L'Affaire Dreyfus : L'Ombre du Reporter
Lire le chapitre 10: The Unmarked Grave
Le ciel de Pantin était d'un gris de fer, pesant sur les cimes dépouillées des platanes du cimetière. Une bruine fine, presque imperceptible, s'était installée depuis l'aube, et les hommes rassemblés autour de la fosse avaient déjà renoncé à secouer la poussière de leurs chapeaux. André Lefebvre se tenait en retrait, le col de son manteau relevé, les mains enfoncées dans les poches.
Le cercueil de bois blanc descendit lentement, actionné par les cordes des croque-morts qui comptaient leurs gestes avec une économie de deuil professionnel. Il n'y avait pas de corbillard orné, pas de couronne de lauriers ni de devise gravée sur un ruban. Seulement trois personnes autour de la tombe, outre les fossoyeurs : le curé de la paroisse, qui récitait les prières avec une précipitation timide, une femme voilée de noir qui ne pleurait pas, et lui.
Lefebvre n'aurait pas dû venir. Il le savait. Chaque minute passée ici était une nouvelle entaille dans le secret de ses déplacements, chaque regard du curé ou du fossoyeur était un témoin potentiel qu'on pourrait interroger. Mais il était resté, parce que Duval n'avait plus que lui pour porter témoignage de son existence, et que la culpabilité était un tombeau plus lourd que celui qu'on creusait.
L'homme qui gisait sous terre avait été un cryptographe, un homme qui savait sans doute ce qu'on faisait de ses chiffres. Lefebvre l'avait trouvé dans cette baignoire, la peau grise, un filet d'eau rosie s'écoulant encore par le robinet mal fermé. Suicide, avait conclu le commissaire de quartier, pressé d'en finir. Lefebvre, lui, en doutait encore. Un homme qui laisse une lettre à moitié écrite pour dénoncer ses complices ne se tranche pas les veines.
La terre commença à retomber, grasse et lourde, avec un bruit sourd que Lefebvre sentait jusque dans sa mâchoire. Il jeta une poignée de terre lui-même, un geste qu'il n'avait pas accompli depuis Tonkin, où il en avait jeté trop souvent sur les corps de ses hommes. La femme voilée s'approcha à son tour, déposa une seule rose blanche sur le tas de terre humide, puis se signa.
Lefebvre fit demi-tour, mais elle le rattrapa avant qu'il n'atteigne la grille.
— Capitaine Lefebvre ?
Il se retourna, surpris. Elle avait relevé son voile, découvrant un visage mince, des yeux gris qui le dévisageaient avec une intensité tranquille. Elle devait avoir trente ans, peut-être moins, mais les rides autour de sa bouche trahissaient une vie de soucis.
— Vous me connaissez ?
— Je connais votre nom. Vous êtes venu voir mon frère avant sa mort.
Un frisson froid remonta le long de sa colonne. Il regarda autour d'eux — le cimetière était désert, les fossoyeurs déjà retournés à leur abri, le curé refermant son livre avec un soupir soulagé.
— Vous êtes la sœur de Duval ?
— Denise Duval. Je travaille aux ateliers de l'impression des timbres, rue de la Paix. Je ne savais pas ce qu'il faisait à l'Armée, pas vraiment. Mais je sais qu'il avait peur, ces derniers mois. Il m'avait dit de ne pas chercher à le voir, que des hommes s'intéressaient à lui.
— Pourquoi me raconter cela ?
Elle fouilla dans son réticule et en tira un petit carnet, recouvert de toile noire, fermé par un élastique usé. Elle le lui tendit d'une main qui tremblait légèrement.
— Il me l'a fait passer par une voisine, une semaine avant sa mort. Avec un mot disant que si quelque chose lui arrivait, je devais le donner à l'homme qui viendrait à son enterrement. Il n'a pas écrit votre nom, mais il a décrit quelqu'un qui a l'air fatigué et qui regarde les gens comme s'il craignait de les voir disparaître avant lui. J'ai pensé que c'était vous.
Lefebvre prit le carnet, le tourna entre ses doigts. La couverture était tiède, comme si elle l'avait porté contre elle pendant des heures. Il le glissa dans la poche intérieure de sa veste, contre sa poitrine.
— Vous n'avez pas peur ?
Un sourire triste effleura ses lèvres.
— J'ai peur depuis que j'ai huit ans et que je vis dans ce quartier, capitaine. La peur est devenue une vieille amie. Mais je ne la laisse pas décider à ma place. C'était la seule chose que mon frère m'avait apprise, et il ne m'apprenait jamais rien.
Il la regarda repartir, droite sous la bruine, jusqu'à ce qu'elle disparaisse derrière le porche de pierre. Elle ne se retourna pas. Il resta quelques instants sous la pluie, la main appuyée sur la poche où reposait le carnet, puis il sortit du cimetière et héla un fiacre.
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Dans l'appartement vide de la rue de Grenelle, Lefebvre posa le carnet sur la table de la cuisine et le contempla longtemps avant d'oser l'ouvrir. Les rideaux étaient tirés, et il avait poussé le verrou. Les pas dans l'escalier qu'il entendait parfois la nuit lui avaient appris la prudence.
