L'Aérostier de Paris
Lire le chapitre 34: The Sky's Debt
La fumée. C'était la première chose qu'Étienne sentit. Une fumée âcre, chargée de poudre et de bois brûlé, qui lui déchirait les poumons à chaque inspiration. Le monde n'était qu'un brouillard gris, traversé de douleurs sourdes qui pulsaient de son épaule jusqu'au bout de ses doigts.
Il essaya de bouger. Un éclair de douleur blanc, derrière ses yeux. Sa main gauche ne répondait pas. Il la souleva avec l'autre, la laissa retomber sur sa poitrine. Les doigts rencontrèrent un tissu humide, collant. Du sang. Mais le sien, ou celui d'un autre ? Il ne savait pas.
Autour de lui, des voix. Des cris, d'abord, puis des ordres en allemand. Il comprenait quelques mots, appris sur les champs de bataille, dans les camps de prisonniers où il avait passé trop de mois. *Feuer*. *Löschen*. *Die Verwundeten*. Le feu. Éteindre. Les blessés.
Il ne savait pas combien de temps il était resté là. Quand il rouvrit les yeux, le ciel était gris. Non – pas le ciel. Un plafond. Un plafond de toile tendue, avec une lampe à huile qui vacillait. Une tente. Une tente de campagne.
Un visage se pencha sur lui. Un barbu, aux yeux fatigués, coiffé d'un képi français. Français. Cela suffit pour qu'Étienne se laisse retomber, les yeux fermés, tandis qu'une onde de soulagement l'envahissait.
Il était vivant. Et il était du bon côté.
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Trois jours plus tard, on l'appelait le héros de Montretout. Lui s'en souvenait à peine. Les médecins avaient extrait une douzaine d'éclats de son épaule gauche, dont un qui aurait pu lui transpercer le cœur s'il avait été décalé de deux centimètres. Il gardait un bandage sur le côté de la tête, là où une plaque de métal l'avait frappé.
Il apprit l'essentiel par bribes, entre deux perfusions de morphine.
Delacroix était mort. Le général avait été retrouvé sous une poutre calcinée, le crâne fendu par un éclat de verre. Son corps avait été identifié formellement par deux officiers prussiens qui l'avaient reconnu avant que les flammes ne fassent leur œuvre. Le traître ne signerait jamais d'autre traité que celui, implicite, que tisse la terre sur un cercueil.
Mais.
But.
Le mot revenait comme un glas. Car le traité avait été signé quand même. Von Moltke, monté à cheval avec sa suite, avait emporté les documents avant l'explosion. Il les avait fait signer à quelque quarante mètres de là, dans une grange réquisitionnée, avec les officiers français survivants – ceux qui avaient cru servir la patrie en cédant aux conditions prussiennes.
Paris ne tombait pas. Paris se rendait.
Étienne serra la mâchoire quand un aide-major lui annonça la nouvelle, et ne dit rien. Que pouvait-il dire ? Il avait arrêté un homme. Mais une armée ne s'arrête pas avec un homme. Une armée, cela pèse plus lourd, cela a plus faim, cela veut plus de sang.
On lui raconta aussi ce qu'il avait manqué. L'explosion avait déchiré la salle de l'école, projeté des débris jusqu'au premier rang des tentes prussiennes. Sept officiers morts, une vingtaine de blessés. Le ballon – son ballon – n'était plus qu'un lambeau de soie noircie accroché aux ruines du toit. Juliette s'était tirée à temps. On l'avait vue courir vers les lignes françaises, une silhouette sombre sur la neige, boitant mais vivante.
- Elle est rentrée ? demanda Étienne.
- Elle est à Paris, répondit le major. Elle vous attend, dit-il avec un sourire entendu.
Étienne ne releva pas. Il regarda le plafond de toile, et pensa à sa première montgolfière, à l'âge de seize ans, un sac de toile fine cousu par sa mère, gonflé par un feu de camp. Il avait volé trois minutes avant de retomber dans un champ de navets. Il avait ri, ce jour-là.
Il ne riait pas, maintenant.
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Le retour à Paris se fit comme un triomphe.
Le long du chemin, entre les avant-postes et les barricades extérieures, la rumeur avait couru devant le fourgon. L'aérostier qui avait tenté de tuer le traître. Celui qui avait survolé la ligne ennemie, qui avait sacrifié son ballon pour sauver l'honneur de la France. Qu'importe que l'honneur fût perdu, la légende, elle, était intacte. Les visages se penchaient aux fenêtres. Les mains se tendaient.
Étienne se laissait faire. Il était trop faible pour protester, trop épuisé pour corriger la version des faits. Il avait laissé tomber un ballon sur un toit et il s'était réveillé trois jours plus tard. C'était peut-être suffisant pour un héros.
Au pont de Sèvres, un détachement de gardes nationaux le salua. Un colonel inconnu, médaillé et fier, lui serra la main comme on serre celle d'un frère.
- Votre frère serait fier de vous, dit le colonel.
