L'Aérostier de Paris
Lire le chapitre 7: Crossing Paths
La rue était encore noire quand Lefèvre poussa Étienne dans l’encoignure d’une porte cochère. Le capitaine avait les yeux rouges, la mâchoire serrée, et tenait Beaumont par le bras comme on tient un condamné.
« Nous volons dans une heure », dit Lefèvre. « Pas une minute de plus. »
Étienne regarda le vrai diplomate. Beaumont était plus âgé que l’imposteur, les tempes grises, le cou mou. Il tremblait légèrement, non de froid mais de peur. L’homme qui devait négocier la paix avec Bismarck tremblait comme une feuille.
« Vous mentez », dit Étienne.
Lefèvre s’immobilisa. « Pardon ? »
« Le faux Delafond. Vous saviez. Ou vous ne saviez pas, mais vous avez choisi de ne rien voir. Vous avez envoyé un homme sans vérifier son identité, et quand vous avez découvert l’erreur, vous êtes venu me chercher au lieu de donner l’alerte. Pourquoi ? »
Le capitaine passa une main sur son visage. Autour d’eux, la ville commençait à s’éveiller dans la pénombre — un fiacre, un marchand de charbon, deux femmes portant des seaux vides vers la Seine.
« Parce que l’alerte ne sert à rien si les Prussiens nous croient capables de négocier », dit-il enfin. « Vous comprenez, Vautrin ? L’imposteur n’était pas un accident. C’était une épreuve. »
Étienne sentit le froid lui mordre la nuque. « Une épreuve ? »
« Nous savions depuis trois jours qu’un agent prussien avait pris contact avec vous. Nous avons laissé faire. »
« Vous m’avez laissé m’approcher d’un espion ennemi. Vous m’avez laissé croire que je portais un traité de paix. »
« Et lui l’a cru aussi. » Lefèvre parlait bas, un regard vers Beaumont qui semblait ne rien entendre. « Le faux diplomate pensait voler vers le quartier général prussien avec des documents volés. En réalité, la carte que vous avez trouvée était un faux — nos positions d’artillerie ne sont pas là où elle les indique. Les Prussiens vont déplacer leurs batteries sur la foi de renseignements que nous leur avons nous-mêmes fournis. »
Étienne resta silencieux un long moment. Une charrette passa, chargée de sacs de sable, les chevaux fumant dans l’air glacé.
« Et moi ? » dit-il. « Je suis quoi dans votre théâtre ? Un figurant ? »
« Vous êtes un pilote. Le meilleur de Paris. Et nous avons besoin que quelqu’un porte Beaumont à travers les lignes sans attirer l’attention — avant que les Prussiens ne comprennent que leur agent a échoué. »
« Mais il a échoué. Il a couru dans les égouts. »
« Il a couru dans les égouts avec une carte fausse et une histoire qu’il croit vraie. Il va rapporter à ses supérieurs que la mission a réussi, que le traité est en route. Pendant ce temps, l’homme que vous allez porter est le vrai négociateur. »
Étienne regarda Beaumont. Le diplomate avait les yeux baissés, les mains jointes devant lui comme pour prier. Il ressemblait à un homme qui avait déjà accepté sa mort.
« Et la lettre ? » demanda Étienne. « Le document que je devais porter au départ ? »
Lefèvre fronça les sourcils. « Quelle lettre ? »
« Le message que devait transporter Delafond. L’imposteur. Il parlait d’une lettre d’un membre du gouvernement prussien — quelqu’un qui voulait faire circuler des termes de paix en secret. »
Le capitaine secoua la tête. « Il n’y avait pas de lettre. C’était une invention pour vous convaincre de voler. »
Étienne pensa au locket de Frédéric, au portrait d’Hélène, aux mensonges en cascade qui avaient tissé l’histoire de la nuit. Rien n’était vrai chez cet homme. Rien sauf une chose : la femme, la mort à Sedan, le nom qu’il avait prononcé comme on jette une pièce dans un puits sans fond.
« Et Hélène ? » dit-il.
Dans la lumière grise du petit matin, Lefèvre parut vieillir de dix ans. « Je ne connais pas ce nom. »
Le mensonge était si vif qu’il en était presque sincère.
Ils marchèrent vers la rue de la Roquette où l’aérostat attendait, gonflé mais tremblant dans l’air immobile. Les ouvriers du Champ-de-Mars avaient travaillé toute la nuit à renforcer l’enveloppe. La nacelle était petite, prévue pour deux, trois au maximum. Ils seraient trois.
La foule se forma comme un orage. Des hommes, des femmes, des enfants en haillons, ils sortirent des immeubles crevés par les bombardements prussiens, attirés par la vue de l’aérostat, par l’espoir idiot que ce ballon emportait quelque chose qui les sauverait.
« C’est lui ! » cria une voix. « C’est l’homme qui parlait avec l’espion ! »
Étienne se retourna. Dans la foule, un homme en manteau brun pointait un doigt vers lui. Il ne connaissait pas ce visage. Mais il vit la haine dans les yeux qui le regardaient.
« Traître ! »
Le mot tomba comme une pierre dans l’eau calme. La foule se resserra. Des mains se tendirent. Beaumont recula contre la nacelle, le visage blanc, les mains tremblantes.
