L'Aérostier de Paris
Lire le chapitre 37: The Orphan's Choice
La femme se tenait à la fenêtre de sa petite maison de Berlin, le dos droit malgré les années. Elle ne se retourna pas quand Étienne entra.
— Tu es venu, dit-elle simplement.
— Vous saviez que je viendrais.
— Je savais que tu finirais par lire la liste. Les noms sont comme des graines, Étienne. Ils poussent toujours quelque part.
Il s'approcha, la main sur la butée de son pistolet. Il ne savait pas pourquoi il l'avait apporté. Pour se protéger. Pour se convaincre qu'il était prêt à tout.
— Vous n'êtes pas ma mère, dit-il.
Elle rit doucement, un son sec comme du papier froissé.
— Non. Je suis ta mère.
— Ma mère est morte. Elle est morte en donnant naissance à Frédéric. C'est ce qu'on m'a toujours dit.
La femme se tourna enfin. Ses yeux — ses yeux étaient ceux du locket, le petit portrait qu'il portait contre sa peau depuis toujours. Les mêmes. Impossible à nier.
— Ce qu'on t'a dit est ce qu'il fallait que tu croies, dit-elle. Pour que tu restes vivant. Pour que personne ne te cherche.
Étienne baissa la main. Le poids du pistolet lui semblait soudain absurde.
— Qui êtes-vous ? demanda-t-il. Qu'avez-vous fait de ma vie ?
— J'étais agent, dit-elle. Comme ton père. Nous travaillions pour la France, contre la Prusse, avant même que les armées se préparent. C'était notre guerre, une guerre invisible. Ton père a été démasqué, torturé, tué. Moi, j'ai survécu en me cachant ici, sous une fausse identité, avec un autre nom pour chaque génération de mes mensonges. Mais les maîtres-chanteurs nous ont trouvés tous les deux. Ils ont utilisé la honte de ton père pour le faire taire. Ils ont utilisé mon amour pour lui pour me faire espionner les nôtres.
— Les maîtres-chanteurs, répéta Étienne. Ceux qui ont forcé Delacroix à vendre Paris.
— Delacroix était un opportuniste, dit-elle avec un mépris sec. Il avait besoin d'argent, de pouvoir. Moi, on m'a tenue par la vie de ton frère. Par toi. Chaque fois que je refusais de transmettre un renseignement, ils menaçaient de révéler qui j'étais. De vous faire tuer, toi et Frédéric, juste pour m'apprendre à obéir.
Étienne sentit le sol de la petite maison se dérober sous lui. Il s'appuya au chambranle.
— Vous avez trahi la France, dit-il.
— J'ai survécu. J'ai gardé mes enfants en vie. C'était le seul choix qu'ils m'ont laissé.
Elle s'avança, et pour la première fois il vit la fatigue dans son visage — les cernes profonds, la pâleur sous la couleur de ses joues.
— Tu es venu pour me tuer, dit-elle. Je l'ai vu dans tes yeux quand tu es entré. Tu voulais venger ton père. Venger tous ceux qui sont morts à cause de mes rapports.
— Je ne suis pas venu pour ça, dit-il, mais sa voix manqua de conviction.
— Alors pourquoi ?
Il sortit le locket de sa chemise. Il l'ouvrit, montrant le portrait.
— Parce que je voulais savoir qui était cette femme, dit-il. Et si elle méritait que je la déteste ou que je la pleure.
Sa mère le regarda un long moment, puis elle porta la main à sa poitrine, là où son corsage cachait quelque chose. Elle retira un petit carré de métal, une autre photographie, cornée et usée. Elle la lui tendit.
C'était un homme. Un visage qu'Étienne ne connaissait pas, mais qu'il reconnaissait pourtant. Même nez. Même mâchoire. Même regard triste.
— Ton père, dit-elle. Il s'appelait Julien, comme ton second prénom.
Étienne prit la photo. Ses mains tremblaient.
— Vous voulez que je vous tue, dit-il.
