L'Affaire Dreyfus : L'Ombre du Reporter
Lire le chapitre 11: The Archivist's Secret
Le professeur Maurice habitait rue de l’Abbé-Grégoire, dans un appartement dont la porte s’ouvrait sur un capharnaüm de papier. Des équations couvraient les murs, tracées à la craie sur des ardoises posées contre les livres. Lefebvre trouva le vieil homme assis devant une table, les mains tachées d’encre, un verre d’absinthe à portée de coude.
— Capitaine Lefebvre, dit Maurice sans lever les yeux. On m’avait dit que vous étiez mort.
— Pas encore.
— Dommage. La France manque de bons esprits. Asseyez-vous.
Lefebvre posa le carnet de Duval sur la table. Il en feuilleta les pages, toutes couvertes de ces séries de chiffres et de dates qu’il n’avait pas su déchiffrer seul. Maurice saisit le carnet du bout des doigts, comme on prend un insecte mort, et l’examina en plissant les yeux.
— Duval, murmura-t-il. Le chiffreur. Je l’ai connu, autrefois. Il avait une manière de voir les choses… différente.
— Il est mort.
— Je sais.
Lefebvre hésita. Le professeur parlait comme s’il avait déjà su la nouvelle avant qu’on la lui annonce. Dans ce Paris-là, tout le monde savait tout avant tout le monde. C’était cela, le vrai visage de la conspiration : elle ne se cachait pas dans l’ombre, mais dans l’habitude du silence.
— Ces notations, dit Maurice en tournant une page. Ce ne sont pas des codes. C’est une comptabilité.
— Une comptabilité ?
— Regardez. Colonne de dates : le trois du mois, le dix-sept, le vingt-neuf. Toujours des jeudis. Et en face, des sommes. Trois cents francs, cinq cents, huit cents. Des paiements réguliers, espacés. Le genre de flux qu’on met en place pour acheter quelqu’un, pas pour le récompenser.
Maurice posa le carnet et sortit une loupe d’un tiroir. Il examina la dernière page, celle où Duval avait griffonné au crayon, presque illisible.
— Et cela, capitaine, c’est votre fil conducteur. “A.R.”, suivi d’un chiffre romain : VII. Il y a ici une répétition des initiales A.R. dans chaque page, toujours à la même place. Le destinataire, très probablement.
— A.R. ? répéta Lefebvre.
— Un archiviste, dit Maurice en refermant le carnet. Le service des archives du ministère de la Guerre a un système de classification par initiales. Chaque dossier est attribué à un conservateur en chef, qui signe chaque fiche de consultation. A.R. — je ne connais pas le nom complet, mais je sais que l’homme en question est le seul archiviste digne de ce nom là-bas. Un petit homme aux gants jaunes, toujours méticuleux. Il s’appelle Antonin Reclus.
Lefebvre sentit son pouls s’accélérer. Les gants jaunes. L’archiviste que Denise Duval avait mentionné, celui dont son frère parlait avec crainte. L’hombre qui côtoyait les registres sans jamais laisser de trace.
— Et la date ?
— Le lundi prochain à trois heures. La mention de “l’ombre” sur la page précédente, c’est le rendez-vous. Duval devait y remettre ce carnet en échange de quelque chose. On ne paye pas un homme pendant des mois pour un seul échange, capitaine. On le paie pour le garder en vie et docile.
— Mais il est mort.
— Exactement. Quelqu’un a estimé qu’il avait fini de servir. Et la mort de Duval vous a mis en possession de ce carnet. Vous êtes maintenant le destinataire involontaire d’une dette.
Maurice se leva, traversa la pièce, et tira d’une étagère un dossier cartonné. Il l’ouvrit, en sortit une photographie jaunie : un groupe d’hommes en uniforme devant le bâtiment des archives, vers 1885.
— Reclus est ici. Le petit homme avec les gants, à l’extrémité droite. On ne le voit jamais longtemps, mais il est toujours là. Il connaît chaque dossier classé depuis quinze ans. Qui a consulté quoi, quand, pourquoi.