Étienne cligna des yeux. Frédéric. Bien sûr. Sa gorge se serra.
- Il est vivant, souffla-t-il.
Le colonel recula d'un pas, surpris.
- Pardonnez-moi. On m'avait dit qu'il était mort, à Sedan.
- Il est vivant, répéta Étienne.
Il ne précisa pas où ni comment. Le soir même, on le déposa devant l'hôpital militaire de la Pitié, rue des Fossés-Saint-Victor. On le porta dans une chambre propre, avec des draps frais et une fenêtre qui donnait sur une cour intérieure. Le bruit de la ville lui parvenait, étouffé. Les canons prussiens, eux, s'étaient tus. L'armistice.
- L'armistice, murmura Étienne, pour lui-même.
Ce mot avait un goût de cendre.
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Les jours passèrent. Il apprit à marcher de nouveau, d'abord avec une canne, puis sans. Il se promenait dans la cour de l'hôpital, dans son manteau trop grand, et il sentait sur lui les regards curieux des infirmières, des soldats en convalescence, des visiteurs. Il faisait quelques pas, s'asseyait, regardait les arbres nus, et rentrait.
Des journalistes vinrent, un jour. Il les renvoya, poliment, par une porte qu'il savait fermer sans violence. Un vieux général en retraite lui demanda de témoigner à propos de Delacroix – dans quel but, Étienne ne comprit jamais pleinement. Il déclina.
Ce qui le retenait, c'était la liste. La liste d'Aubry, ou de Rothschild, ou du diable – il ne savait plus. Les noms qu'il avait transmis au colonel loyal de Juliette, avant le départ, avaient abouti quelque part. Mais d'autres noms restaient indéchiffrés, des initiales gravées au dos d'un fragment de papier que Malo lui avait confié, cette nuit-là, avant de mourir.
Qui étaient ces personnes ? Qui, à Paris, avait passé des marchés avec l'ennemi pendant que les enfants mouraient de faim ?
Il froissait le papier entre ses doigts, le soir, sous sa lampe. Les lettres dansaient. A. B. Delacroix. V. Un autre. M. Il ne savait pas.
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Le matin du quatorzième jour, une lettre arriva.
Il n'y avait pas de timbre. Le pli était passé de main en main, depuis le bureau de la poste centrale jusqu'aux cuisines de l'hôpital, où une fille de salle l'avait glissé sous sa porte sans un mot.
Il la tint un moment sans l'ouvrir. L'encre était pâle, l'écriture féminine, fine, pressée. Il reconnut la main de Juliette avant même de lire la première ligne.
Le papier sentait la mer.
Il lut d'abord la fin, comme on regarde le dernier acte avant de se décider à voir la pièce. *Nous sommes en sécurité. Ne te retourne pas.*
Il lut le début ensuite.
"Étienne,
Londres est gris, mais il y fait plus chaud qu'à Paris. Frédéric est à côté de moi. Il regarde la Tamise par la fenêtre et il me demande de ses nouvelles. Il s'est amélioré. Il parle davantage. Il a cessé de trembler quand on frappe à la porte - presque.
L'argent de Rothschild, cet argent que tu as transporté dans les airs au péril de ta vie, a servi. Il a servi à payer un passage, des faux papiers, et la liberté de ton frère. Ne me demande pas comment. Certaines portes s'ouvrent mieux avec une clef d'or. Dis-moi seulement que tu n'en veux pas à cet homme qui a quitté Paris avant la chute. Il savait. Il savait tout."
Étienne posa la lettre sur ses genoux. La fenêtre était ouverte. Le bruit de la rue montait, confus, où se mêlaient les dernières rumeurs de l'occupation imminente. Paris n'était plus un siège, mais un campement étranger. Les Prussiens entreraient bientôt.
Il reprit la lettre.
"On dit à Paris que tu es un héros. On dit que tu as donné ton ballon et presque ta vie pour la France. Mais moi, je sais que tu l'as donné pour ton frère. Et que c'est la même chose.
Ne cherche pas Delacroix. Il est mort. Ne cherche pas les autres noms. Laisse la mort enterrer ses morts. Vis, Étienne. Pour Frédéric. Pour moi. Pour le ciel, qui t'attend encore.
Juliette."
Il relut la dernière phrase plusieurs fois. *Pour le ciel, qui t'attend encore.*
Il replia la lettre avec soin, la glissa dans la poche intérieure de sa veste, contre son cœur.
Le soleil se levait derrière les toits de Paris. Il resta longtemps assis, immobile, à écouter les oiseaux – des moineaux, pas des pigeons de guerre. La ville était silencieuse. Le ciel était clair, d'un bleu froid de janvier.
Il pensa aux ballons qu'il construirait, après. Aux voiles de soie, aux nacelles d'osier, aux vents qui emportent. À un horizon sans fumée.
La lettre pesait contre sa poitrine, chaude et tranquille comme une promesse.
Il se leva, prit sa canne, et sortit dans la cour. L'air était vif. Il leva les yeux vers le ciel d'hiver, immaculé, infini.
Et il respira.
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