L'Aérostier de Paris
Lire le chapitre 5: The Price of Passage
L’aube n’était pas encore levée lorsque Étienne frappa à la porte du modeste hôtel particulier de la rue Saint-Florentin. La pluie fine qui tombait depuis minuit avait cessé, mais l’air restait chargé d’humidité, alourdissant chaque geste. Il avait laissé Delafond dans la cave de la planque, la balle de l’assassin extraite du bras, dormant d’un sommeil agité. Il n’avait dit qu’une chose avant de partir : « Je connais un homme qui nous doit une voilure. »
Le chasseur qui lui ouvrit le connaissait. Pas de nom, pas de question. Juste un regard qui mesurait le désespoir d’un homme qui porte des secrets plus lourds que son sac de toile.
On le fit attendre dans un salon aux murs tapissés de livres de comptes et de cartes de transport ferroviaire. Sur la cheminée trônait une maquette de locomotive, nickel et laiton, dont les roues semblaient prêtes à tourner. Étienne n’y toucha pas. Ses mains, elles, ne tenaient pas en place.
La porte s’ouvrit enfin sur un homme petit, à la barbe grise taillée au cordeau, vêtu d’une redingote au col de velours élimé. Son pas était sec, son regard sans chaleur.
« Vautrin. Vous me devez déjà deux vols. »
« Je suis venu vous en demander un troisième, monsieur. »
Rothschild s’assit sans l’y inviter, croisa les mains sur le bureau. Il connaissait la situation mieux qu’Étienne ne voulait l’admettre. Depuis la guerre déclarée, Rothschild finançait les ballons de correspondance comme on joue à la roulette : en misant sur chaque case pour ne jamais perdre. Étienne était une de ses cases.
« Votre enveloppe est déchirée. Le gaz fuit. Il vous faut du taffetas, du vernis, deux cents mètres de corde fine et surtout… de l’huile de lin pour recoudre les coutures. »
« Je sais ce qu’il me faut. »
« Vous savez ce que ça coûte. » Rothschild leva un index grassouillet. « Sur le marché noir, le taffetas vaut trois fois son poids en or. Vos crédits sont épuisés. Vos vols sont enregistrés, mais vos intentions ne le sont pas. »
Étienne serra les mâchoires. Rothschild avait des informateurs partout. Il avait dû apprendre qu’Étienne avait dévié de sa route officielle la nuit précédente, qu’il s’était posé en dehors de toute procédure, qu’un blessé attendait dans une cave. Cet homme n’avait pas besoin de preuves. Il avait besoin de dettes.
« Nommez votre prix. »
Rothschild sortit une boîte en acajou de son tiroir, en tira un paquet rectangulaire, épais comme un missel, enveloppé de toile cirée noire et scellé à la cire verte. Il le posa sur le bureau entre eux, sans le pousser vers Étienne.
« Vous partez avant l’aube. Vous allez franchir les lignes. Vous ne vous arrêterez pas à Garges. »
Étienne ne répondit pas. Rothschild continua :
« Ce paquet doit sortir de Paris. Il ne doit pas être ouvert, ni soumis aux rayons X, ni déclaré. Vous le remettrez à une personne qui vous attendra à l’est de l’église de Garges, à midi, sous le préau des écoles. » Il poussa le paquet d’un centimètre. « En échange, vous aurez vos matériaux, mes hommes vous les livreront dans l’heure. Et je fermerai les yeux sur les irrégularités de votre vol de cette nuit. »
Étienne ne toucha pas le paquet. Quelque chose en lui s’était figé. Le poids de ce qu’il portait déjà, la lettre du Gare du Nord, les cartes d’artillerie, le locket de Frédéric, et maintenant ceci, comme si Paris entier lui confiait ses secrets les plus lourds, un à un, jusqu’à ce que sa nacelle ne puisse plus s’élever.
« Je ne transporte pas des armes. »
Rothschild eut un sourire mince, presque maternel. « Le paquet est lourd, mais il n’est pas une arme. C’est un échantillon de minerai de fer lorrain prélevé avant la capitulation de Metz. Nos amis de Londres ont besoin de savoir ce que les Prussiens déterrent sous nos pieds. »
« Du minerai. » Étienne ne cachait pas son incrédulité. « Vous me faites risquer ma vie pour du minerai ? »
« Vous risquez votre vie de toute façon, Vautrin. Cette fois, au moins, votre risque me sert. » Rothschild se pencha, la voix soudain plus basse, plus dure. « Et ne jouez pas l’innocent. Vous portez déjà pour quelqu’un d’autre. Vous croyez que je ne sais pas ce qui est arrivé à votre frère ? »
Étienne tressaillit. Son regard se fit acier.