« Je ne suis pas un traître », dit Étienne, mais sa voix fut noyée par le vacarme montant. « Je suis un pilote. Je fais mon travail. »
« Tu volais avec le Prussien ! On t’a vu ! »
« C’était une mission. Une mission du gouvernement. »
« Le gouvernement nous affame ! » Un homme plus grand, la barbe sale, les yeux fous, poussa parmi les autres. « Le gouvernement nous laisse mourir pendant que les riches s’envolent en ballon ! »
Lefèvre sortit son revolver et tira en l’air. La détonation déchira le brouhaha. La foule recula un instant, puis la fureur reprit, plus grande.
« Ils veulent fuir ! Ils nous laissent ! »
Une pierre traversa l’air. Elle frappa Beaumont à l’épaule. Le diplomate poussa un cri aigu, tomba, et la foule se rua.
Étienne cria, mais il n’y avait rien à faire. Il vit Lefèvre se jeter devant Beaumont, tirer une seconde fois, toucher quelqu’un — une femme, qui s’effondra sans un bruit. Puis les corps les recouvrirent.
Les ouvriers de l’aérostiers formèrent un barrage, tirèrent des cordes, des bâtons, une grille d’acier qu’ils utilisèrent pour repousser la masse. Étienne se retrouva sous la nacelle, tiré sur le côté, à moitié étouffé.
Quand le calme revint, une minute plus tard — une éternité — Beaumont était par terre, immobile. Le sang dessinait une flaque noire sous sa tête. Une balle, tirée de près, l’avait frappé à la tempe. La balle de Lefèvre ? Personne ne savait. La foule se dispersait dans les ruelles, emportant ses morts et ses blessés.
Lefèvre se releva lentement. Son regard était vide. Il ne regardait pas le corps de Beaumont. Il regardait le ballon qui se balançait dans le vent léger comme pour dire je suis prêt, toujours prêt, prêt pour n’importe qui.
« Il est mort », dit Étienne. C’était une constatation, pas une question.
Lefèvre s’accroupit, fouilla la poche intérieure du diplomate. Il en sortit une liste, mince, froissée, maculée de sang.
« La mission continue », dit-il.
« Quelle mission ? Vous n’avez plus de diplomate. Vous n’avez plus de traité. Vous n’avez même plus de mensonge assez solide pour me faire voler. »
Lefèvre se releva, la liste dans sa main tachée. Son visage, dans la lumière qui commençait à dorer les toits de Paris, avait changé. Ce n’était plus un officier désabusé. C’était un homme qui venait de comprendre qu’il n’avait plus rien à perdre.
« Il y a douze noms sur cette liste », dit-il en la dépliant. « Douze agents français encore vivants derrière les lignes prussiennes, dont chacun détient une partie du code télégraphique militaire. Tous seuls. Tous en danger. Le gouvernement a décidé de les abandonner pour protéger le secret de leur existence. »
Étienne regarda la liste. Les noms en encre pâle. Douze. Il compta mentalement. Il n’y en avait que onze.
« Il manque un nom », dit-il.
Lefèvre ne répondit pas tout de suite. Il replia la liste, la remit dans sa poche. « La onzième entrée est barrée. Ils sont morts. »
« Vous m’avez dit douze. Et la liste en compte onze. Le chiffre ne correspond pas. »
« Il ne faut pas lire les chiffres. Il faut lire les noms. »
Il y avait là une méfiance nouvelle dans la voix du capitaine. Étienne la reconnut — c’était la même méfiance qu’il avait eue pour Delafond la première fois qu’il l’avait vu. Le mot juste : le mensonge qui protège un mensonge plus grand.
« Je ne volerai pas pour vous », dit Étienne.
Lefèvre le regarda. Dans la poche de son manteau, la main d’Étienne serra le paquet de Rothschild. Il pensa à Frédéric, au portrait d’Hélène, à la femme qu’il n’avait jamais connue mais dont le nom avait traversé un locket pour venir hanter le sien.
« Je vole pour moi », dit-il. « Je vole pour mon frère. Je vole pour des raisons qui vous échappent, capitaine, et qui ne vous regardent pas. »
Il monta dans la nacelle. Il n’y avait plus de diplomate, plus de mission, plus de paix à porter au-delà des lignes. Il y avait un ballon qui montait dans le ciel gris de Paris, et un homme qui cherchait une réponse à une question qu’il ne savait pas encore formuler.
Le vent soufflait de l’est. Il largua les amarres.
La ville s’éloigna sous lui, fumée et pierre, géométrie grise des rues que les obus allemands n’avaient pas encore réduites en miettes. En dessous, Lefèvre restait immobile, la liste à la main, le regard levé vers sa tache d’ombre sur les toits.
Dans la nacelle, Étienne ouvrit le paquet de Rothschild. Un mécanisme d’acier et de laiton, poli par une main experte, brillait dans le matin. Il ne savait pas ce que c’était. Mais il savait que cela devait passer les lignes. Et il savait que le mort dans la rue avait été tué pour un secret que nul ne lui avait jamais dit entièrement.
Il referma le paquet, regarda le ciel s’éclaircir vers Garges, vers la zone que les Prussiens tenaient de l’autre côté des fortifications. L’école. Le sous-sol. Le contact.
Il vola.