L'Aérostier de Paris
Lire le chapitre 36: The Personal Baggage
Le soir de sa libération, Étienne se tint longtemps devant la fenêtre de sa chambre d'hôpital, regardant les lumières de Paris vaciller sous le couvre-feu. La ville sentait la fumée des incendies lointains et le désespoir retenu. Il aurait dû se sentir victorieux. Il avait démasqué Delacroix, abattu l'homme qui vendait la France, survécu à l'explosion qui aurait dû le tuer.
Mais la victoire avait un goût de cendres.
Juliette était à Londres. Frédéric était à Londres. Tous deux le croyaient mort, et c'était sans doute mieux ainsi. Il ne savait pas quoi leur dire, même s'il avait pu leur écrire. *Je suis désolé* ne suffisait pas. *Je vous aime* n'avait jamais été son langage.
Il sortit de sa poche le médaillon cabossé. Le portrait de sa mère, une femme aux yeux graves et au sourire à peine esquissé, le fixait depuis vingt ans. Elle était morte — ou supposée telle — quand il avait douze ans. Son père avait parlé d'un accident de voiture près de la frontière belge. Il n'y avait pas eu de corps. Son père n'avait jamais expliqué pourquoi.
Et voilà qu'une lettre de Juliette, rédigée à Londres avec les informations de Rothschild, lui apprenait qu'une femme portant son nom de famille vivait à Berlin sous une fausse identité.
Berlin. L'ennemi. La ville où l'on préparait l'occupation de Paris.
Étienne tourna le médaillon entre ses doigts. La liste des agents dormait dans une poche intérieure de son manteau, réduite en charpie lors de l'explosion, mais il en connaissait les noms par cœur. Certains avaient été arrêtés. D'autres, jamais identifiés. Une femme, "La Colombe", n'avait jamais été déchiffrée.
Il avait pensé que c'était Juliette, un temps. Puis il avait pensé que c'était un fantôme.
Il glissa le médaillon dans sa poche et sortit dans le couloir de l'hôpital. L'infirmière de nuit leva les yeux de son registre, surprise.
— Monsieur Vautrin, vous ne devriez pas…
— Je suis libéré, dit-il. Je pars.
Il ne lui laissa pas le temps de protester.
Le plafond de Paris était bas, chargé de nuages lourds qui promettaient de la neige. Sur le Champ-de-Mars, les derniers ballons de la poste aérienne attendaient leur départ, gonflés d'un hydrogène précieux et instable. Un officier des transmissions, un homme jeune avec une cicatrice au menton, l'interpella.
— Vautrin ? L'aéronaute ? Vous cherchez une montgolfière ?
— Je cherche un vol vers l'est.
L'officier rit. — Vers les lignes prussiennes ? Vous avez perdu la raison. Tout ce qui vole encore part vers le sud ou vers l'ouest. L'Angleterre, la Belgique, la Suisse si vous êtes téméraire.
— Berlin, dit Étienne.
Le rire cessa. L'officier le regarda comme s'il avait affaire à un fou.
— Vous avez le droit de vouloir mourir, monsieur. Mais pas avec nos équipements.
Étienne sortit le médaillon de sa poche et l'ouvrit devant lui. — Ma mère est à Berlin, dit-il. Vivante. Sous une fausse identité. Je vais la chercher.
L'officier examina le portrait, puis le visage d'Étienne. La ressemblance était frappante.
— Je ne peux pas vous donner un ballon officiel, murmura-t-il. Mais il y a un atelier de réparation, près de la tour de Montmartre, où un artisan construit des aérostats de fortune pour les particuliers. Il s'appelle Legrand. Vous le trouverez.
Étienne serra la main de l'officier.
— Merci pour votre confiance.
— Ce n'est pas de la confiance, dit l'officier avec un regard étrange, presque triste. C'est de la curiosité. Je veux savoir si votre mère vaut la peine de tout perdre.
L'atelier de Legrand était une grange délabrée, dont le toit avait été réparé à la hâte avec des plaques de fer volées. Des lambeaux de toile à ballon séchaient sur des cordes, et une odeur de cuir et de colle flottait dans l'air froid. Legrand, un vieil homme au nez cassé et aux mains calleuses, examina Étienne par-dessus ses lunettes.
— Un solo, dit-il en inspectant les plans. Taille réduite, nacelle en osier, pas de poids inutile. L'hydrogène sera votre problème. J'ai des stocks limités, et les Prussiens ne seront pas contents de voir un ballon français au-dessus de leurs lignes.
— Je compte sur la nuit et sur le vent.
— Le vent souffle du nord-est, grogna Legrand en grattant sa barbe. Vous allez devoir naviguer en zigzag. Et si vous descendez trop bas, les fusils vous trouveront.
Étienne paya avec la dernière pièce d'or qui lui restait.
— Je dois arriver à Berlin avant la fin de la semaine.
Legrand le regarda comme on regarde un homme qui va se noyer.
— Vous êtes sûr de votre destination ?
— Plus que je ne l'ai jamais été.
Le voyage dura trois jours. Trois jours de froid, de silence et de peur.
Le soir du premier jour, Étienne survola les lignes prussiennes à basse altitude, les flammes des feux de camp s'allumant sous lui comme des étoiles inversées. Il vit des colonnes d'infanterie, des chariots d'artillerie, des drapeaux noirs et blancs flottant sur des églises réquisitionnées. Le vent porta son ballon vers l'est, mais il dut sacrifier de l'altitude pour ne pas se faire repérer.
