L'Aérostier de Paris
Lire le chapitre 33: The Hostage
Le tribunal occupait une salle d’école réquisitionnée, à la périphérie du camp prussien. Dehors, l’aube se levait sur des rangées de tentes grises, et le vent sentait la poudre et la boue. Étienne, allongé à plat ventre sur le toit d’une grange à trente mètres de là, collait son œil à la lunette d’approche.
Delacroix était assis à une table, menotté, le visage barré d’un pansement sale qui lui mangeait la moitié de la joue. En face de lui, trois officiers au col brodé d’or, et au centre, von Moltke lui-même, la barbe taillée au cordeau, les mains posées à plat sur une liasse de papiers.
— Il parle, murmura Juliette, accroupie à son côté.
Elle tenait la corde d’ancrage du ballon, un petit aérostat de reconnaissance repeint en vert sombre, gonflé à l’hydrogène, dont la nacelle portait une charge de huit sacs de poudre et une mèche lente.
Étienne resserra la mise au point. Delacroix articulait, lentement, comme un homme qui sait exactement le prix de chaque mot.
— Il vend tout. Les lignes, les postes avancés, les itinéraires de renfort. Regarde-le, il sourit.
Delacroix tendit une main menottée vers von Moltke, qui poussa une feuille blanche devant lui. Le général vaincu trempa la plume dans l’encrier.
— Ils signent déjà, dit Étienne.
Il fit glisser la lunette vers Juliette. Elle regarda à son tour, puis baissa l’instrument, le visage fermé.
— On ne peut pas atteindre la porte sans être repérés. Trente soldats dans la cour, deux sentinelles à chaque angle. Une approche au sol, c’est de la mort pour rien. Une approche par le ciel, on aura trois secondes avant qu’ils nous descendent.
Étienne se redressa sur les genoux. Il toucha le tissu du ballon, la couture, la poche de gaz. Il avait volé dans la tempête au-dessus de la Seine, perdu son frère dans la fumée d’un combat, brûlé le dépôt de munitions de Rothschild — pas une seule fois il n’avait hésité à allumer une mèche.
Cette fois, il regarda Juliette.
— Tu sautes. Tu ne montes pas avec moi.
— Le vent est croisé. Sans lest au saut, tu seras trop haut pour viser la salle.
Elle posa la main sur l’enveloppe, comme on touche une bête avant de l’abattre.
— Deux personnes pour tenir la trajectoire. Une pour larguer les sacs au bon moment, l’autre pour compter la distance. Seul, tu rates le toit et tu perds la charge dans le no man’s land.
— Si on saute tous les deux, on laisse personne pour guider la descente à l’arrivée. Le vent te jettera contre les lignes.
— Alors je saute quand tu me dis de sauter.
Il y eut un silence. Dans la cour, un clairon sonna la relève. Les soldats piétinaient le sol gelé, soufflant dans leurs mains, le fusil en bandoulière. Par la fenêtre ouverte, la voix de Delacroix s’éleva, râpeuse, triomphante :
— Le maréchal de France sait où sont les pontons de la Loire. Il me faut une heure de marche d’avance, et vous aurez toute l’armée de la République dans une nasse.
Étienne ferma les yeux. Il revit Frédéric dans la taverne de Paris, la cicatrice longue sur la tempe, la main encore tremblante autour d’un verre.
— Tu me dois une danse, avait dit Frédéric. Quand la guerre est finie.
— La guerre est finie quand on arrête de la payer, avait répondu Étienne.
Il rouvrit les yeux.
— On monte. Si le vent tourne au dernier moment, je te donne le cordon de largue. Tu sautes, tu déroules la voile, tu te laisses tomber. Je continue seul.
— Et si tu continues seul, tu n’as pas le lest pour compenser après la perte de charge.
— Alors j’arrive plus bas. Plus bas, c’est mieux pour enfoncer le toit.
Juliette ne discuta pas. Elle s’accroupit, vérifia la mèche, compta les tours de corde. Puis elle se leva et, sans un mot, laissa glisser les attaches de lestage. Le ballon se dressa, silencieux, tira sur ses aussières.
Ils montèrent.
La grange s’éloigna sous eux, les toits de tôle ondulée, les cheminées de fortune, la ligne de tranchées prussiennes qui courait jusqu’à l’horizon. Le vent les prit immédiatement, un souffle d’ouest qui les poussait droit vers la salle d’école. Le moteur du vent sifflait dans les filins.