— Et il est toujours en poste ?
— Il l’était jusqu’à jeudi dernier. Mais j’ai des amis aux services postaux. Le petit homme aux gants jaunes a retiré son courrier pour aller prendre un billet de chemin de fer, direction Marseille. Il n’a pas prévenu son supérieur, n’a pas demandé de congé. Il a disparu avec les documents qu’il détenait.
— Marseille ? Pourquoi Marseille ?
Maurice haussa les épaules.
— La mer. Les bateaux. Les destinations impossibles à tracer. S’il embarque, il disparaîtra à jamais.
Lefebvre saisit la photographie, la glissa dans sa poche. Il remercia le professeur et sortit. Dans la rue, la pluie avait cessé, mais l’air restait lourd, chargé d’humidité et d’ordures. Il avançait vite, le carnet de Duval contre sa poitrine, quand il aperçut une silhouette adossée au réverbère, de l’autre côté du boulevard.
L’homme au visage balafré.
Il n’avait pas bougé, pas fait un geste menaçant. Il se tenait là, dans la lumière du gaz, un journal plié sous le bras, le regard fixé sur Lefebvre. Le capitaine s’arrêta net, la main sur la poche de son revolver. Pendant quelques secondes, les deux hommes se mesurèrent en silence.
Puis le balafré porta deux doigts à son front, un salut ironique, et tourna les talons. Il disparut dans l’obscurité de la rue sans se presser, comme s’il n’avait jamais eu l’intention de s’approcher.
Lefebvre regagna ses quartiers, le cœur cognant. Il avait vu ce visage en Tonkin, il en était certain. Le balafré avait été là-bas, dans le même bataillon. Mais avec quel grade ? Sous quel nom ? Et pourquoi le suivait-il depuis Paris sans jamais frapper ?
Il s’assit à son bureau, étala les documents : la lettre partielle trouvée chez Duval, le carnet désormais déchiffré, la copie de la fausse lettre de d’Anglars. Trois pièces, trois façons de faire tomber Henry. Mais il manquait le témoignage humain — d’Anglars ne s’était pas engagé. Et le balafré, lui, savait tout.
Il attrapa une feuille blanche, écrivit : *Reclus. Archives. Marseille.*
Puis il rajouta en dessous, d’une écriture plus ferme :
*Le balafré me connaît. Il me laisse agir. Pourquoi ?*
Il n’y avait pas de réponse. Pas encore.
Au matin, il prit une décision. Le carnet de Duval contenait la clé. S’il laissait Reclus embarquer, la piste s’évanouirait à jamais. Le ministère continuerait de pourrir de l’intérieur, Picquart croupirait, et l’ombre gagnerait.
Il consulta l’horaire. Le train pour Marseille partait à seize heures dix. Il avait le temps.
— Qu’on prépare mon paquetage, dit-il à son ordonnance. Je pars en province. On ne saura pas où.
Il n’avait pas encore fermé la porte de sa chambre que son regard tomba sur l’enveloppe glissée sous son paillasson. Il la ramassa. Elle portait son nom, sans timbre ni cachet. À l’intérieur, un simple billet, tracé d’une écriture féminine :
*Ne prenez pas le train de seize heures. Ils vous attendent gare de Lyon. Prenez celui de quatorze heures, quai d’Austerlitz. Je saurai vous retrouver.*
*D.*
Denise. La sœur de Duval. Elle aussi savait.
Lefebvre froissa le billet, puis le lissa avec soin et le rangea dans sa poche intérieure. Quarante minutes plus tard, il montait dans un fiacre, direction gare d’Austerlitz. Il ne savait pas ce qui l’attendait à Marseille. Mais il savait désormais que la conspiration ne se limitait pas à Henry. Elle s’étendait jusqu’aux archives, jusqu’au port, jusqu’aux hommes qui silencieusement faisaient passer des documents au-delà des frontières.
Et la femme qui venait de lui sauver la vie en faisait partie, d’une manière ou d’une autre.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.