Le second jour, une patrouille prussienne tira sur lui depuis un bois. Les balles sifflèrent autour de sa nacelle, déchirant la toile en deux endroits. Il répara avec du fil et de la cire, les mains tremblantes de froid et d'adrénaline.
Le troisième jour, il vit Berlin.
La ville étendait ses faubourgs gris sous une lumière d'hiver, ses cheminées d'usines crachant une fumée noire contre le ciel pâle. Les flèches des églises, la colonne de la Victoire, le palais impérial : tout semblait avoir été construit dans l'ombre, comme si Berlin elle-même ne voulait pas être vue.
Il atterrit dans un champ à l'est de la ville, près d'un canal gelé. Il cacha son ballon sous des branches mortes et marcha vers les faubourgs en s'enveloppant dans une cape volée à un fermier la nuit précédente. Ses allures de paysan, son visage émacié, sa barbe naissante : il avait l'air d'un réfugié, pas d'un espion.
La fausse identité de sa mère était connue de la lettre de Juliette : "Elisabeth Keller, née à Breslau, veuve de guerre, couturière. Rue de la Charité, n° 14, troisième étage." Le nom Keller était suffisamment banal pour passer inaperçu.
La rue de la Charité était un cul-de-sac bordé de maisons mitoyennes, certaines bombardées, d'autres intactes. Au n° 14, une petite enseigne peinte annonçait : "Atelier Keller – Couture fine." Une lumière vacillait derrière les volets du troisième étage.
Étienne frappa. Une femme âgée ouvrit la porte, une serviette à la main, le visage las. — Nous sommes fermés, dit-elle. Revenez demain.
— Je ne viens pas pour la couture, dit-il.
Elle le regarda plus attentivement. Puis elle laissa tomber la serviette sur le seuil.
— Mon Dieu, murmura-t-elle en français. Étienne.
Il resta immobile, le visage figé, incapable de prononcer le mot qui lui brûlait la gorge. — Maman.
Elle l'attira à l'intérieur, claqua la porte, le fit asseoir dans une pièce étroite qui sentait le tissu et la lavande. Elle ferma les volets, alluma une lampe à huile, puis le regarda comme on regarde un mort ressuscité.
— Comment m'as-tu trouvée ?
Il posa le médaillon sur la table. — Tu n'es jamais morte, dit-il. Papa a menti.
Elle baissa les yeux, ses mains s'agitant sur un ruban qu'elle tenait.
— Ton père était un honnête homme. Il a fait ce qu'il a cru juste.
— Qu'est-ce qui est juste, maman ? Disparaître de la vie de tes enfants ? Vivre sous un faux nom chez nos ennemis ?
Elle se tut un long moment. Puis elle releva la tête, et Étienne vit dans ses yeux quelque chose qu'il n'avait jamais vu chez elle : la peur.
— Je ne suis pas une espionne, Étienne. Je ne l'ai jamais été.
— Alors pourquoi es-tu ici ?
Elle ouvrit un tiroir du secrétaire, en sortit une lettre froissée, et la poussa vers lui.
— Lis.
La lettre était datée d'il y a douze ans, signée d'un homme qu'Étienne ne connaissait pas. Elle ordonnait à Élisabeth Vautrin de quitter Paris, de prendre l'identité de Keller, et de s'installer à Berlin. Elle menaçait de tuer son fils, Étienne, et son frère, Frédéric, si jamais elle parlait.
— C'était lui, dit-elle doucement. L'homme qui te poursuivait. Delacroix.
Étienne sentit le sol se dérober sous ses pieds, mais il resta assis, les mains serrées sur le papier.
— Il me faisait chanter depuis le début. Il savait que ton père avait des dettes de jeu, des secrets, des alliances risquées. Il m'a forcée à m'exiler pour garder le secret de ton père, et pour vous protéger. Toi et Frédéric.
— Papa était endetté ?
Elle hocha la tête. — Ton père n'était pas un traitre, Étienne. Mais il était un joueur. Et Delacroix l'a utilisé pour atteindre le Ministère de la Guerre.
Étienne fixa la flamme de la lampe.
Tant de mensonges. Tant de ruines. Et toujours le même homme au centre, le même visage encadré de lumières qui dansaient.
Il aurait dû tuer Delacroix plus lentement, dans la nacelle, au-dessus des lignes prussiennes. Il l'avait abattu d'une balle dans l'épaule, laissant aux Prussiens le soin de le capturer et de le juger. Et puis l'explosion avait fait le reste — ou pas, puisque la mort du général restait incertaine.
— As-tu d'autres lettres ? demanda-t-il. D'autres preuves de chantage ?
Elle secoua la tête. — Une seule. Celle-ci est un fragment. Le reste a été détruit pendant l'incendie de son bureau, il y a trois mois.
Étienne replia la lettre et la glissa dans sa poche.
— Je te ramène à Paris, dit-il. Tu témoigneras devant le tribunal militaire. Une fois que la vérité sera établie sur Delacroix, tu seras libre.
Elle le regarda avec une tristesse qui le glaça.
— Étienne, tu ne comprends pas. Delacroix avait des complices. Des gens plus haut placés que lui. Si je témoigne, je signe mon arrêt de mort. Et peut-être le tien.
Il se leva, la soutenant par le bras.
— Alors nous volerons avant qu'ils n'aient le temps de nous arrêter.
Mais dans le regard de sa mère, il vit quelque chose qu'il ne voulait pas nommer. Une blessure ancienne, invisible, encore ouverte.
Elle avait accepté de vivre en exil pour sauver ses fils. Elle n'avait jamais prévu de revenir.
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