Étienne compta. Sept cents mètres. Six cents. La cour se précisa, les soldats en capote gris-vert, des officiers qui levaient la tête, un doigt pointé.
— On est vus, dit Juliette.
Elle n’avait pas peur. Sa voix était plate, professionnelle, comme si elle décrivait une manœuvre d’entraînement.
Quatre cents mètres. Des coups de feu partirent. Un impact dans l’enveloppe, au-dessus de leur tête, un petit déchirement net, un filet d’hydrogène qui fuyait, invisible.
— Le sac de sable, cria Étienne. Largue le premier.
Elle trancha une corde. Le sac tomba, heurta le sol de la cour dans un nuage de terre. Le ballon monta d’un cran, accéléra.
Deux cents mètres. Les visages se distinguaient maintenant. Delacroix s’était levé, la plume encore à la main. Von Moltke, lui, restait assis, impassible, comme si les aérostats ennemis étaient une formalité qu’il avait déjà prévue dans son plan de bataille.
Cent mètres. La mèche était allumée. Étienne la sentait, pas au feu, mais au bout de la corde qui vibrait, un battement régulier contre sa paume. Juliette sortit le couteau de sa ceinture.
— Donne-moi la coordination du largue final.
— Quarante mètres. Pas avant. Le plafond est trop bas pour que le toit t’arrête.
Elle regarda devant elle. Le toit d’ardoises grossissait, occupait tout le champ de vision. Une lucarne s’ouvrit, un canonnier sortit un fusil, mais le vent le fit hésiter, il tira trop tôt, la balle passa à l’ouest.
— Trente mètres, dit Étienne.
Le ballon piqua du nez. La nacelle se cabra, les sacs de poudre glissèrent, écrasés contre les parois. Étienne lâcha la mèche, la rattrapa, sentit la chaleur sur ses doigts, l’étoffe qui se déchirait à l’endroit de l’impact.
— Vingt mètres.
Juliette se leva, un pied sur le bord de la nacelle. Elle tenait la voile de secours pliée contre sa poitrine.
— J’attends le signal.
Étienne regarda le toit. Il le voyait dans chaque détail : les ardoises mal jointes, la poutre maîtresse, le faîtage qui ondulait. Il vit une fenêtre en face, large, et derrière, la silhouette de Delacroix qui le regardait arriver, un sourire bizarre sur le visage, comme un homme qui n’avait pas encore compris ce qui allait lui tomber dessus.
— Dix mètres, dit-il.
Il tendit le bras. Il ne regarda pas Juliette. Il regarda la fenêtre, la plume, la table.
— Saute.
Elle sauta.
Il ne la vit pas tomber. Le monde entier se résuma au bout de corde dans sa main droite, au feu qui grimpait, à la poutre maîtresse qui venait à sa rencontre, et à Delacroix qui levait enfin la main, trop tard, pour appeler un ordre que personne n’eut le temps d’exécuter.
Le toit cassa sous la nacelle.
L’explosion, ensuite, fut très courte. Une lumière blanche, une absence de son, puis plus rien.
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Dans l’herbe gelée, à quarante mètres du bâtiment, Juliette acheva sa chute en roulant, la voile de secours enflammée autour des épaules. Elle se releva dans la fumée, le visage noirci, les mains ensanglantées par la corde qui avait brûlé.
Le toit de l’école n’existait plus. Une tige de fer noirci s’élevait du nuage de débris, et des flammes couraient le long des murs effondrés. Sur les gravats, une forme en capote grise, immobile, le bras tendu.
Elle fit trois pas en avant. Puis elle vit, au bord du nuage, un éclat de tissu vert, une couture charbonneuse, le dernier lambeau de l’enveloppe qui retombait lentement, comme un drapeau rendu au vent.
Elle tomba à genoux.
Le silence revint. Alentour, les soldats prussiens, figés, baissaient leurs fusils d’un geste lent, comme s’ils venaient de comprendre que la guerre venait de changer de camp, que quelque chose d’irréparable venait de se produire, non pas sur le champ de bataille, mais dans l’air au-dessus de leur propre table de trahison.
Juliette resta un long moment à genoux, sans un mot. Puis elle se releva, essuya son visage du revers de la main, et dit à voix basse, pour elle-même :
— Il va falloir te raconter ça.
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