L'Aérostier de Paris
Lire le chapitre 35: The Last Thread
L’aube était grise, une aube d’hiver qui ne voulait pas se lever. Dans la chambre blanche de l’hôpital militaire, Étienne Vautrin comptait les fissures du plafond comme d’autres comptent les moutons. Ses doigts, encore bandés, toucherent la cicatrice qui lui barrait la poitrine — souvenir de verre et de fer, souvenir du toit de cette école où il avait cru mourir.
Le silence était ce qui le frappait le plus. Depuis l’explosion, ses oreilles avaient cessé de bourdonner, mais Paris, elle, était devenue si calme qu’on croyait la ville morte. Pendant trois jours, les canons prussiens avaient martelé les faubourgs. Puis, sans prévenir, le fracas avait cessé. Maintenant, les cloches de Notre-Dame sonnaient un glas lent, obstiné, comme si quelqu’un voulait enterrer quelque chose.
« Le cessez-le-feu est signé, murmura l’infirmière en déposant un plateau sur la table de chevet. La ville va être occupée. »
Étienne ne répondit pas. À quoi bon ? Il avait survécu à Delacroix, il avait survécu au feu, mais il ne savait pas s’il avait survécu à la perte. Il revoyait Juliette sauter dans le vide, sa silhouette se détachant contre le ciel rouge de l’explosion. Toujours la même image, toujours ce nœud dans la gorge.
Ce matin-là, un garçon de douze ans en tablier taché d’encre entra dans la pièce, un pli à la main. Il avait l’air terrifié. Certains à Paris pensaient encore qu’Étienne était mort ; d’autres qu’il était un héros dont l’ombre rôdait dans les couloirs de l’Hôtel de Ville. Le garçon, lui, semblait simplement pressé.
« Une lettre pour vous, mon capitaine. D’Angleterre. »
La réputation d’Étienne l’avait promu officier, mais l’homme restait mal à l’aise sous ce titre. Il prit l’enveloppe, reconnut l’écriture penchée, nerveuse, avec ses lettres trop serrées. Juliette.
Il déchira l’enveloppe avec le pouce, et la première phrase lui serra le cœur comme un étau :
*Étienne,*
*Nous sommes en vie. Frédéric et moi. Ne nous cherche pas avant d’avoir lu ceci.*
Nous. Frédéric. Son frère. Le sang de son sang, l’enfant dont il avait été séparé par les balles de Sedan, celui qu’il avait retrouvé parmi les ruines et qu’il avait de nouveau perdu dans la fumée de son propre sacrifice. Ils étaient en vie. Ils l’étaient.
Il dut relire trois fois les premières lignes pour que la nouvelle pénètre sa poitrine douloureuse.
*Les bateaux de Rothschild t’ont sauvé, mais il n’y a pas de bateaux, seulement son argent. Il a payé la rançon de Frédéric à un intermédiaire prussien, une somme si colossale que je n’ose pas l’écrire. Il a aussi assuré mon passage à Londres, sous une autre identité — Madame Leblanc, veuve de guerre, cela te fera rire. Il ne reste rien de l’aéronaute Juliette Fontaine : elle est morte avec toi dans les flammes du toit. Nous sommes ici, dans un hôtel particulier près de Kensington, avec vue sur les arbres du parc. Frédéric reprend des forces ; il parle de toi sans cesse, il parle du vent, des ciels d’un bleu impossible, de ce moment où tu as crié son nom avant de le jeter hors de la nacelle.*
La lettre poursuivait. Rothschild, expliqua Juliette, avait senti le vent tourner bien avant les Prussiens. Ses comptoirs de Francfort, sa banque de Paris, ses lettres de change qui traversaient les lignes comme des colombes — tout avait servi à sauver ceux qui lui étaient utiles. Et les deux fiancés de Paris lui étaient devenus utiles, d’une manière qu’Étienne ne comprenait pas encore.
*Le baron dit que l’Europe va changer. Il dit que la poudre parle aujourd’hui, mais que l’argent parlera demain, plus fort, plus durable. Il veut que nous soyons de l’autre côté de la table, le jour où la France sera mise aux enchères.*
Étienne froissa le papier entre ses doigts. Aux enchères. On parlait de Paris comme d’un tableau qu’on allait vendre.
