L'Aérostier de Paris
Lire le chapitre 32: The Last Flight
Le matin se levait sur Paris, gris et froid, quand Étienne et Frédéric poussèrent la porte de l'atelier. Deux semaines que son frère était rentré de Lausanne, deux semaines que ses mains tremblaient encore un peu — mais ce matin, elles étaient fermes. Frédéric tenait la toile, Étienne le cordage, et ensemble ils la hissèrent vers les chevrons comme on lève un drapeau.
« Elle est belle », dit Frédéric.
La nacelle n'était pas de celles qu'on fabriquait pour les passagers. Une cloche d'osier tressé, renforcée de fer aux quatre angles. Pas de place pour deux sacs de courrier ou trois officiers. Assez pour un homme, un fusil, et du lest à peine suffisant.
« Elle est légère », répondit Étienne. « C'est ce qu'on lui demande. »
Il passa la main sur la toile, encore craquante d'apprêt. Le vernis sentait l'essence et l'alcool. Une odeur qu'il connaissait mieux que celle de sa propre chambre.
« Tu vas le rattraper », dit Frédéric, sans question dans la voix.
Étienne s'arrêta. Il regarda son frère — vivant, debout, un peu maigre encore, avec cette cicatrice blanche qui lui traversait la tempe gauche. Là où la balle prussienne était passée.
« Tu ne me demandes pas de t'écouter ? »
Frédéric sourit. « À quoi bon ? Tu as toujours su monter plus haut que moi. »
Le silence entre eux n'avait pas besoin d'être rempli. Étienne laissa sa main retomber sur la toile.
« Delacroix a pris un ballon hier soir, du parc de Montsouris. Il avait une heure d'avance. Les lignes prussiennes sont à sept lieues d'ici. Il doit signer le traité à Versailles ou à Rastatt, selon les dépêches que Juliette a interceptées. »
« Deux jours ? »
« Un, si je vole bon », dit Étienne. « Il a du lest de plomb et un équipage de trois hommes. Moi, je n'ai que moi. »
Frédéric hocha la tête. Il ne demanda pas pourquoi il ne l'accompagnait pas — il le savait. La nacelle était faite pour un seul. Et depuis son retour, les médecins lui avaient interdit l'altitude autant que l'alcool. Un cœur qui avait failli lâcher ne se remettait pas si vite.
« Et Juliette ? » demanda Frédéric.
Étienne vérifia le nœud du câble de valve.
« Elle est chez Aubry. Elle refuse de lui faire confiance, mais il connaît les itinéraires des patrouilles prussiennes. S'il y a une chance que Delacroix passe par Châlons, elle la trouvera et nous fera passer l'information par pigeon. »
« Tu ne lui as pas dit que tu partais ? »
Cette fois, Étienne se figea.
Il y avait dans la voix de son frère quelque chose de précis, de douloureux, qu'il avait appris à reconnaître aux jours où on les avait séparés sur le champ de bataille. Frédéric avait toujours su lire en lui mieux que quiconque.
« Elle dirait que c'est un suicide », murmura Étienne. « Elle essaierait de me retenir. »
« Elle l'est — retenir. » Frédéric s'approcha, posa la main sur l'épaule de son frère. « Elle t'a attendu trois ans. Elle a traversé l'enfer des lignes prussiennes pour te chercher. Tu lui dois plus que de la cacher dans une taverne pendant que tu vas mourir seul. »
« Je ne vais pas mourir. »
« Si tu fais ce que tu comptes faire, si. »
Les mots tombèrent, nets comme un coup de marteau. Étienne regarda son frère. Frédéric avait les yeux francs, ce regard qu'il avait toujours eu, même enfant — quand on lui prenait son jouet, quand il voyait la brute du quartier s'approcher d'Étienne trop petit pour se défendre.
« Elle sait déjà », dit Frédéric. « Je lui ai écrit hier soir. »
Étienne serra les mâchoires.
« Tu n'avais pas le droit. »
« Si. J'avais le droit. Parce que si tu meurs là-haut, quelqu'un devra lui dire que tu es mort en pensant à elle, pas en pensant à un traître. » Frédéric recula d'un pas. « Et je ne veux pas que cette phrase lui vienne de ma bouche. Je veux qu'elle te vienne de la tienne, vivant, quand tu seras rentré. »
Le vent souffla sous la porte de l'atelier. Les toiles battirent. Étienne regarda son frère — ce survivant qui avait traversé les camps, les hôpitaux, qui était revenu avec une cicatrice à la tempe et un nom d'emprunt dans sa poche — et pour la première fois depuis des semaines, il sentit autre chose que de la colère.
