Delacroix. »
Malo toussa. Un filet noir coula de sa lèvre. « Delacroix n'est que le nom qui signe. Le bras qui vend la ville, c'est lui. Mais le cerveau… » Il chercha sa poche intérieure, la toile était cousue, doublée. Ses doigts faiblirent. Étienne tira son couteau, fendit la doublure.
Une feuille tomba. Pas de l’encre ordinaire. Une écriture minuscule, serrée, sur un papier d’avant-guerre. Une vraie page de registre, avec des colonnes.
Étienne la déplia. Son cœur rata un battement.
Ce n’était pas la liste. C’était _l’autre_ liste.
Sa main plongea dans sa propre poche de manteau, en tira le papier que le capitaine Aubry lui avait glissé à Rastatt, celui qui nommait von Strauss. Il les mit côte à côte. Les colonnes ne correspondaient pas. L’un était un effectif d’officiers. L’autre, une liste de comptes.
« Vois », dit Malo, dont la voix mourait. « La liste des agents, elle t'a donné un nom. Mais celle-ci… c'est le grand livre des trahisons. Chaque livraison de grain, chaque tonne de charbon vendue à l'ennemi, chaque prisonnier échangé contre des francs. Delacroix a signé tout en bas. »
Étienne suivit le doigt décharné. En bas de page, une signature sèche, sans fioritures : _Delacroix, général de division, intendant provisoire de Paris._
Sous la signature, une date. Le 15 décembre.
Étienne leva les yeux. On était le 3.
« Que prépare-t-il pour le 15 ? » demanda-t-il.
Malo rassembla ses dernières forces. Il attrapa le poignet d’Étienne, les ongles s’enfoncèrent. « Il ne va pas faire capituler les troupes. Il va faire capituler la ville. Il a fait voter une motion secrète au conseil municipal. Les portes seront ouvertes de l’intérieur. Les Prussiens entreront sans un coup de feu, et les soldats français trouveront les rues vides et les canons tournés vers eux. Ils croiront à une trahison de l’état-major. Et Delacroix prendra le contrôle du gouvernement provisoire en sauvant la mise. Il sera le seul à pouvoir négocier. »
« Mais c’est un suicide militaire », souffla Étienne. « Paris ne s’est jamais rendu. Les boulevards sont fortifiés par des barricades à chaque intersection. Les gardes nationaux sont loyaux aux bataillons, pas aux généraux. »
Malo ricana. Un rire qui sonnait comme un glas. « Tu crois que le général compte sur les barricades ? Elles sont dressées pour l’ennemi de l’extérieur, pas pour un ennemi de l’intérieur. Il va faire couper les ponts, pas les bloquer. Sans pont, le bois et le charbon n’arrivent plus. Sans bois et charbon, pas de pain. Le peuple aura faim. Il ouvrira les portes lui-même. Il croira libérer Paris. Il livrera Paris. »
Une quinte de toux secoua l’armurier. Étienne le tenait, impuissant.
« Rothschild savait ? » demanda-t-il. « Le dépôt que j’ai fait sauter… c’était pour briser ce plan-là ? »
Malo ne répondit pas. Son regard s’était figé, tourné vers le ciel.
Étienne referma doucement les paupières de l’artisan. Il resta un instant à genoux, le papier entre les mains, le vent froid qui lui coupait le visage. La liste d’agents dans sa poche pesait soudain moins lourd que ce grand livre. Von Strauss. Aubry. Malo. Rothschild. Chacun un rouage. Delacroix, le dernier nom, la clé de voûte qui ferait tomber l’arche entière au-dessus de sa tête.
Il se releva. Il fallait agir. Paris n’avait plus que douze jours.
Il plia le grand livre, le glissa contre sa poitrine, sous la chemise, là où même une fouille de routine ne le trouverait pas facilement. Puis il se redressa et chercha des yeux le chemin du camp français. L’état-major était au Louvre, disait-on, dans les salles glacées où les tableaux avaient été descendus pour les protéger des bombardements. Il fallait y aller. Montrer le document. Confronter Delacroix en personne devant des témoins.
Mais il y avait un problème.
Il s’arrêta. Il ressortit le papier de la liste d’agents. Le nom d’Aubry figurait encore au-dessus des autres, non souligné, non confirmé. Le capitaine l’avait aidé à fuir Rastatt. Il avait tiré sur von Strauss. Mais Rothschild avait insinué qu’Aubry avait pu donner la position de Frédéric.
Et si Aubry était aussi un homme de Delacroix ?
Étienne jeta un coup d’œil vers le sud-ouest, là où le camp français devait se trouver, de l’autre côté de la Seine. Il n’y avait pas que les Prussiens entre lui et l’état-major. Il y avait la rivière. Les ponts. Et si Delacroix avait donné l’ordre de les faire couper, le grand livre n’arriverait jamais à destination.
Il se retourna vers l’épave du ballon. La toile était en lambeaux, le panier brisé, la nacelle d’osier n’était plus qu’un tas de brindilles tordues. Il ne pouvait pas réparer ça. Il ne volerait pas jusqu’au Louvre.
Mais il n’avait peut-être pas besoin d’y aller lui-même.
Dans la poche intérieure de sa veste, sous la doublure, là où la couture était maculée de son propre sang ancien, il sentit autre chose. Un mince carré de cuir. Un document qu’il avait reçu il y avait des semaines, dans une autre vie, à Rastatt.
Il le sortit. C’était la carte d’identité de pilote de l’armée française, signée par le général en chef de l’aérostation. Avec un tampon du bureau du général de division.
Le bureau de Delacroix.
Étienne sourit. Pas un sourire de victoire, mais un sourire de pierre. Delacroix avait signé sa propre perte. Avec cette carte, un homme déterminé pouvait se déplacer dans Paris sans poser de questions. Il pouvait entrer au Louvre. Il pouvait marcher jusqu’au bureau du général et poser le grand livre sur la table.
Mais s’il se trompait, il tomberait entre les mains de Delacroix lui-même.
Il regarda le corps de Malo. Le petit carnet que l’armurier avait tenté de protéger était dans sa main. Étienne ramassa le grand livre de trahisons, le glissa dans la poche de sa chemise, sous le cuir de la carte.
Il jeta un dernier regard à la carcasse du ballon. Les Prussiens avançaient déjà, leurs ombres s’allongeant sur la plaine. Il tourna le dos, enfila son manteau, et se mit en marche vers Paris, vers le Louvre, vers Delacroix.
Douze jours. Il avait douze jours pour défaire ce que le général avait mis des mois à tisser.
Et la première chose qu’il devrait décider en arrivant aux portes : à qui, exactement, pouvait-il se fier ?
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