L'Aérostier de Paris
Lire le chapitre 31: The Exposure
Le vent du nord piquait les joues d’Étienne lorsqu’il fit atterrir le ballon jaune derrière les lignes françaises, dans un pré boueux où des tirailleurs algériens montaient la garde. Le capitaine Aubry sauta le premier, tenant la corde d’amarrage, et cria en brandissant sa lettre de mission tachée de sang. Un sous-officier reconnut son grade, puis ouvrit le chemin vers le quartier général installé dans une ferme éventrée.
Étienne marcha droit vers la grande table de chêne où le général Delacroix se tenait, la poitrine couverte de décorations qui ne signifiaient plus rien. À côté de lui, un officier d’état-major en tunique grise lisait des dépêches. Deux gendarmes montaient la garde à la porte.
— Général, dit Étienne en dépliant le fragment de liste que l’armurier Malo avait glissé en agonisant, j’ai des preuves. Le nom que vous cherchiez — l’homme qui négocie avec les Prussiens, qui a vendu les positions de nos avant-postes — c’est vous.
La ferme entière se tut. Les ordres, le crépitement du poêle, la pluie sur les volets clos — tout s’arrêta.
Delacroix leva un sourcil, puis sourit lentement. Il ne regarda même pas le papier qu’Étienne lui tendait.
— Vautrin, le ballonnier. Le frère du déserteur. L’homme qui a livré un chargement de poudre noire sur le camp prussien — et qui est revenu vivant. Intéressant.
— Lisez le nom, gronda Étienne. « Delacroix. » C’est votre signature. Votre plan est de livrer Paris par traité avant décembre.
L’officier d’état-major fit un pas, mais Delacroix leva la main. Sa voix resta calme, presque apaisante.
— Mes amis. Voilà la preuve du contraire. Ce papier, que je connais bien, fait partie d’une liste de traîtres que nous avons interceptée à Rastatt — une liste montée par un agent double qui se fait appeler le capitaine Aubry. (Il jeta un regard froid à Aubry.) Le même capitaine qui a libéré ce faussaire de prison. Le même qui a soufflé à cet aéronaute l’idée de m’accuser.
Le poing d’Étienne se serra.
— Vous avez tué le commandant von Strauss à Rastatt, dit-il. Vous avez organisé une fausse course pour amener ici un envoyé prussien de paix. Vous avez vendu les secrets de Frédéric à Rothschild.
Delacroix secoua la tête avec une pitié feinte.
— Ce pauvre garçon est malade. La fièvre lui monte à la tête. Messieurs, en temps de siège, on ne discute pas avec les déserteurs. (Il se tourna vers les gendarmes.) Arrêtez cet homme. Pour espionnage, trahison, et propagation de fausses nouvelles au préjudice des armées de la République.
Les deux gendarmes hésitèrent une seconde, puis s’avancèrent. Étienne sentit la main d’Aubry qui pressait son avant-bras — ne résiste pas, ils sont trop nombreux.
— Vous faites une erreur, dit Étienne, la voix serrée.
— Non, mon cher. La guerre fait des erreurs. Moi, je fais l’histoire.
On lui saisit les poignets. Le fer claqua autour de ses avant-bras, trop vite et trop froid. Delacroix reprit la liste des mains d’Étienne et l’examina avec un soin de commandant, pliant le fragment dans sa poche de poitrine.
— Dans une semaine, fit-il calmement, lorsque Paris aura faim de pain noir et de nouvelles, on n’écoutera plus les mourants qui racontent des histoires de ballons.
La porte de la ferme s’ouvrit alors à toute volée.
Une vingtaine d’hommes en uniforme de la Garde nationale envahirent la pièce, fusils baissés, guidés par une silhouette mince en redingote noire. Juliette. Elle tenait un rouleau de papier ouvert — un ordre signé du gouvernement de la Défense nationale.
— Général Delacroix, dit-elle d’une voix claire, vos ordres ne s’appliqueront plus. Vos correspondances avec le baron prussien Groeben ont été déchiffrées cette nuit par le télégraphe du télégraphe qu’on croyait mort. La ville de Paris vous démet de votre commandement.
Une seconde de silence. Puis le visage de Delacroix se vida de toute couleur, comme un ciel qui laisse tomber la nuit.
— Ceci est un faux, dit-il, la voix blanche.
— C’est une copie, corrigea Juliette. L’original est parti pour Tours par un autre message — que vous n’intercepterez pas.
Delacroix regarda autour de lui. Les gendarmes avaient lâché les poignets d’Étienne. L’officier d’état-major ne levait pas les yeux. Même la garde de la porte semblait avoir trouvé un intérêt soudain pour le plancher. L’autorité tombe, se dit Étienne. Elle tombe aussi vite qu’une pierre.
Delacroix attrapa un manteau et se rua vers la porte de derrière, mais un soldat de la garde le croisa, baïonnette levée. Il hésita une seconde, puis tourna brusquement comme un fauve en cage — avant de bousculer deux hommes et de disparaître dans la cour.
— Ne le tuez pas, cria Aubry. Nous avons besoin de lui vivant pour qu’il parle.
Mais la trappe de la cave était ouverte. Un bruit de pas descendant. Puis le silence d’une porte refermée de l’intérieur.
Juliette vint vers Étienne et lui défit les menottes, d’un geste sec, sans un mot. Ses doigts étaient glacés, mais son regard brûlait.
— Votre frère est vivant, dit-elle d’une voix basse. Je l’ai fait passer en Suisse sous un faux nom. Un agent de Rothschild le croyait en route, mais il est dans une maison de soins à Lausanne — sans que personne sache.
Étienne respira pour la première fois depuis Rastatt.
— Et maintenant ? demanda-t-il.
Aubry regarda par la fenêtre noire de pluie, vers la ligne des collines où l’on voyait à peine les feux prussiens.
— Maintenant, dit Aubry, il faut rattraper un général qui va traverser les lignes pour signer la capitulation. Et nous ne savons même pas quel jour il choisira.
La pluie reprit, martelant les volets comme des doigts impatients sur un clavier de télégraphe.
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