*Je t’en supplie, Étienne. Ne reviens pas. Tu es mort pour eux, et cette mort vaut mieux que la vie d’un homme qui aurait trahi ses camarades pour un rêve de réconciliation. Delacroix était un salaud, mais il y en a d’autres. La liste que tu gardes encore dans la doublure de ta veste n’est pas finie ; je le sais, tu le sais. D’autres noms, que nous n’avons pas déchiffrés, attendent leur heure.*
Il porta instinctivement la main à sa poitrine, là où la doublure avait été cousue par une main compatissante. Le papier craquait à chaque mouvement. Noms effacés, colonnes illisibles, trois initiales énigmatiques que même les experts du ministère n’avaient su résoudre.
*Reste. Guéris. Oublie les ballons si tu le peux, je sais que tu ne le pourras pas. Oublie Paris, oublie les Prussiens, oublie ce que tu as vu. Frédéric et moi, nous t’attendons. Le seul sauf-conduit valable dans ce monde, c’est l’amour des vivants.*
Il lut la signature trois fois. *J.* — puis un post-scriptum qui renversa tout :
*Une dernière chose. Rothschild m’a montré un document ancien, un reçu d’archives prussiennes. Il parle d’une femme française, arrêtée à Berlin en 1856, expulsée après avoir refusé de parler. Elle est décédée officiellement en 1863 — mais son dossier clinique, que Rothschild a corrompu pour l’obtenir, est daté de l’année dernière. Elle porte ton nom de famille, Étienne. Elle se fait appeler maintenant Frau Brandt, et je crois qu’elle t’a connu autrefois. Le médaillon que tu portes au cou — la femme de la miniature — c’est elle, n’est-ce pas ?*
Étienne laissa tomber la lettre sur le drap. Le médaillon, toujours là, toujours glacé, lui brûla la peau à travers la chemise. La femme blonde, les yeux doux, la petite moue inquiète qui l’avait accompagné dans chaque vol depuis son enfance.
Sa mère.
Disparue quand il avait sept ans. Officiellement morte de la consommation dans un sanatorium, au sud. On n’avait jamais montré de corps.
La porte de l’hôpital s’ouvrit dans un bruit de bottes. Un officier français entra, un pli bleu à la main, le visage tendu.
« Capitaine Vautrin. Le gouvernement provisoire exige votre présence à la séance de ce soir. Ils citent la liste, la trahison de Delacroix et — il hésita — la femme Brandt. Ils la croient à Berlin. Certains disent qu’elle travaille pour les Prussiens depuis vingt ans. »
Berlin. Ce mot claqua comme un coup de fouet.
Étienne glissa la lettre sous son oreiller, se leva — la tête lui tourna un instant, la douleur à la poitrine revint — et dit :
« Vous avez un aéronaute de plus à Paris en ce moment ? »
L’officier sourit d’un air sombre.
« Le dernier ballon postal part demain à l’aube. Destination annoncée : Tours. Mais si le vent est favorable et le pilote habile, il peut filer vers l’est bien avant que qui que ce soit ne s’en aperçoive. »
Étienne regarda par la fenêtre. Des drapeaux blancs tombaient des toits, hissés par des mains anonymes. Le soleil levant teintait la Seine d’or et de sang.
La liste attendait. Sa mère attendait. Rothschild orchestait quelque chose qu’Étienne ne comprenait qu’à moitié — une banque qui fait sauter une école, un diplomate qui achète la liberté de deux fugitifs, une femme disparue qui réapparaît à Berlin avec le même nom de famille que lui.
Frédéric et Juliette étaient en vie. Ils étaient en sécurité. Peut-être. Mais Étienne n’avait jamais su rester là où on le mettait.
Il retira le papier de sa doublure, le déchira en deux, jeta les noms encore lisibles aux flammes de la petite lampe à huile. Il n’avait plus besoin de la liste. L’agent le plus dangereux n’était pas sur ce rectangle jauni.
Il était sur une autre liste, une liste de naissance, une liste de famille que les archives prussiennes avaient soigneusement recouverte.
« Je serai prêt pour l’aube », dit-il.
Et quelque part, très loin, au-dessus de la mer, un frère et une femme en sécurité dans un hôtel particulier de Londres regardaient les nuages en pensant à lui.
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