Il sentit de la honte.
« Je reviendrai », dit-il. « Je te le promets. »
Ce fut la seule promesse qu'il fit avant de soulever la valve et de commencer à gonfler l'enveloppe.
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Le départ se fit à l'aube, de la place Saint-Sulpice, devant une poignée de curieux qui ne savaient rien du fardeau suspendu au-dessus de leurs têtes. Le Préfet avait donné sa bénédiction — non sans demander qui paierait pour la toile et le gaz. Étienne avait répondu qu'il tenait les comptes de Rothschild, ce qui n'était pas tout à fait un mensonge : il tenait quelque chose qui avait appartenu à Rothschild, et il comptait bien s'en servir.
Le gouverneur ne demanda pas de précisions.
Les voiles s'arrondirent. La toile se tendit, grondant comme un tambour. Frédéric lâcha la dernière amarre, et Étienne sentit le sol se dérober sous ses pieds — jamais il ne s'y habituerait, jamais il ne comprendrait pourquoi son ventre se serrait encore chaque fois, après deux cents vols. La ville s'éloigna, la Seine devint une chenille grise, les toits un patchwork de tuiles brunies par la fumée.
Il prit son cap au nord-est.
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Les heures passèrent, lentes comme l'été. Il vola haut d'abord, pour échapper à l'artillerie — on ne signalait plus de canons à portée, mais le vent portait les coups trop loin pour qu'on fût tranquille. En dessous, la campagne française défilait, brune et ravagée. Villages éventrés, fermes calcinées, vergers plantés de piquets qui n'avaient plus de branches. Il ne compta pas les tombes. Il y en avait trop, et toutes n'avaient pas de croix.
Vers midi, il aperçut des colonnes de fumée à l'horizon ouest. Châlons, ou ce qu'il en restait. Il vira au nord-est, prenant un peu d'altitude. S'il voulait retrouver Delacroix avant la frontière, il fallait le chercher dans les airs, pas sur la terre.
Il fut récompensé une heure plus tard.
Un point sombre à l'est, presque invisible contre le gris du ciel. Une tache qui ne bougeait pas comme un oiseau — trop lente, trop régulière. Étienne sortit sa longue-vue.
Le ballon était bas, à peut-être deux miles devant lui. Grand modèle, sans doute un Montgolfier de la flotte civile réquisitionné. Trois hommes dans la nacelle — il distinguait leurs formes, leurs manteaux. L'un d'eux était plus grand que les autres, coiffé d'un chapeau à bords plats.
Le général Delacroix.
Étienne rangea la longue-vue. La distance était encore grande, mais le vent soufflait d'ouest, et il avait le vent pour lui. Il ferra des balles de lest, allégeant la nacelle, grimpa de quelques centaines de pieds.
Il ne voulait pas être vu. Pas encore.
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Ils volèrent ainsi pendant une heure, Étienne dans leur sillage, assez loin pour rester un point flou dans le ciel, assez proche pour ne pas les perdre. Il vit le moment où ils commencèrent à descendre — lentement, méthodiquement, le profil d'une manœuvre d'atterrissage. Delacroix ne savait peut-être pas voler, mais son équipage savait.
Étienne compta les minutes. En dessous, la terre formait une cuvette verte entre deux lignes de collines boisées. Sans carte, il ne pouvait dire si c'était la ligne prussienne ou un avant-poste. Mais Delacroix semblait savoir où il allait.
Le ballon de Delacroix toucha le sol dans un pré, rebondit, se posa. Les hommes sautèrent, amarrèrent la nacelle à des pieux. Delacroix attendit, immobile, pendant que ses hommes repliaient la toile.
Étienne passa au-dessus, haut et silencieux. Il vit Delacroix lever la tête.
Le général l'avait vu.
Pendant un instant, leurs regards se croisèrent à travers huit cents pieds d'air. Étienne distingua la forme du visage sous le chapeau, la bouche qui s'ouvrit — non pas de surprise, peut-être de reconnaissance. Ou peut-être n'était-ce qu'un ordre hurlé au vent.
Delacroix se tourna et courut vers une voiture qui attendait au bord du chemin — une berline noire, attelée de deux chevaux, avec un cocher en uniforme gris.
Étienne lâcha davantage de lest.
Il n'était pas venu pour le regarder s'échapper en voiture.
Il plongea.
Le vent siffla dans les cordages, la nacelle vibra. Étienne sortit le fusil de son étui — un Chassepot des gardes mobiles, chargé, prêt. Il visa la berline, mais les chevaux s'élancèrent avant qu'il fût à portée. La route filait vers les collines, vers un bâtiment de pierre aux toits d'ardoise qu'on distinguait au-delà des arbres.
