L'Affaire Dreyfus : L'Ombre du Reporter
Lire le chapitre 9: The Tenement Raid
La nuit était une gueule ouverte, sombre et humide, quand Lefebvre et d'Anglars atteignirent le numéro 9 de la rue des Bluets. Un immeuble lépreux, sa façade suintant l’humidité des années, se dressait dans l’étroitesse de la ruelle. D’Anglars, le visage blême sous le réverbère falot, tenait un revolver à la main, mais c’est son regard qui trahissait la peur la plus profonde.
« Tu es sûr qu’il est ici ? » souffla d’Anglars.
« Le scarifié le sait. Il sait que nous le savons. Cela nous laisse une heure, peut-être deux. »
Ils poussèrent la porte du vestibule, qui gémit sur ses gonds. L’escalier sentait le chou bouilli et la misère. Une ampoule nue éclairait le palier du troisième étage d’une lumière jaunâtre et crue. Lefebvre compta les portes : trois. La troisième, au fond du couloir, était entrouverte.
Un rai de lumière en filtrait, immobile.
« Duval ? » appela Lefebvre à voix basse.
Silence. Le genre de silence qui n’est pas vide, mais plein de quelque chose qui a déjà eu lieu.
Il poussa la porte du canon de son arme. La pièce était une chambre de bonne : un lit défait, une table bancale couverte de papiers, une cuisinière à charbon éteinte. Et une porte de cabinet de toilette entrouverte, d’où s’échappait un filet de vapeur tiède.
Lefebvre échangea un regard avec d’Anglars, puis avança. Son pied heurta une bouteille vide qui roula avec un bruit de verre contre le plancher. Il poussa la porte du cabinet.
L’eau de la baignoire était rougeâtre et tiède. Duval flottait, face contre la surface, bras écartés comme un homme crucifié à l’envers. Une lame de rasoir gisait sur le rebord, propre, presque posée avec soin. Au fond de la baignoire, une lettre dépassait de la poche de sa veste trempée, à demi dévorée par l’eau.
« Bon Dieu, » murmura d’Anglars derrière lui.
Lefebvre s’accroupit, les yeux rivés sur ce qui dépassait. Du papier. De l’écriture. Sans réfléchir, il plongea la main dans l’eau froide — non, encore tiède. Le corps était encore tiède. Il n’était pas mort depuis longtemps.
Il saisit la lettre, la sortit. L’encre avait coulé, mais certaines phrases demeuraient lisibles. Il la déplia sur le rebord de la baignoire, sous la lumière blafarde.
*…je ne peux plus supporter le poids de ce que nous avons fait. Le bordereau, la trahison du capitaine Picquart, tout cela a été voulu par…*
La signature était inachevée. Une tache d’encre avait coulé, comme une coulée de sang. Mais en dessous, une autre écriture, plus nette, avait été ajoutée de la main de Duval — ou par une autre main après coup ?
*…le major Henry a ordonné. J’ai obéi. Je ne suis qu’un instrument. Que Dieu me pardonne.*
Lefebvre relut. Henry. Le nom y était. Noir sur blanc. Une confession. Une accusation.
« André, » dit d’Anglars d’une voix étranglée.
Lefebvre se retourna. D’Anglars regardait le corps, ses yeux fixés sur le visage bleui de Duval. Il avait connu l’homme, autrefois, dans les bureaux du ministère. Une connaissance de couloir, rien de plus.
« C’est un suicide, » dit Lefebvre doucement. « Il faut prévenir la police. Mais d’abord… »
Il replia la lettre et la glissa dans sa poche intérieure.
D’Anglars fit un pas en arrière.
« Qu’est-ce que tu fais ? »
« Je la garde. C’est notre seule preuve contre Henry. »
« C’est un suicide ! Tu ne peux pas — »
« Et qui croira que Duval s’est tué par remords, hein ? » Lefebvre s’approcha de lui, voix dure. « Il a été suivi. Menacé. Le scarifié savait où il était. Tu crois qu’il s’est simplement rendu dans la nuit pour se trancher les veines ? »
D’Anglars détourna le regard. Sa pomme d’Adam monta et descendit.
