L'Aérostier de Paris
Lire le chapitre 4: The Locket's Secret
La lampe à huile vacillait sur la table de bois, projetant des ombres dansantes sur les murs suintants de la cave. Étienne était assis là, les mains enfouies dans ses poches, le dos contre la pierre froide. Delafond reposait sur une paillasse improvisée, un linge ensanglanté noué autour de l'épaule. Les yeux fermés, mais Étienne savait qu'il ne dormait pas — le rythme de sa respiration était trop régulier, trop discipliné.
Sa main gauche fouilla machinalement le fond de sa poche et rencontra le métal froid du médaillon de Frédéric. Il le sortit, le fit pivoter entre ses doigts. Le fermoir céda presque tout seul, comme s'il avait attendu ce moment depuis des semaines — ou des années. Le petit portrait qui s'en échappa glissa sur la table et s'immobilisa face à la lumière.
Une femme. Jeune. Des boucles sombres encadrant des yeux clairs que le daguerréotype rendait presque blancs. Un col de dentelle montant haut sur le cou. Un sourire retenu, comme si elle avait été photographiée contre son gré. Frédéric n'avait jamais mentionné de femme. Jamais. Ses lettres ne parlaient que de la guerre, de la boue, des camarades morts. Pas d'amours.
— Vous la connaissez ?
La voix d'Étienne le surprit lui-même, rauque, à peine audible. Delafond ne bougea pas, mais ses paupières frémirent.
— Je sais que vous êtes éveillé. Depuis que vous avez tourné la tête quand le chat a traversé la rue, il y a dix minutes.
Un silence. Puis Delafond ouvrit les yeux dans la pénombre. Ils n'avaient pas la fatigue d'un homme blessé — ils avaient la profondeur calme de quelqu'un qui calcule sans cesse.
— Qu'est-ce que vous tenez ? demanda-t-il en se redressant lentement.
Étienne leva le médaillon ouvert dans sa direction. La flamme de la lampe éclaira le visage de la femme.
Delafond se figea. Vraiment se figea — Étienne avait vu ce genre d'arrêt chez les soldats quand un tir venait de frôler leur tête. La reconnaissance involontaire avant le contrôle.
— Vous la connaissez, répéta Étienne. Pas une question. Une constatation.
Delafond passa la main sur son visage, repoussa une mèche collée par la transpiration. Il regarda le plafond un instant et ses doigts se crispèrent sur le bord de la paillasse pour qu'ils ne le fassent pas sur autre chose.
— Elle s'appelait Hélène. Je l'ai connue à Berlin avant la guerre. Elle travaillait comme traductrice pour la légation française à Berlin — officieusement, du moins. C'est tout.
— C'est tout, non. Vous avez marqué une pause avant de dire son nom. Vous avez pensé à m'en dire moins que ce que vous saviez.
— Vous avez un instinct de soldat, Vautrin, vous le savez ?
— Je suis pilote, pas soldat. C'est la même méfiance, simplement dans un autre ciel.
Delafond laissa fuser un rire court, sans humour. Puis ses yeux se portèrent sur la carte dépliée sur la table — celle qu'Étienne avait découverte dans sa veste — sur laquelle les batteries prussiennes étaient données, mouvement par mouvement, direction par direction. Il ne regarda pas la carte comme un document compromettant. Il la regarda comme une horloge.
— Ce médaillon appartient à votre frère, n'est-ce pas ? Je le vois à la manière dont vous le tenez. Comme une relique.
— Ne parlez pas de lui.
— Je n'allais pas le faire. Je vais vous dire autre chose. Cette femme — Hélène — elle est morte à Sedan. Pas au combat. Pas pendant un bombardement. Elle est morte à cause de ce qu'elle savait, avec un col de dentelle trop propre pour la ville qu'elle traversait.
Étienne remit le portrait dans le médaillon d'une main qui tremblait un peu plus qu'il ne l'aurait voulu. Il le fit glisser dans sa poche, puis se leva. Il fit quelques pas dans la cave, les mains placées sur la table, penché sur la carte.
— Pourquoi vous me racontez ça ?
— Parce que vous avez montré son image. Et parce que si je voulais vous mentir sur elle, surtout à vous, il y a des mensonges meilleurs que d'autres.
Il se tut. Étienne entendit un soldat passer dans la rue au-dessus d'eux, le bruit rythmé d'une marche qui n'était ni française ni prussienne — juste celle d'une patrouille qui ne sait pas si elle garde les vivants ou les morts.
— Vous êtes allé à Sedan ? demanda Étienne.
— Oui.
— Et c'est là que vous avez changé de mission.