Un château, sans doute. Ou un quartier général.
Delacroix arrivait en voiture.
Étienne posa le fusil, saisit la corde de valve, laissa échapper une bouffée de gaz — pas assez pour tomber, juste assez pour se laisser porter, plus vite, plus bas. La berline filait, soulevant un panache de poussière. La distance diminuait.
Il remit le fusil en joue.
C'est alors qu'il vit l'homme sur le toit du bâtiment.
Un Prussien, un officier sans doute, une longue-vue à l'œil, qui observait la berline. Puis il leva légèrement l'objectif et le braqua sur le ballon.
Étienne n'y prêta pas attention. Peu importait — dans une minute tout serait fini, l'un ou l'autre.
La berline ralentit. Elle entra dans la cour du bâtiment, s'arrêta devant une large porte. Delacroix descendit, se retourna — et regarda le ciel.
Étienne lâcha la valve un instant, bascula la nacelle, et tira.
La balle passa à trois pieds au-dessus du général, ricocha sur les pavés de la cour avec un cri de métal. Delacroix se baissa, ramassa un objet tombé du sac de la nacelle — une lettre, un acte, peut-être.
Pas le bon coup. Étienne rechargea, l'esprit froid, les mains sûres. Le vent le poussait vers le bâtiment, plus vite qu'il ne le voulait. Il devait tirer bas, plus précis.
La seconde balle fit mouche dans le manteau — pas la chair, le tissu. Delacroix recula, fit un pas vers la porte.
La troisième balle lui traversa l'épaule.
Il s'effondra en plein seuil, la porte ouverte derrière lui.
Étienne n'attendit pas. Il laissa la valve ouverte quelques secondes — une décharge de gaz, sans réserve — et la nacelle tomba. Il sauta de l'osier avant l'impact, roula sur l'herbe de la cour, l'arme serrée dans ses mains, et courut vers la porte.
Delacroix était là, couché sur le dos, la main sur son épaule, la blessure rouge et profonde. Il le regarda approcher — pas de peur dans les yeux, étonnamment, mais une fatigue immense, comme si tout cela l'avait lassé avant même de commencer.
Derrière la porte, la salle était pleine de monde.
Des officiers prussiens, rangés en U autour d'une longue table de chêne. Des cartes, des actes, des plumes. Une femme en gris — une traductrice, sans doute. Et au centre, un homme en uniforme sombre, aux épaulettes d'or, qui venait de se lever de son siège.
Le maréchal von Moltke lui-même.
Il regarda Étienne qui poussait la porte, puis Delacroix, puis la table où un document était posé, à moitié signé.
« Wer ist das? » demanda-t-il — qui est-ce ?
Un silence. Étienne tenait son fusil, le canon encore chaud, pointé vers le sol. Il vit Delacroix ouvrir la bouche — dire quelque chose, une phrase que le vent emporta, indistincte. Il vit la main du Prussien se poser sur le document, le refermer, le pousser vers le bord de la table.
Il vit dans les yeux du maréchal quelque chose qu'il n'avait jamais vu chez un officier prussien : une stupeur qui n'était pas de la peur, mais de la révulsion.
Delacroix avait été vendu. La trahison ne payait pas — pas même avec les traîtres.
Étienne laissa tomber le fusil. Il entendit le claquement métallique sur les dalles, le silence qui suivit, les respirations contenues de douze hommes en uniforme gris. Il s'accroupit auprès de Delacroix, retourna le corps, et vit que le visage du général était déjà blanc, la blessure pâle et nette.
Il respirait encore. À peine.
« Il vivra », dit Étienne en français, à personne en particulier. « Il répondra de tout. »
Personne ne dit rien.
Le vent souffla par la porte. Le ciel, au-dessus de l'arbre, était d'un gris pâle et doux. Étienne se releva, les mains vides, le cœur battant encore trop fort dans la poitrine. Le maréchal von Moltke le regarda longtemps, puis fit un signe à un officier.
Quelqu'un ferma la porte.
Dehors, son ballon traînait dans le pré, la toile froissée par le vent, la nacelle renversée sur le côté. Il irait bientôt la récupérer. Il le ferait debout, sur ses deux jambes, avec son frère qui l'attendait à Paris et cette femme qui l'attendait aussi, qui saurait le croire quand il dirait que c'était fini, que Delacroix était tombé, que la honte avait enfin un visage.
Il pensa à Juliette.
Il pensa à Frédéric.
Et il pensa au ciel, au-dessus des collines — un ciel qui, pour la première fois depuis des mois, ne portait plus aucune menace.
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