Lumen Reads

L'Aérostier de Paris

Lire le chapitre 8: The Missing List

Le vent s’était levé avec l’aube, un vent d’ouest mauvais, chargé de pluie et de fumée. Sous la nacelle, Paris s’étalait comme une bête blessée, ses toits percés par les obus, ses rues noires de monde et de boue. Étienne ne regardait pas la ville. Il regardait la feuille que Lefèvre lui avait glissée dans la main juste avant le décollage, une liste de onze noms, manuscrits serrés, avec des adresses et des codes d’identification.

Le douzième nom manquait.

Il avait compté trois fois, du pouce, en silence. Onze noms. Lefèvre avait dit douze. Il avait dit « un réseau complet, des hommes sûrs, chacun avec sa route de sortie », et la liste s’arrêtait net, comme un fil tranché. Certains noms étaient barrés d’un trait rouge — perdus, probablement. D’autres rayés au crayon, avec une date en marge : *« vu hier », « en sécurité », « à confirmer ».* Mais il manquait un nom au bas de la page. Une ligne blanche, où la plume avait appuyé avant de s’arrêter.

Étienne replia la liste, la glissa dans la poche intérieure de sa veste, contre le paquet de Rothschild. Le paquet. Il en sentait le poids, léger, compact, presque anodin. Un disassembled weapon, avait-il pensé. Ou quelque chose d’autre. Une chose que Lefèvre n’avait jamais demandé à voir.

À côté de lui, la lettre mystère de Frédéric pesait dans une autre poche, scellée, jamais lue. Trois mystères. Trois fardeaux dans les airs, et aucun moyen de les résoudre avant Garges.

Il vola une heure. Le vent le poussa vers le nord-est, au-delà des forts de la périphérie, au-dessus des lignes prussiennes qu’il connaissait par cœur — il les avait survolées si souvent que les tranchées lui semblaient des cicatrices familières. Il descendit à basse altitude, presque au ras des arbres, pour éviter les projecteurs et les sentinelles. Personne ne tira. Personne ne le vit. C’était presque paisible.

Il atterrit dans un champ détrempé à deux kilomètres de Garges-lès-Gonesse, sous un ciel gris qui promettait une autre nuit de pluie. Il cacha la nacelle sous un taillis de ronces, attacha le ballon à une souche, et marcha vers le village en rasant les murs.

Garges était un village mort. Les Prussiens étaient passés, les récoltes étaient brûlées, les portes claquaient au vent. Seul un cordonnier était resté, un vieux à barbe blanche qui le regarda entrer dans sa boutique sans poser de question, comme s’il était habitué à voir des aéronautes débarquer du ciel en pleine guerre.

— On vous attend ? dit le vieux.

— Je ne sais pas. Le nom est dans la liste.

Étienne sortit la feuille. Le vieux l’examina sans y toucher, du haut de ses yeux plissés.

— Il y a un problème, dit-il. Cette liste, elle est incomplète.

— Je sais. Onze noms au lieu de douze.

— Non. Regardez mieux.

Le vieux tendit un doigt sale vers le bas de la page, là où la plume s’était arrêtée. Il y avait une trace, à peine visible, une pression de stylo sur le papier vélin. Étienne toucha du bout des doigts. Une écriture en creux, effacée par une main trop rapide. Il sortit un crayon de sa poche, le passa délicatement sur la surface. Les mots apparurent comme des fantômes :

*« Le Théâtre de l’Ambigu. Juliette. Demandez la loge de l’étoile. »*

— C’est tout ? dit Étienne.

— C’est assez. Vous cherchez le douzième nom, dit le vieux en hochant la tête. Il est là-bas, à Paris, dans un théâtre. Pas dans les lignes prussiennes. Il n’est jamais sorti.

Étienne regarda la liste, puis le vieux. Puis la liste à nouveau.

— On m’avait dit que le douzième était derrière les lignes ennemies, dit-il lentement, pesant chaque mot.

Le vieux haussa les épaules.

— Ceux qui vous ont dit ça ne voulaient pas que vous le trouviez. La douzième personne est un agent. Un vrai. Mais on ne l’a jamais envoyée en mission parce que quelqu’un, en haut, a décidé qu’elle voyait trop. Alors on l’a enfermée dans un théâtre, à jouer des rôles, à attendre qu’on l’oublie. Et un jour, on l’a rayée de la liste, pour qu’elle ne soit jamais sauvée.

— Qui ?

— Quelqu’un qui voulait qu’elle meure ici, avec les secrets qu’elle portait. Je ne sais pas le nom. Je sais que c’est un Français. Ou quelqu’un qui se fait passer pour un Français.

Étienne resta silencieux un long moment, la liste toujours entre ses mains. On lui avait confié une mission impossible, et chaque heure le plongeait plus profondément dans un labyrinthe de mensonges. Il pensa à Lefèvre, si sûr de lui, si lisse, qui lui avait dit *« douze noms »* avec des yeux francs. Il pensa à Delafond, le faux diplomate, qui avait tenté de le tuer avec une histoire trop belle pour être vraie. Et il pensa à la lettre de Frédéric, toujours fermée, dans sa poche.

— Le théâtre est encore opérationnel ? demanda-t-il.

— Il est ouvert. Par miracle ou par arrangement, il a été épargné par les bombes. Les Prussiens n’ont pas touché le quartier des théâtres. Ils aiment le spectacle, peut-être.