« Je ne sais plus ce que je crois, » dit-il.
« Cela te servira quand tu témoigneras. Tu verras l’homme mort, tu verras la lettre, et tu te souviendras de ce que tu as forgé. »
Un bruit sourd derrière eux. Le bois de la porte d’entrée qui cognait, ou un volet ? Lefebvre tendit l’oreille. Rien. Le vent, peut-être. Mais son instinct, ce vieux réflexe de Tonkin qui ne l’avait jamais trompé, lui serra la nuque.
« Nous devons partir, » dit-il.
Il jeta un dernier regard à la pièce. Les papiers sur la table. Il y marcha, les feuilleta rapidement. Quittances, une carte de visite au nom d’un bougnat, des notes griffonnées sur des codes de chiffrement périmés. Rien d’autre. Mais sous une pile de journaux, un coin de papier bleu attira son œil. Il le tira.
Une lettre à demi rédigée. Écriture hâtive.
*Mon cher major Henry, je ne peux plus continuer. Vous m’avez promis la protection du ministère, mais je sais que vos hommes me suivent. Le scarifié est venu me voir hier. Il m’a dit que si je parlais, on s’occuperait de ma sœur…*
La phrase s’arrêtait là. Le papier était taché de larmes — ou d’eau. Lefebvre la replia et la glissa avec l’autre.
Mais une autre feuille, plus petite, tombée derrière la cuisinière, attira son regard. Il se baissa. Une note manuscrite, différente, l’écriture fine et régulière de quelqu’un qui veut paraître calme :
*Lundi, trois heures. J’apporterai ce que vous savez. Dites à l’Ombre que je tiendrai parole. — D.*
L’Ombre. Le même nom que Maria avait prononcé. Le même nom que Picquart, depuis sa prison, avait murmuré comme une malédiction.
Lefebvre se releva, la note entre les doigts.
« Il avait rendez-vous. Il ne s’est pas suicidé, » dit-il. « Il a été tué parce qu’il allait rencontrer quelqu’un pour livrer ce qu’il savait. »
Il se tourna vers d’Anglars.
Le capitaine avait le dos tourné, penché au-dessus de la baignoire. Quand il se redressa, ses mains étaient vides.
« Qu’est-ce que tu tiens ? » demanda Lefebvre.
D’Anglars ne répondit pas tout de suite. Il regarda ses mains, puis Lefebvre, puis le corps.
« Rien, » dit-il. « Je vérifiais… qu’il était bien mort. »
Un frisson parcourut Lefebvre. Quelque chose clochait. D’Anglars était blanc comme un linceul, mais ses yeux avait cette lueur fuyante que Lefebvre connaissait bien, de leurs années au Tonkin : le regard d’un homme qui vient de faire un choix, et qui sait qu’il ne pourra pas revenir en arrière.
Lefebvre fit un pas vers lui.
« Qu’as-tu pris, François ? »
« Je n’ai rien pris. »
La porte d’entrée claqua soudain, violemment. Un courant d’air traversa le couloir. Lefebvre se retourna, revolver levé. Personne. La porte avait dû être laissée entrouverte par leur entrée ; le vent du couloir l’avait poussée.
Quand il se retourna vers d’Anglars, le capitaine se tenait près de la table, les mains enfoncées dans les poches de son manteau.
« Nous devons prévenir la police, » dit d’Anglars. « Un suicide. Un homme seul qui se noie dans sa baignoire. C’est une affaire triste, mais courante. »
Lefebvre fixa la poche où d’Anglars avait glissé une main. Il pensa à la lettre, à la demi-confession qu’il avait repliée contre son cœur.
« Triste, » répéta-t-il.
Mais quand ils sortirent dans la nuit, Lefebvre savait que quelque chose avait disparu de cette pièce — et que ce quelque chose était peut-être la clé de toute l’affaire. Et savait aussi que d’Anglars, son vieux frère d’armes, venait de choisir son camp.