Delafond souleva la tête, ses yeux maintenant plus gris que sombres à la lumière de la lampe. Il paraissait vieilli de dix ans en quelques secondes.
— J'ai toujours su que vous ne me feriez pas confiance. Et vous avez raison de ne pas le faire. Mais écoutez-moi bien, Vautrin. Cette femme était présente lorsque les documents que je porte ont été réunis. Elle les a traduits, en français, en allemand, en anglais. Elle était la seule à connaître l'ensemble du montage. Et elle est morte à Sedan, seule, avec deux balles dans la nuque, parce qu'on ne voulait pas qu'elle parle.
— Vous étiez là à Sedan. Vous dites avoir vu son corps. Mais vous ne me dites pas qui l'a tuée.
— Je ne le sais pas. Si je le savais, je vous le dirais, parce que nous aurions un ennemi commun.
Étienne s'appuya contre le mur. Le froid le traversait à travers sa chemise. Frédéric avait donné ce médaillon à une femme avant de mourir ? Ou bien l'avait-il gardé sans jamais lui dire ce qu'il ressentait ? Les deux possibilités lui étaient également douloureuses. Il revit le visage de son frère dans la dernière lettre reçue, où il écrivait avec sa voix d'aîné un peu guindée : *Les choses ici sont simples, Étienne. On se lève, on tient, on avance.*
Il regarda Delafond.
— Vous saviez que ce médaillon me suivrait là où vous voulez que j'aille. Qu'est-ce que vous savez encore de mon frère ?
Ce fut au tour de Delafond de pâlir légèrement. Il se redressa avec difficulté, humecta ses lèvres.
— Je savais que vous aviez un frère mort à la guerre. Vous l'avez écrit dans un rapport de vol en août dernier, à l'attention du bureau postal. Une annotation dans la marge.
— Vous avez lu mes rapports ?
— J'ai lu tout le monde, à Paris, qui est capable de traverser les lignes prussiennes en ballon. Ça vous semblera peut-être effrayant. Ça devrait l'être. Mais une mission de cette importance, on ne la confie pas à quelqu'un dont le deuil pourrait brouiller le jugement.
Le silence s'épaissit dans la cave. Étienne crut entendre les gravats du plafond bouger au-dessus d'eux, mais c'était seulement la maison qui respirait, la ville qui tremblait sous le poids de ses propres peurs.
Il rejoignit la table, remit ses mains sur le bord, à plat. Il regarda la carte des batteries prussiennes, les lignes de mouvement tracées d'une écriture fine et pressée. Puis il regarda le médaillon dans sa poche, là où le portrait de la femme inconnue pesait comme une question sans réponse.
— Nous partons à l'aube, dit-il.
Delafond leva les yeux. Le soulagement qu'il ne montra pas était pourtant là, trahi par une légère détente des épaules.
— Vous ne voulez toujours pas lire la lettre ? demanda-t-il en désignant d'un mouvement de menton l'enveloppe de cire glissée sous sa veste, celle du contact fantôme de la Gare du Nord.
— Je la lirai quand nous serons dans les airs. Si c'est un piège, vous êtes à mes côtés dans une nacelle à six mille pieds. Je peux choisir le moment où nous tombons.
Il n'y avait pas de menace dans la voix d'Étienne. C'était cela qui rendait son calme plus redoutable encore.
Delafond hocha lentement la tête. Puis, comme à regret, il ajouta, à voix si basse qu'Étienne dut se pencher pour l'entendre :
— Hélène portait un médaillon identique au vôtre. C'est ce qui m'a fait parler. Votre frère et elle... vous méritez de savoir ce qu'ils étaient l'un pour l'autre.
Il se tut. Étienne attendit la suite qui ne vint pas.
— Je vais vous dire où nous allons, dit Delafond. Pas pourquoi. Pas encore. Mais où.
Il tendit le doigt vers la carte. Un point dans la banlieue nord, à demi raturé : Garges. Une zone de marais entre deux positions prussiennes, que personne n'avait intérêt à défendre.
Étienne regarda le point pendant un long moment. Il pensa aux canons qui tiraient sur Paris, aux balles qui avaient manqué la nacelle à la Gare du Nord, à l'assassin français sur le toit près de Javel, à son frère mort trop jeune et à cette femme aux yeux clairs dont il ne saurait peut-être jamais le vrai visage que lorsqu'il serait trop tard.
Il replia la carte avec soin et la tendit à Delafond.
— Reposez-vous, dit-il. Vous avez l'air d'avoir besoin de forces.
Il souffla la lampe et resta dans le noir, le médaillon serré au creux de sa paume, à écouter la ville s'endormir autour de deux hommes qui portaient des blessures qu'ils ne nommaient pas.