— Il faut que je revienne à Paris, dit Étienne à voix basse.

Le vieux le regarda avec une espèce de compassion fatiguée.

— Vous venez de traverser les lignes, vous êtes à l’ouest de Garges, et vous voulez rentrer en plein jour ? Vous êtes fou, ou vous avez un bon motif.

Étienne sentit le paquet de Rothschild contre sa poitrine, la lettre de Frédéric dans sa poche, la liste qui brûlait dans sa main. Trois mystères, et maintenant un quatrième.

— J’ai un motif, dit-il.

Il ressortit dans le jour gris. L’air sentait le bois mouillé et la poudre. Il marcha deux heures à travers champs, évitant les routes, longeant les haies et les chemins creux, jusqu’à ce qu’il atteigne les fortifications de Paris par le nord, là où les défenses étaient les plus minces, là où un homme maigre et déterminé pouvait se glisser dans une brèche connue des seuls aéronautes et des contrebandiers.

Il entra dans Paris comme une ombre, par un égout désaffecté, et ressortit près du boulevard Saint-Martin à la tombée du soir.

La façade du Théâtre de l’Ambigu était noire de suie, mais les marches étaient balayées. Une affiche jaunie annonçait *« La Dame de Pique »* pour le soir même. Une troupe surjouait une autre catastrophe pour oublier celle qui était dehors.

Étienne poussa la porte latérale, descendit un couloir sombre, et trouva la loge de l’étoile, une porte étroite avec une étoile dorée peinte au-dessus.

Il frappa.

Une voix de femme, claire, théâtrale, presque amusée :

— Entrez, monsieur le ballon. Je vous attendais déjà depuis hier.

La porte s’ouvrit.

Juliette était plus jeune qu’il ne l’avait imaginé, la trentaine, des cheveux sombres tirés en chignon, un visage de scène au repos, épuisé mais éveillé. Elle portait un costume de costume de l’Opéra, défraîchi, et tenait une liste de papier dans sa main — la sienne, identique à la sienne, mais complète.

Étienne regarda la page.

— Douze noms, dit-il.

— Douze, dit-elle. Vous cherchiez le dernier.

— J’ai trouvé votre adresse sur une pression de stylo.

— J’ai fait exprès de la laisser. Le papier de notre liste est fait pour retenir les traces. Une astuce de vieil inspecteur. Je savais que quelqu’un, un jour, viendrait avec un crayon à la main.

— Vous êtes l’agent, dit Étienne.

— Je l’étais. On m’a rayée, comme vous avez vu. Le douzième nom ne figure pas dans votre liste. Il ne figurera jamais. Parce que celui qui m’a rayée veut que je disparaisse du monde, et il est probablement juste derrière vous, ou sur un toit, ou dans les coulisses, à regarder ce théâtre.

Étienne ne se retourna pas, mais il sentit le froid dans sa nuque. Le témoin sur le toit. Le dénonciateur dans la foule. Il avait pensé que c’étaient des menaces passées, des alertes de l’ennemi. Mais maintenant, il comprenait : ces gens n’étaient pas prussiens. Ils étaient français.

— Pourquoi vous m’avez fait venir, si vous saviez que c’est dangereux ?

Juliette posa la liste sur la table, et la caressa du bout des doigts.

— Parce que j’ai besoin de sortir de Paris. Vous avez un ballon. Vous savez conduire un ballon. Je vous donne le douzième nom, le vrai, avec sa route, sa cachette, son code. Et en échange, vous me prenez dans votre nacelle, cette nuit, et vous me faites traverser les lignes. Je ne suis pas un poids mort, je vous le promets. Mais je ne reste pas une heure de plus dans ce théâtre.

— Vous n’êtes pas le douzième agent ? dit Étienne.

— J’étais le douzième agent. Mais le nom que vous cherchez, celui qui est encore en vie derrière les lignes ennemies, celui que Lefèvre essaie de sauver ou de faire taire — ce n’est pas moi. C’est un homme. Et il est à Berlin, à côté du nouveau chancelier, à boire le café des décisions.

Étienne serra la liste dans sa main.

— Et vous, vous êtes quoi ?

Juliette sourit. Un sourire froid, sans allégresse.

— Je suis celle qui le connaît. Et celle qui peut le faire tomber.

Elle tendit la main vers lui.

— Alors, nous avons une affaire, monsieur Vautrin ?

Il regarda la main, la liste, le paquet de Rothschild contre son cœur, la lettre de Frédéric toujours fermée.

Il avait traversé les lignes, perdu un diplomate, enterré un mensonge en route, et se retrouvait dans une loge de théâtre avec une femme qui connaissait le nom d’un agent à Berlin, une femme qui lui offrait une vérité — ou un autre mensonge, dans une autre langue, avec une autre lumière.

Derrière la porte, dans le couloir, un pas venait de s’arrêter.

Étienne ne prit pas la main de Juliette. Il saisit son poignet, la tira vers lui, et murmura, si bas que seul elle pouvait l’entendre :

— Si vous êtes une manœuvre, je vous laisserai tomber à la première ligne ennemie. Si vous êtes ce que vous dites — vous monterez dans ma nacelle.

Le pas dans le couloir bougea à nouveau. Deux hommes, cette fois, qui venaient avec la régularité de ceux qui savent où ils vont.

Juliette regarda la porte. Son visage de scène céda, un instant, à quelque chose de plus réel.

— Ce ne sont pas des acteurs, dit-elle.