— Je veux que ma souffrance s'arrête. Je veux que quelqu'un mette fin à cette vie de mensonges. Je n'ai plus rien, Étienne. Je n'ai ni toi, ni Frédéric, ni lui. Je n'ai que la culpabilité et la peur. Si tu m'aimes encore un peu, tu me libères.
Il regarda le pistolet. Il l'avait apporté pour elle, au fond. Pour cette conversation même. Mais à présent qu'il la voyait — cette femme brisée qui avait sacrifié tout pour le garder vivant — il ne pouvait pas.
— Non, dit-il.
Elle ferma les yeux.
— Je te demande si peu.
— Vous me demandez tout. Vous me demandez de devenir un meurtrier pour vous. Je refuse.
Il remit la photographie dans sa main, refermant ses doigts dessus.
— J'ai un ballon, dit-il. Le dernier qui quittera Berlin avant l'occupation. Vous allez revenir avec moi à Paris. Vous allez témoigner.
— Témoigner de quoi ? Les maîtres-chanteurs sont morts ou introuvables. Mes rapports ont servi à faire mourir des hommes. Personne ne me croira.
— Ils vous croiront, dit Étienne. Parce que je serai à côté de vous. Parce que j'ai vu de mes propres yeux ce que la trahison a fait à cette ville, et qu'ils sauront que vous ne mentez pas.
Elle le regarda longuement, puis son épaule se voûta légèrement, comme si quelque chose en elle s'était enfin rendu.
— D'accord, dit-elle.
Ils volèrent vers l'ouest dans le silence de l'aube. Le ballon était petit, usé, mais il tenait l'air. Étienne naviguait, surveillant les lignes prussiennes en contrebas, les bivouacs qui s'éveillaient dans la lumière grise.
Sa mère était assise dans la nacelle, enveloppée dans une couverture. Elle avait refusé de parler de Berlin. Elle regardait la terre défiler, les villages, les champs labourés par les canons.
— Tu es un bon fils, dit-elle soudain. Ton père serait fier.
Étienne ne répondit pas.
Ce fut à mi-chemin, au-dessus des lignes ennemies, qu'elle toussa. Une quinte sèche, profonde, qui lui arracha une plainte. Puis une autre.
Étienne se retourna. Elle portait la main à sa poitrine, et quand elle l'ôta, ses doigts étaient rouges.
— Vous êtes blessée, dit-il avec un choc.
— Depuis avant ton arrivée, dit-elle dans un souffle. Une inflammation. Les médecins disaient que je n'avais plus que quelques semaines. J'ai voulu te voir une dernière fois.
— Vous vouliez que je vous tue parce que vous mouriez déjà.
Elle ne répondit pas. Elle s'affaissa contre le bord de la nacelle, et le vent souleva ses cheveux gris.
— Écoute-moi, dit-elle, la voix de plus en plus faible. Les noms de la liste nous ont utilisés. Mais ils ont un chef. Un homme que je n'ai jamais vu, mais que j'ai entendu. Il s'appelle Maître Corbeau. Il est encore là. Il est encore vivant. Si tu veux défaire la trahison, il faut le trouver.
Elle saisit la main d'Étienne avec une force surprenante.
— Promets-moi, murmura-t-elle. Pas de vengeance pour moi. Pas de deuil pour toi. Mais promets-moi de ne pas renoncer. De finir ce que ton père et moi avons commencé.
— Je vous le promets, dit Étienne, sans savoir s'il disait vrai.
Sa mère sourit. Puis sa main se relâcha, et son corps bascula contre le rebord, inerte.
Étienne vola le reste du chemin vers Paris avec sa mère morte dans la nacelle. Le vent portait le ballon, indifférent à son fardeau, et quand les clochers de la ville apparurent à l'horizon, il comprit qu'il ne ramenait pas une témoin.
Il ramenait seulement une vérité : que sa mère avait été une victime, que son père avait été tué par les mêmes hommes que Delacroix servait, et qu'au-delà des morts qu'il avait vus, au-delà du traité brûlé et des lignes vendues, quelqu'un d'autre tirait encore les ficelles.
Maître Corbeau.
Il n'avait pas de nom. Il n'avait pas de visage. Mais il avait maintenant — pour la première fois de sa vie — une raison de chercher.
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