Le carnet n'était pas épais — une trentaine de pages, d'une écriture fine et serrée qui n'était pas celle de Duval. Cela le surprit d'abord; il s'attendait à un journal, à des notes de craintes ou de confessions. À la place, il découvrit une succession de symboles réguliers, disposés en colonnes nettes qui ressemblaient à une partition musicale, pourtant ce n'était ni une langue romane, ni de l'allemand, ni du russe. Chaque page présentait sept lignes de caractères, un peu comme des notes portées, avec en marge des petits signes que Lefebvre reconnut comme des notations de dates — certaines écrites en chiffres romains, d'autres en chiffres arabes, sans cohérence apparente.
Il resta assis longtemps, le front plissé, à faire défiler les pages. Ces symboles lui rappelaient quelque chose, sans qu'il puisse mettre le doigt dessus. Ils lui évoquaient les exercices de transposition qu'on apprenait dans les écoles de chiffrement — ceux de son propre passé dans la Section, où ton apprenait à lire les messages espions comme on lit une partition, en cherchant les répétitions, les fréquences, les écarts.
Mais ici, il n'y avait pas de message lisible. Rien que des séries de huit symboles, séparés par des points, formant des rangées qui ressemblaient à des dates mais n'en étaient pas.
Sauf en une page, la dixième, où l'écriture changeait — une main plus pressée, des lignes plus irrégulières. Il y avait là, au centre de la page, un dessin simple : un cercle traversé d'une ligne horizontale, et au-dessous, deux mots tracés en lettres capitales : L'OMBRE.
Sous les deux mots, une date : lundi, trois heures.
Le lundi en question remontait à la veille de la mort de Duval. La réunion dont parlait la lettre inachevée, celle à laquelle Duval n'avait jamais pu se rendre.
Lefebvre feuilleta à nouveau les pages, plus vite cette fois, cherchant une répétition, une clé, un indice. Rien. Enfin, il remarqua quelque chose qu'il avait manqué : sur la dernière page, dans le coin inférieur droit, une signature minuscule, presque invisible — pas le nom de Duval, mais des initiales : A.R.
Il se leva, marcha jusqu'à la fenêtre, tira un coin du rideau. La rue était déserte, mais la bruine argentée lui donnait une lumière lunaire. Il chercha un visage connu entre les réverbères, ne trouva personne. Quand il retourna à la table, il eut une idée.
Il sortit d'un tiroir le carnet qu'il conservait de son temps à l'École militaire — ses notes de cours sur les systèmes de chiffrement de l'armée, préparés par un officier dont il se souvenait à peine. Il chercha la section sur les chiffrements par substitution. Il compara les symboles du carnet avec les exemples qu'il avait sous les yeux. Non, ce n'était pas le code Bazeries, ni le système de Delannoy, ni même le chiffre double russe qu'on utilisait à Saint-Pétersbourg.
Mais alors qu'il s'apprêtait à refermer son vieux carnet, ses yeux tombèrent sur une note marginale qu'il avait écrite lui-même, ou qu'un camarade lui avait dictée : Les codes d'archives se distinguent par la forme en colonnes. Les archivistes pensent en fiches, pas en phrases.
Archivistes.
Il relut les colonnes du carnet de Duval. Sept lignes. Chaque ligne avec huit symboles, séparés par des points. Exactement le format d'une fiche d'archive, mais transposé en code.
Une fiche pouvait contenir un nom, une date, un montant. Si chaque ligne était une fiche, alors chaque groupe de symboles correspondait peut-être à un champ : nom, source, date de contact, somme versée.
Lefebvre sentit son estomac se serrer d'une manière qu'il connaissait bien. C'était la même sensation que dans la jungle de Tonkin quand il avait compris que les traces dans la boue ne dataient pas d'une heure mais de dix minutes.
Il repensa à la prochaine étape. La Section avait un officier qui connaissait bien les archives du ministère — un homme qui travaillait dans la salle des cartes, sous les combles du bâtiment de la rue Saint-Dominique. On l'appelait le Préposé, ou parfois l'Écrivain. Lefebvre ne lui avait jamais parlé. Mais la femme qui venait de lui remettre le carnet lui avait dit une autre chose, avant de partir, presque comme une confidence involontaire : Mon frère parlait souvent d'un petit homme qui portait des gants jaunes. Il disait que c'était lui qui décidait de tout, même sans quitter son bureau.
Les gants jaunes. Lefebvre avait vu ces gants une fois, dans le couloir du deuxième étage du ministère, une main qui tenait un dossier contre une poitrine étroite, une silhouette qui se retourna brièvement avant de disparaître derrière une porte. Il ne lui avait pas accordé d'importance à l'époque.
Maintenant, il savait qu'il allait devoir trouver ce petit homme.
Il remit le carnet dans sa poche et s'assit dans la pénombre, les coudes sur la table, le visage dans les mains. La bruine continuait de tomber contre la fenêtre, et quelque part dans la rue, un cheval hennit doucement. Personne ne monta l'escalier. Personne ne se présenta.
Mais Lefebvre resta éveillé, à écouter le silence, et à penser à un mort sans sépulture militaire, à une sœur qui ne pleurait pas, et à un code qui attendait depuis des semaines qu'un vivant le déchiffre.
À l'aube, il prit une décision. Il devait trouver un homme dont il connaissait la réputation, un mathématicien qui donnait des cours rue Descartes et qui travaillait pour la Sorbonne, mais qui avait autrefois rendu service à la Section. Cet homme s'appelait Maurice. Maurice ne posait pas de questions, et il savait déchiffrer les choses que le temps avait voulu rendre illisibles.
Lefebvre boutonna son manteau, vérifia que son revolver était chargé, et sortit dans la grisaille du matin, le carnet de Duval comme une chaleur contre sa poitrine.