« Ne parlez pas de Frédéric. »
« Frédéric volait pour tout le monde, lui aussi. Il a fini en morceaux à Sedan, dans un champ de betteraves, sans aucun honneur. Vous voulez finir mieux ? Alors prenez ce paquet et taisez-vous. »
Le silence s’étira dans le salon. Étienne sentit le pendule de l’horloge battre dans sa poitrine. Rothschild avait raison sur un point : il ne pouvait pas voler avec une voilure déchirée. Le gaz fuirait, la toile se déchirerait une heure après le passage des lignes. Il serait une cible lente pour les fusils prussiens, un oiseau mort en plein ciel.
Sa main se posa sur le paquet. Une fois. La toile cirée était froide, le poids se répartissait mal, dense, compact, pas tout à fait rempli. Il le souleva de quelques centimètres. Une fraction de seconde, le poids bascula vers un angle, et il sentit sous le tissu une forme dure, rectiligne, qui n’avait rien d’un échantillon rocheux.
Une arme à feu démontée. Ou un mécanisme. Ou une pièce d’artillerie.
Il reposa le paquet sur le bureau.
« Vous mentez bien, monsieur », dit-il lentement. « Mais vos mensonges sont trop gros pour mes mains. Qu’est-ce que c’est vraiment ? »
Rothschild le regarda sans ciller. Ses doigts, immobiles sur le buvard, semblaient appartenir à un homme qui avait déjà gagné la partie.
« Si vous ouvrez ce paquet », dit-il posément, « vous n’aurez plus que deux choix : me tuer ou voler pour moi. Vous n’êtes pas un assassin, Vautrin. Vous êtes un pilote. Alors volez. »
Il poussa une feuille de papier vers Étienne, une liste manuscrite, écrite d’une écriture fine. « Taffetas dix mètres, fil de coton n°4, vernis à la gomme, huile de lin, corde de chanvre 6 mm, ancre de secours, sac de lest neuf. Mes hommes livrent à la cave de la rue des Rosiers dans une heure trente. »
Étienne ne prit pas la liste. Il regarda le paquet, puis Rothschild, puis la liste.
« Je vous le rapporterai à mon retour, ce paquet », dit-il.
« Non. Vous ne reviendrez pas. Personne ne revient de là où vous allez. » Rothschild sourit de nouveau, un sourire qui ne touchait pas ses yeux. « Je ne vous paye pas pour revenir. Je vous paye pour que mon paquet parte. Ce qui arrive après ne me concerne plus. »
Il se leva, contourna le bureau, ouvrit lui-même la porte. Dans le couloir, le chasseur attendait, silencieux.
Étienne hésita une dernière fois. Le paquet semblait plus lourd que lorsqu’il était arrivé. Peut-être était-ce la pièce, peut-être était-ce la conversation.
« Vous deviez de l’argent à mon frère, avant Sedan. Pour un vol qu’il n’a jamais effectué. C’est pour cela que je suis venu », dit Étienne, la voix plus basse qu’il ne l’aurait voulu.
Rothschild s’arrêta, la main sur la poignée, sans se retourner.
« Je lui devais bien plus que de l’argent, Vautrin. Et je ne l’ai jamais remboursé. Alors cette fois, je me rembourse sur vous. »
Il referma la porte.
Dans la rue, Étienne tenait le paquet contre sa poitrine, glissé dans sa blouse de vol, au plus près de son cœur. Sous la toile cirée, il sentait la forme dure et graisseuse d’un mécanisme qu’il n’osait nommer. Il pensa à Delafond, endormi dans la cave avec sa carte d’artillerie et ses secrets. Il pensa au vrai diplomate qui ne viendrait jamais. Il pensa à Frédéric, mort dans un champ à Sedan, à Hélène, tuée pour avoir traduit les mots qu’il portait.
Paris, avant l’aube, lui demandait toujours plus que ce qu’il pouvait porter.
Il hâta le pas vers la rue des Rosiers, sans savoir qu’au-dessus de lui, sur le toit de l’hôtel Rothschild, un homme à la silhouette fine notait dans un carnet la direction qu’il prenait, la forme du paquet sous sa blouse, et l’heure exacte de son départ.
Un Français.
Un observateur qui parlait couramment allemand.